Il est possible de concilier préservation des grands prédateurs, maintien de la biodiversité, et pastoralisme de qualité favorisant les Hommes qui en vivent.
Par Marc Laffont
Titulaire d'une maîtrise en écologie des organismes et populations
Milieux ouverts : la qualité plutôt que la quantité
Le document pdf «Gestion des habitats de prairies subalpines sur la Réserve Nationale d’Orlu» (PDF de 09/2004) et la note de la Buvette «L’enjeu des habitats ouverts en montagne, l’apport des ORGFH de Midi-Pyrénées» (sur base d'un pdf de 01/2006) de Pierre Defos du Rau, Emmanuel Ménoni, Arnaud Soumia, Florence Jean, Julien Steinmetz apportent un point de vue très pertinent sur l’intérêt de la préservation des milieux ouverts dans des zones de montagne, spontanément plutôt favorables au couvert forestier.
Je me suis spécialement intéressé à "L'enjeu des habitats ouverts en montagne", à la fois plus récente et plus exhaustive dans son approche. Cette note adopte notamment un angle pas si souvent usité que ça : donner la préférence à la qualité des milieux maintenus artificiellement ouverts, plutôt qu’à leur quantité.
Il ne faut jamais perdre de vue qu’en dessous d’une limite asylvatique (l'altitude au dessus de laquelle les arbres ne poussent plus naturellement), souvent située au delà de 2 000 m, l’équilibre climacique est à dominante forestière. Cela n’empêche cependant pas l’existence courante de zones naturellement plus ou moins ouvertes, suite à divers aléas au fil de l’Histoire.
Accroissement des surfaces et disparition d'espèces
Toutes les espèces autochtones inféodées aux milieux ouverts actuellement encore présentes existaient déjà dans les Pyrénées, avant que l’Homme n’en réalise un intense défrichement au cours des derniers siècles. Elles ont seulement bénéficié d’un accroissement des surfaces favorables, au détriment d’autres. Et ce sont, au contraire, des espèces rares et davantage liées aux milieux fermés qui ont fortement régressé, voire disparu, comme la gélinotte des bois.
L’époque moderne a mis à mal la rentabilité de l’activité agropastorale. Cette filière est devenue très dépendante des soutiens publics. C’est un aspect que la note aborde furtivement en évoquant le nécessaire comparatif entre le coût économique et l’intérêt écologique d’une reprise d’estive abandonnée.
Le maintien d’un milieu ouvert allant à l’encontre de la spontanéité climacique, son coût sera perpétuellement conséquent pour la collectivité. Se pose donc clairement la question de l’ampleur des superficies que l’on souhaite ainsi maintenir. Toutes les zones n’ont pas les mêmes valeurs patrimoniales, esthétiques ou écologiques. Il semble inévitable de devoir finir par faire des choix, tôt ou tard. Une fois ces choix effectués, se posera alors la question des moyens à mettre en œuvre pour parvenir à leur réalisation.
Une gestion qualitative défaillante
Il semble bien que le pastoralisme à lui seul ne soit pas en mesure d’assurer une gestion qualitative optimale. Il n’échappera pas lui non plus à une réflexion sur cet aspect qualitatif. C’est une obligation morale envers le contribuable qui assure la survie de l’activité.
A cet égard, il est certain que l’arrivée en masse de races sélectionnées pour leur productivité en plaine, au détriment de races locales, ne va pas dans le bon sens. La Blonde d’Aquitaine est, pour les races béarnaise ou lourdaise, un prédateur bien plus redoutable que l’ours. Ceux qui les défendent véritablement le savent bien, d’autres préférant l’aveuglement…
Girobroyage en mosaïque et brûlage dirigé ne doivent surtout pas être négligés dans cette optique qualitative. Menés avec pertinence, ils ont fait leurs preuves comme mode de gestion.
Le rôle des herbivores sauvages
La note se termine par une interrogation sur le rôle possible des communautés d’herbivores sauvages dans l’entretien des milieux ouverts. Il est en effet regrettable que la reconstitution de populations sauvages, et notamment de grands herbivores, ne soit pas davantage au cœur des projets de «gestion» des milieux semi-naturels ouverts. Que ce soit en montagne ou ailleurs. (NDLB : Des proies pour les prédateurs, tout bénéfice pour les troupeaux!)
Pour conclure, relevons qu’à aucun moment, les auteurs de ces notes ne considèrent la présence de l’ours comme un obstacle à la préservation de ces milieux ouverts. Mieux, ils estiment que «les mesures d’accompagnement pour les éleveurs en zone à ours devraient pouvoir contribuer, grâce à l’accroissement du gardiennage en estive, à une meilleure répartition du pâturage». Cela peu sembler évident, mais ça ne l’est pas pour tout le monde…
Il est donc possible, comme de nombreux auteurs et scientifiques l’ont déjà argumenté, de concilier préservation des grands prédateurs, maintien de la biodiversité, et pratique d’un pastoralisme de qualité favorisant les Hommes qui en vivent (éleveurs, bergers…), plutôt que le nombre de brebis et les hectares ainsi «entretenus».
Mais la pratique d’un pastoralisme de qualité, est-ce vraiment l’objectif des plus extrémistes des opposants à l’ours ?
Marc Laffont