Livres : Entretien avec Pascal ETIENNE et Jean LAUZET

Pascal Etienne et Jean Lauzet sont les auteurs de «L’Ours brun, Biologie et Histoire, des Pyrénées à l’Oural» aux Editions Biotope. Entretien pour la Buvette des Alpages, les deux auteurs se sont prêtés à l'exercice simultanément (Eh oui, Liège, ce n'est pas dans les Pyrénées!)

L’Ours brun, Biologie et Histoire, des Pyrénées à l’Oural Comment en êtes-vous arrivés à écrire ce livre ensemble?

 

Pascal Etienne : Par la force des choses. Au départ, parce que je commençai à accumuler beaucoup de photos sur l'espèce suite à mes voyages en Scandinavie, j'ai proposé à un naturaliste pyrénéen (ce n'était pas Jean à l'époque) d'écrire ce livre . Mais la tâche à assumer semblait apparemment ne pas convenir à cette personne  et, au bout d'un an et demi,  le contrat a été cassé par l'éditeur. J'ai alors fait appel à Jean Lauzet (on m'avait informé que c'était une des  personnes les mieux placées pour m'aider, avec sérieux et compétence). Jean a rattrapé avec brio le retard accumulé, et surtout, a apporté ses connaissances de terrain et son savoir sur les Pyrénées. Nous avons signé un nouveau contrat chez ce même éditeur. Jean a remodelé le plan et apporté les photos complémentaires, tout en ajoutant son savoir pour achever l'ouvrage.

Jean Lauzet : Lorsque j’ai été contacté par Pascal, je n’envisageais pas du tout d’écrire un livre sur l’ours. Je pensais que cela était réservé à des personnes plus compétentes que moi. Cependant, cela faisait une quinzaine d’années que j’avais commencé à écrire sur l’ours et j’ai finalement saisi l’occasion de mettre en forme tout ce que je savais sur l’animal. De plus l’entente avec Pascal a été parfaite.

Quel est l’intérêt de sortir un nouveau livre sur l’espèce?

Jean Lauzet : L’évolution des connaissances et de la situation de l’espèce dans les divers pays d’Europe, justifie une mise à jour de celles-ci. C’est ce que nous avons tenté de faire ici.

Pascal Etienne : Ces dernières années, les ouvrages un peu trop généraux présentaient la biologie de l’Ours brun de façon globale, en omettant souvent le cas des Pyrénées, pourtant le plus proche de chez nous. Quelques livres dévoilaient même l’Ours brun au même titre que les autres ursidés, et sa biologie était détaillée à partir des seules connaissances de l’époque, à savoir celles concernant le Grizzli. Or, il existe d’énormes différences entre l’Ours américain et celui d’Europe. D’ailleurs, les illustrations provenaient une fois de plus de la toundra américaine au milieu de laquelle pêchaient les Grizzlis. Sinon, dans le meilleur des cas, les photos provenaient d’ours d’Europe pris en parc animalier.

Or, depuis peu fleurissent des études sérieuses et ambitieuses en Europe du Nord, mais aussi dans les pays de l’Est, montrant une nouvelle image de notre ours européen. D’ailleurs, l’équipe de suivi des ours pyrénéens n’est pas en reste avec des observations plus assidues et un suivi télémétrique régulier. Notre ouvrage synthétise donc toutes ces récentes recherches et les met à disposition, dans un seul et même volume, pour le plaisir du naturaliste et du chercheur.

En quoi se démarque « L’Ours brun, Biologie et Histoire, des Pyrénées à l’Oural » des autres livres?

Ours brun mâle en Finlande, photographié en avril, à 4 heures du matin Pascal Etienne : Tout d’abord par ses anecdotes de terrain, assez étoffées, puisque nous avons eu le privilège d’observer en maintes occasions l’Ours en divers coins d’Europe : nous ne nous prenons pas pour des spécialistes de l’Ours brun, mais nous avons tout de même un bon vécu avec cette espèce. Par ailleurs, nous apportons des photos qui forgent une vision nouvelle de l’animal en dévoilant notamment des tanières assez singulières ou des indices repérés en Scandinavie et qui pourraient lancer de nouvelles pistes d’investigation dans les Pyrénées. A ce titre, nous proposons en fin de livre des fiches de terrain, pour le novice, afin de permettre d’élucider les signes de présence de l’Ours tout en évitant quelques possibles erreurs avec d’autres espèces.

La quasi-totalité des photos provient d’Europe et ne montre donc pas le Grizzli mais bien l’Ours européen, contrairement aux livres d’antan.

L’ouvrage parle des Pyrénées, certes, mais n’oublie pas de détailler le statut passé dans notre pays (Nord, Massif central, Vosges) ainsi que le long déclin dans les Alpes et le Jura où l’Ours était très présent, jusqu’à une époque très récente (à lire notamment la surprenante et récente découverte de la dernière dépouille dans les Alpes françaises !). Il révèle aussi l’existence des fameuses fosses à ours utilisées au siècle dernier en Savoie, et précise le statut passé et actuel de la Suisse voisine.

Jean Lauzet : Par rapport à beaucoup de livres qui ne traitent que de la situation de l’ours dans tel ou tel pays et qui survolent les divers aspects de sa biologie, nous avons essayé d’être le plus exhaustif possible. Nous avons aussi tenté d’être le plus objectif tout en donnant malgré tout « envie d’ours ».

Quelle est la situation de l’ours en Europe et, chez nous, dans les Pyrénées ?

Femelle ours brun accompagnée de trois oursons Jean Lauzet : Il existe en Europe, plusieurs populations d’ours isolées les unes des autres. En Europe centrale, dans les Balkans, et en Europe du nord (Scandinavie, Russie occidentale) les effectifs,  sont plus ou moins stables et aucune menace immédiate ne pèse sur leur avenir à court terme (Hélas, les choses peuvent parfois s’envenimer très vite..) En Europe occidentale (Espagne, Italie, France, Autriche, Grèce) les isolats sont par contre très réduits (d’une vingtaine d’ours en France, à environ 150 en Grèce). Même si de gros efforts sont faits dans certains de ces pays pour conserver l’espèce, la fragilité de ces noyaux est encore évidente. Autant l’évolution favorable que connaît la population d’ours des monts Cantabriques permet d’être optimiste, autant les errements de la politique de «protection» de l’ours en France font craindre le pire dans les Pyrénées.

Pascal Etienne : L’avenir de l’ours dans les Pyrénées est très incertain, en raison des "ponctions" régulières effectuées dans la très maigre population réintroduite. L'ours semble condamné chez nous, mais il faut espérer car les quelques individus se reproduisent tout de même et fournissent des oursons qui peuvent renflouer la population. Malheureusement, il n'y a pas d'ours relâché quand un ours meurt.

Jean Lauzet : Si aucun renforcement n’intervient, la population est condamnée à court ou moyen terme. Tous les modèles scientifiques le démontrent. Il convient donc de renflouer encore les effectifs, notamment à l’ouest de la chaîne où le noyau est au bord de l’extinction. Mais il faudra aussi prendre les mesures de protection territoriales qui s’imposent. A ces conditions là, qui sont tout à fait compatibles avec une activité humaine raisonnable, les scientifiques s’accordent à dire que le massif pyrénéen peut accueillir une population viable de plus de 100 individus.

Que faut-il faire pour débloquer la situation de l'Ours dans les Pyrénées ?

Ourson grimpant dans un arbre pour fuir un mâle. La femelle patiente en bas du conifère Pascal Etienne : Peut-être laisser un espoir aux chasseurs en leur faisant prendre conscience que l'ours, à l'instar des pays de l'Est par exemple, peut redevenir une espèce gibier si on laisse les effectifs augmenter suffisamment pour atteindre un seuil sécurisant. Il vaut mieux une espèce chassée avec de bons effectifs et  un quota de chasse plutôt qu'une espèce au bord de l'extinction dans nos montagnes.  En Finlande par exemple, ce sont les chasseurs qui gèrent et protègent  donc la population ursine en régulant au besoin selon des quotas réfléchis !

Jean Lauzet : A l’évidence, le tour d’Europe que nous faisons au travers de ce livre, montre que l’ours s’adapte dès lors qu’il n’est pas persécuté. On imagine trop souvent que l’ours ne peut vivre qu’au sein des forêts les plus reculées et sauvages, alors qu’en réalité, on constate qu’il peut très bien cohabiter pacifiquement avec les activités humaines. En Espagne ou en Slovénie, nous avons vu des ours venir grapiller des pommes dans les vergers des maisons en bordure de village. En Italie, on observe aussi les plantigrades dans des secteurs très humanisés.

Il faut absolument désacraliser l’ours pour lui laisser un peu de place à nos côtés. Serions-nous les plus peureux d’Europe, pour refuser qu’un ours fréquente la même forêt que nous ? Pourquoi les chasseurs slovènes sont-ils les principaux acteurs de la bonne gestion de l’ours dans ce pays alors que les chasseurs français en sont les principaux fossoyeurs ? Pourquoi quelques éleveurs auraient-il le droit de décider du sort de l’espèce alors que jamais l’ours n’a été responsable de la survie économique de cette activité ?

Pour sortir de l’impasse ; il est temps que l’Etat français mette chacun en face de ses responsabilités et prenne aussi les siennes : la France est engagée par de multiples conventions et directives à conserver l’ours. Tous les spécialistes français et étrangers qui se sont penchés sur le cas de l’ours des Pyrénées ont précisé les mesures de sauvegarde à prendre. Le temps des discussions et des faux-semblants doit maintenant laisser la place à celui de l’action.

Comment un particulier peut-il agir s'il désire défendre l'Ours des Pyrénées ?

Jean Lauzet : Il peut soutenir l’action des associations de protection de la nature qui défendent sur le terrain la mise en place de mesure de protection. Il peut aussi lutter, contre toutes les idées fausses qui circulent sur le soi-disant  danger de l’ours ou la prétendue impossibilité entre la présence de l’ours et des activités humaines. De puissants lobbies tentent en effet de donner corps à ces fadaises. Notre livre présente une réalité bien différente. Pour donner une idée d’action concrète, je signale par ailleurs, que l’association FERUS recherche des volontaires pour participer, en été, à un programme d’information du public et des populations locales (baptisé « Paroles d’ours ») confrontées à la présence de l’ours dans les Pyrénées.

Pascal Etienne : A mon sens, la première des mesures à appliquer est de diffuser ce livre notamment et bien d'autres écrits sur l'espèce en France pour amoindrir  les "dégâts" occasionnés par les médias ! Les médias font un tort considérable à l'ours en lançant des informations erronées, spectaculaires (brebis ensanglantées...) qui marquent tellement les esprits que, même loin des montagnes, les gens rejettent les réintroductions.

Même en milieu enseignant, en Picardie et donc loin des bergers pyrénéens, les médias parviennent sans difficulté à faire passer l'ours comme un sanguinaire qui dessert l'intérêt du genre humain.... Les médias représentent un réel problème en attisant les peurs, les conflits..., rien de bénéfique aux ours.

Doit-on voir ici un livre à polémique ?

Intérieur d’une tanière, Suède Pascal Etienne : Non, il y assez d’écrits qui vont dans cette voie et nous voulions un ouvrage qui serve la cause de l’Ours plus qu’elle ne jette d’huile sur le feu.

Jean Lauzet : Non. Nous avons relevé les difficultés que rencontrent les politiques de protection dans plusieurs pays, notamment la France, tout comme nous avons parlé des exemples de sauvegardes réussies, mais cela reste toujours du domaine du constat irréprochable. Nous ne nous sommes pas lancés dans l’analyse, forcément subjective, des causes de l’échec de la conservation de l’ours en France.

Un tel ouvrage emporte t-il l’adhésion de la communauté scientifique, de l’Etat, du public ?

Jean Lauzet : Pour ce qui est du public, nous verrons bien. Concernant la communauté scientifique, nous avons été à sa rencontre et ne faisons que rapporter les résultats de diverses études. Quant à l’Etat français, son soutien n’était pas acquis, car nous avons détaillé sans concession les failles de sa politique de protection.  Il soutient finalement l’ouvrage au travers de la DIREN, même s’il a fallu pour cela  gommer quelques propos pouvant porter à polémiques. Mais tout compte fait, le propos de l’ouvrage était bien de présenter des faits et non des opinions. Je réserve cela au combat associatif que je mène parallèlement.

Pascal Etienne : L’éditeur Biotope a cherché vainement des sponsors pour publier un tel ouvrage épais de 400 pages (livre plutôt dense pour une population ursine française constituée d’une vingtaine d’animaux seulement).

C’était donc un projet ambitieux et un pari risqué. Or, force est de constater que l’Ours est actuellement perçu comme un sujet à problèmes, et les sponsors ont désisté la scène. Finalement, la Direction régionale de l’Environnement Midi-Pyrénées a accepté de soutenir le projet, et le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris y prend part en tant que co-éditeur !

Comment présenteriez-vous rapidement «L’Ours brun, Biologie et Histoire, des Pyrénées à l’Oural»?

Pascal Etienne : Un ouvrage de 400 pages précisément, ornementé de plus de 450 illustrations couleurs (dont une trentaine de dessins et peintures), de taille moyenne de façon à pouvoir être emporté dans un sac à dos pour la recherche d’indices par le novice.

Sortie d'imprimerie à la mi-mars. Il est vendu 43 Euro (+ port) chez Biotope, 22 Bd Maréchal FOCH,  BP 58,  34140 MEZE – Tél : 04 67 18 65 39 ou www.biotope.fr

Le livre "L'Ours brun" est disponible à la Boutique du Pays de l'ours.

© Photos Jean Lauzet et Pascal Etienne (issues du livre)

photo 1 : Couverture du livre.
photo 2 : Mâle en Finlande, photographié en avril, à 4 heures du matin.
photo 3 : Femelle accompagnée de trois oursons (deux visibles ici).
photo 4 : Ourson grimpant dans un arbre pour fuir un mâle. La femelle patiente en bas du conifère.
photo 5 : Intérieur d’une tanière, Suède.

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