«Demain la chasse ? Écologistes et chasseurs : le dialogue»
La rançon du progrès
Depuis des millénaires, l'humanité a dû ses progrès à une lutte incessante contre les forces que lui oppose la nature. En inventant des systèmes de défense qui le soustraient en partie à quelques rigueurs de la condition animale, notamment sur les plans alimentaire et sanitaire, l'homme quête en permanence plus de confort pour une existence dont il diffère progressivement l'issue fatale. C'est l'ensemble de ces avancées qui, peu à peu, conduit à l'élaboration de la société, créant un mode de vie en compétition permanente avec une nature de plus en plus opprimée au fur et à mesure de l'accélération des progrès de la technique. (...)
L'impact de l'homme sur la nature est devenu incomparablement plus dévastateur que celui de n'importe quelle autre espèce animale. Mais la justification était prévue de longue date. Le monde n'est-il pas un amas de «matières premières» en attente d'être «mises en valeur» ? Les philosophies occidentales ne mettent-elles pas toutes l'accent sur la suprématie de l'homme sur le reste de la création? C'est en tout cas la base de l'enseignement chrétien: «Soyez féconds, multipliez et remplissez la terre, et l'assujettissez», peut-on lire dans les Écritures (Genèse l, 28-29). Ce thème devait être repris par l'ensemble des philosophes de pensée occidentale, y compris par les plus matérialistes d'entre eux. «Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que la protection des animaux et des végétaux n'ait reçu aucun appui de la philosophie européenne dont notre civilisation technique procède directement». (...)
C'est donc garanti moralement contre la destruction d'autres formes de vie que l'homme s'est lancé dans la concrétisation d'un vieux rêve: assujettir la nature, l'asservir par un déploiement jamais contesté durant des siècles de son activité industrieuse. (...)
«"Nature", c'est une puissance autonome qui nous englobe ou s'oppose à nous dans la mesure où nous la comparons à l'artificiel. "Environnement" nous replace au centre. Or l'homme est malade de se croire le centre du monde, pis que cela, de se croire seul au monde. » Et le philosophe Robert Hainard de ne voir dans cette substitution d'«environnement» à «nature» qu'une manœuvre des technocrates pour récupérer le mouvement de protection de la nature et faire un retour «aux affaires sérieuses» en prolongeant le culte de la technique toujours capable, pense-t-on, de résoudre tous nos problèmes. (...)
Un fossé s'est creusé entre le monde que se sont construit les hommes et le monde naturel, l'humain se sentant plus ou moins nettement étranger à la nature et, dans le même temps, désireux de la retrouver. Une aspiration qu'ont bien saisie les paysagistes dont Roland de Miller dit se méfier en observant leur tentation de se croire indispensables au paysage rural, «à cette nature dont le caractère exubérant, sauvage et spontané dérange leur orgueil occidental », rejoignant en cela le paysan moderne et trop souvent, le chasseur lui-même, qui tous semblent ne rêver, chacun en ce qui le concerne, qu'à réduire la diversité des espèces et des milieux pour l'exploitation et la domination d'une nature qu'ils croient leur être exclusivement réservée. C'est ainsi, par exemple, que des milieux naturels très sensibles comme les prairies humides ou les marais disparaissent avec leur flore spécifique, alors que jusqu'à une époque très récente nous pouvions les considérer à l'abri de l'intervention humaine, tant ils semblaient constituer des endroits peu accessibles, de faible valeur, non rentables: Mais la boulimie d'entreprendre, le credo dans les «aménagements» menacent de disparition ces milieux les plus productifs de vie sauvage. Certes, depuis longtemps, l'homme a combattu le marais qui incarne le mal, l'impur, le pestilentiel, l'inutilisable. (...)
Le constat de Robert Hainard sur la situation présente nous invite à une prise de conscience, car il est encore temps pour sauver des pans entier de nature : «Il nous est moins pénible de tout bouleverser autour de nous, que de changer quelque chose dans notre esprit lu.(...) Lorsqu'on aura compris la valeur de la nature, on sera atterré de la médiocrité des intérêts auxquels on a sacrifié des espèces animales et végétales et des sites; il faudra que de très braves gens admettent qu'ils ont perpétré, entourés de la considération de leurs concitoyens, les plus grands crimes contre l'avenir des hommes. Mais pour comprendre la valeur de la nature, il faut en avoir été privé. Espérons que la privation n'ira pas jusqu'à l'irréparable.» (...)
En quête d’équilibreNous voilà confrontés à un choix fondamental que nous ne différerons plus très longtemps. Il y faudra beaucoup de volonté si l'on considère comment la plupart d'entre nous gagnent leur vie en exploitant la nature, parfois de façon éhontée. La sauvegarde de notre milieu ne pourra plus se contenter de discours complaisants à l'égard d'une juste vision de la réalité mais qui ne servent qu'à masquer des comportements coupables. Il nous faudra bien considérer comme évidences des principes simples, au premier rang desquels le refus catégorique de conduire quelque espèce animale ou végétale que ce soit à son extinction. Nous devons lutter pour conserver les derniers vestiges du monde sauvage, pour maintenir les ressources naturelles, en somme, pour assurer la sauvegarde des êtres vivants, au nombre desquels l'homme qui, aujourd'hui, semble oublier sa dépendance des autres formes de vie. (...)
La place du chasseurC'est en tout premier rang que le chasseur est attendu pour engager la formidable mobilisation pour la sauvegarde de la nature. Celle-ci a besoin d'hommes déterminés et, autant que nécessaire, durs pour l'action car convaincus de leur immense appétit de nature. La foule des chasseurs recèle une force immense, beaucoup trop peu efficace parce qu'elle n'a pas encore su trouver ses moyens d'action, parce qu'elle ne croit pas suffisamment qu'elle partage ce même élan vers la nature avec une très grande majorité d'hommes et de femmes auxquels il conviendrait de révéler leur égale possibilité d'agir. Sauver la nature suppose de libérer une immense force collective, en faisant sauter les préjugés et les craintes qui s'y opposent, tels ces discours affligeants qui voudraient faire croire que le combat des «protecteurs» est différent de celui des écologistes, celui des écologistes incompatible avec celui des chasseurs, celui des chasseurs étranger à celui de l'homme de bonne volonté. La nature n'a pas de maître. Elle est indispensable à chacun d'entre nous. Cette action formidable, cet enthousiasme collectif, les chasseurs peuvent l'impulser parce qu'ils sont organisés et structurés, parce qu'ils ne manquent pas de personnalités actives ou prêtes à rejoindre ceux qui se sont déjà engagés dans ce combat. (...)
Car l'homme de nature ne doit jamais oublier que si toute espèce animale «fonctionne» comme un véritable être amortel, capable de vivre indéfiniment parce que renouvelé en permanence par le jeu de la mort et de la naissance, il est toutefois un événement qui peut irrémédiablement la condamner : la disparition du cadre de vie indispensable à sa perpétuation. Aussi, combien se révèle dérisoire l'assertion des derniers tenants d'une théorie qui voudrait que le chasseur soit, en raison même de sa nature, à l'origine de .a mauvaise situation de nombre de populations animales. Ce qui compte, ce ne sont pas tant les individus que le milieu. Tant que celui-ci est maintenu, les espèces peuvent compenser les disparitions par la reproduction, à charge pour le chasseur de contenir ses captures. (…)Devant cette impérieuse nécessité de protéger les habitats, il faudrait bien être obtus ou aveugle pour ne pas voir combien les objectifs des chasseurs s'identifient à ceux de l'ensemble des amoureux de la nature.
Affirmer que la protection de beaucoup d'espèces animales passe par l'intéressement des chasseurs tend heureusement à devenir aujourd'hui un lieu commun. Par contre, repenser la chasse dans le contexte de la protection est une œuvre à peine entamée qui mobilisera beaucoup d'intelligence et de compétence. Et la révolution qui s'est opérée la suite des ruptures du XXe siècle pourrait bien désormais nous obliger à scinder la chasse en deux temps nettement distincts, l'un pour la réflexion, l'autre pour l'action.
L’adaptation des chasseursIl faut reconnaître que de nos jours a chasse n'est généralement plus indispensable à la protection des activités humaines : d'une part, les excédents agricoles permettent des prélèvements par la faune que des sociétés aussi avancées que la nôtre, en s'organisant, peuvent financer sans difficulté majeure; d'autre part, qu'il ‘agisse des oiseaux migrateurs ou du petit gibier sédentaire, les densités se situent le plus souvent en dessous des possibilités d'accueil des territoires. Aussi, tenter de légitimer la chasse en la présentant comme indispensable au bon équilibre des populations animales ne peut probablement pas trouver grand crédit auprès des interlocuteurs tant soit peu informés des réalités de la nature. Or, ce sont d'abord ceux-là que les chasseurs doivent convaincre de leur volonté de se battre pour une nature la plus riche et la plus diversifiée possible. (…)
Jusqu'à un passé assez récent, on ne peut pas dire, en effet, que la chasse, en particulier la chasse populaire, ait montré un souci évident d'une gestion éclairée des espèces gibiers considérées comme patrimoine commun. «Ces valeurs, esthétique du spectacle naturel et économie des ressources naturelles, sont profondément étrangères aux valeurs, d’abord éthiques, qui font le prix de la chasse populaire pour ses pratiquants.»
Le concept de la gestionLa notion de gestion recouvre, en matière de faune sauvage et la même signification que celle que nous lui accordons lorsqu'elle concerne la conduite de nos affaires. Gérer, c'est préserver et faire fructifier, pour l'exploiter, un capital dont nous sommes détenteurs. Il en est ainsi du capital gibier qui nous a été légué et que nous voulons à la fois chasser et transmettre aux générations futures. Se satisfaire les intérêts sans entamer le capital, voire les réinvestir, tel est donc le principe fondamental de la bonne gestion. (…)
Une mutation difficileDans la chasse populaire, le pouvoir de décision est beaucoup plus dilué, voire purement et simplement dévolu aux individus eux-mêmes qui disposent alors d'une totale autonomie, ne connaissant pour limites que le cadre de la réglementation générale. C'est le cas. en particulier, dans les derniers îlots de chasse banale. Dans les associations organisées selon les dispositions de la loi du 1er juillet 1901 ou dans les associations communales de chasse agréées, le pouvoir est certes remis entre les mains d'un bureau et d'un président. Mais celui-ci n'ignore pas que son autorité s'exerce sur un ensemble de territoires regroupés, volontairement ou de force, sur lesquels les propriétaires n'entendent pas abdiquer toute initiative. Aussi. dans le meilleur les cas, sa marge de manœuvre reste-t-elle relativement étroite, d'autant que, le plus souvent, dans le souci de ménager les élections futures, il est peu enclin à en éprouver les limites. De plus, dans les sociétés communales on chasse rarement ensemble, si ce n'est le grand gibier. Il est alors bien plus difficile de contrôler l'application de quelque règle que ce soit. C'est pourquoi la pratique traditionnelle d'une chasse le plus possible à l'abri de contraintes s'accommode mal de l'introduction de critères et de préoccupations techniques qui paraissent souvent abstraits et incongrus. Les notions de plan de chasse, en tout cas pour le petit gibier, de prélèvement maximum autorisé, de plan de tir qualitatif, de pyramide des âges, de sexe-ratio sont perçus comme autant de contraintes contraires à l’éthique.(…)
Il faut donc se rendre à une évidence : les chasseurs le voudraient-ils, ils ne pourraient pas intellectualiser la chasse. Certes, celle-ci est bien soumise à l'action les parties supérieures du cerveau, ne serait-ce que pour se situer par rapport aux règles et aux codes, mais toujours pour le service de la sensualité.
Un sens retrouvé(…) La chasse offre un formidable champ d'observation et d'interrogation sur l'évolution de l'homme et son rapport avec le milieu. Avec elle il nous est donné d'apprendre à gérer la perte de justification d’une fonction autrefois essentielle pour l'humanité. Elle est l'occasion de situer notre apprivoisement par rapport au monde animal avant d'être confrontés à l'énorme mutation, d'ores et déjà entamée, de notre domestication. (…)
Les nouvelles données du chasseurL'adaptation aujourd'hui nécessaire ne consiste pas en me remise en cause de l'acte de prédation. L'objet est d'intégrer les profondes mutations que subit le contexte environnemental. Les milieux qui restent hospitaliers pour la faune sauvage tendent à se réduire et à se fragiliser. Jusqu’à un passé récent, le chasseur n’avait pas eu à se préoccuper des conditions de maintien de la vie sauvage. Il est dorénavant le premier sollicité, à titre de principal «utilisateur», pour entretenir l'habitat de ces espèces dont il serait désormais inconcevable qu'une seule puisse disparaître sous le lâche regard d'une humanité bien informée. le chasseur doit aussi tenir compte des modifications considérables qui affectent la société, exigeant de l'ensemble des acteurs de trouver leur place nouvelle sous peine de disparaître. Car le système qui s’est enclenché n’a cure des statu quo. Et il serait aussi prétentieux que vain de penser que la vie soit tenue de s'organiser autour de nous en veillant à protéger nos usages et nos comportements. Le chasseur doit prendre conscience que même depuis le cœur de la forêt et sous l'emprise de sa passion, il n'en reste pas moins élément à part entière du tissu social.
Aujourd'hui, l'évolution de la chasse semble devoir s'organiser autour de principes simples. Plus que d'innover, le chasseur a besoin de corriger quelques attitudes sans doute autrefois adaptées, mais qui, si elles persévéraient, apparaîtraient dorénavant comme de dangereuses déviances. (…)
Une nature indivisible«L'éthique» cynégétique définie à la Révolution française ne manifeste aucun souci de sauvegarder le gibier. Déclaré res nullius, il n'appartient donc à personne. Que dire alors des espèces non gibier qui n'ont même pas pour elles de pouvoir être converties en mets savoureux, et plus «grave», qui s'arrogent le droit de se servir avant les hommes en exerçant une prédation qui leur vaudra d'être qualifiées de «sales bêtes» ? On pourrait penser que la situation est franchement différente dans les régions qui souscrivent à l'éthique germanique qui, elle, impose de longue date des mesures de protection du gibier. Erreur!
Cette éthique ne concerne pas tous les animaux sauvages. Une distinction très nette s'établit entre gibier et «nuisibles». Les bêtes «malfaisantes» font ainsi historiquement ('unanimité des chasseurs contre elles. Depuis des siècles, on ne parle pas de les chasser mais de les exterminer, de les détruire par quelque moyen que ce soit, aussi bien le gaz asphyxiant que le piège ou le poison. Il existe donc une véritable frontière entre la chasse, activité codifiée et contrôlée, et la poursuite des nuisibles, chaque «destruction» valant probablement à son auteur la considération de ses concitoyens à titre de contribution au soulagement de l'humanité !
On n'a pas de difficulté à comprendre qu'au cours de son histoire l'homme ait dû lutter avec force pour sauvegarder les fruits de son travail et survivre. Mais que penser, dans le contexte économique actuel, de cette fâcheuse manie de juger arbitrairement des animaux nuisibles aux équilibres naturels ! Comment prétendre en appeler à un code cynégétique qui déclarerait veiller avec un soin attentif sur la faune sauvage si, dans le même temps, le chasseur manifeste une ferme volonté d'en «détruire» une partie qu'il considère carrément nuisible parce que partiellement concurrente! Il convient donc d'analyser ces deux espaces cynégétiques distincts dans lesquels la relation de l'homme à l'animal sauvage apparaît de façon très tranchée, allant d'une détermination déclarée à protéger des espèces qui alimentent sa passion à une lutte d'une grande âpreté contre d'autres qui ont le seul tort de vouloir elles aussi chasser, mais, quant à elles, par nécessité absolue.
L'erreur fondamentale qui séparerait par un fossé infranchissable le chasseur moderne des hommes conscients de la valeur irremplaçable de la nature, serait de prétendre exploiter la faune sauvage à son seul profit, en particulier en éliminant les bêtes de proie. Vouloir faire du prédateur un ennemi voué à l'extermination serait la façon la plus provocante d'étaler une totale méconnaissance des mécanismes naturels et une redoutable incompétence pour qui prétend interférer. Vouloir purement et simplement remplacer les bêtes de proie dans l'élimination des surplus que la nature prévoit systématiquement est une conception théorique qui fait fi de notre incapacité à assurer la sélection des bêtes en surabondance.
Nos méthodes de capture totalement artificielles, terriblement efficaces et bien peu sélectives, ajoutées à notre incapacité à déterminer les bons critères d'élimination, font de nous des prédateurs qualitativement peu performants à côté de ceux qui, instinctivement, savent détecter le faible, le malade, l'inapte. Le rôle écologique du prédateur est désormais bien connu. De nombreuses études scientifiques l'ont prouvé. En outre, s'il existait aujourd'hui encore des hommes convaincus de leur bon droit à éliminer une seule espèce animale, un tel aveuglement, une telle perversité leur vaudraient sans conteste d'être mis au ban de la société.
Le prédateur humain a parfaitement le droit de perpétuer sa vraie nature et, pour ce faire, de prélever une part de la vie sauvage. Il a aussi le devoir de partager avec ses frères carnassiers auxquels il se doit de réserver au moins ce dont il n'est pas capable, ce «fignolage» de la prédation dont les espèces ont besoin pour continuer à prospérer à partir de spécimens bien triés à chaque génération. Chacun doit également comprendre que la société n'est probablement pas disposée à excuser la mauvaise foi de qui poserait un regard bienveillant sur l'acte prédateur de la perdrix qui picore une graine et se scandaliserait du même acte prédateur du renard qui mange une perdrix. Car si la graine n'est pas la victime de l'oiseau, celui-ci ne l'est pas non plus du renard. L'évidence est là qui s'impose: les «nuisibles» n'existent pas. «Non seulement la notion de nuisible n'existe que par rapport à l'homme, mais encore elle est fausse: sans eux les petits rongeurs auraient vite fait de détruire les récoltes, et les cadavres de gibier perdu, de contaminer les survivants», souligne Fernand du Boisrouvray.
Prenons également conscience de l'évidente modestie à laquelle nous invite notre façon de bien vite accommoder nos conceptions, un temps présentées comme vérités immuables, au gré de nos intérêts. Le statut du sanglier en est un exemple particulièrement représentatif. S'il est une espèce qui, jusqu'à une époque très récente, a incarné le statut de «nuisible», c'est sans doute bien notre bête noire qui a posé tant de problèmes aux agriculteurs, parfois obligés de s'organiser en véritables équipes pour assurer la défense des cultures. Depuis quelques décennies, les dégâts qu'il occasionne ne mettent plus en péril l'alimentation de la population et les chasseurs se sont organisés pour indemniser les agriculteurs qui ont la malchance d'exploiter des terres particulièrement exposées. Aussi, devant l'augmentation de la pression de chasse et la raréfaction du petit gibier de plaine, a-t-on pu voir les chasseurs se convertir massivement à la bête noire. Et alors que pendant longtemps le sanglier avait été pourchassé pour protéger l'agriculture, voilà le «nuisible» d'alors non seulement géré, mais aussi élevé et lâché !
Malgré les évolutions, tant dans les connaissances que dans les comportements, la vieille attitude à l'égard des prédateurs persiste largement et nombre de chasseurs véhiculent encore une mentalité archaïque. Pourtant, les faits sont là. Aujourd'hui, la nourriture des populations humaines n'est plus mise en péril par les «fauves» et autres «nuisibles». Aussi, alors que durant des millénaires l'action du chasseur apparaissait tout à fait légitime dans sa fonction de protection des cultures, il partageait le concept d'animaux «nuisibles» avec le monde paysan qui représentait alors la majorité de la société.
Dans ce temps-là, probablement personne ne songeait à contester cette forme de lutte contre la perpétuelle tendance de la nature à réoccuper les espaces domestiqués. Aujourd'hui, ce concept de «nuisible» n'existe pour l'essentiel que par rapport au gibier. Aussi les espèces considérées «malfaisantes» ne le sont-elles que pour le chasseur qui se retrouve seul à endosser la responsabilité d'un tel anachronisme. Refusant de prendre en compte les réalités de son époque, le chasseur traditionaliste se retrouve dans la position insoutenable de celui qui veut écarter ses concurrents dans l'exploitation de quelques espèces gibiers tout en avançant un discours de défense de la nature, par essence indivisible. Il est vrai qu'il n'est pas facile de s'accommoder des exigences d'un acte prédateur qui, pour l'espèce humaine, ne relève plus du seul instinct mais se doit aussi d'être gouverné par la raison.
Chacun peut cependant comprendre qu'il n'est pas concevable de témoigner avec opiniâtreté d'une volonté de conserver, pour la chasse, une faune sauvage et son milieu, et d'aussitôt saper cette formidable attente de l'humanité par des attitudes franchement hostiles à l'égard de quelque espèce que ce soit. Le chasseur y perdrait son crédit, s'exposant à la dénonciation que la société entend bien réserver à qui porte atteinte à la nature. La position nouvelle à l'égard des prédateurs, que les chasseurs réellement engagés dans un combat pour la sauvegarde de la faune sauvage ont bien comprise, consiste à considérer les animaux de proie comme des espèces gibiers. Si les effectifs sont insuffisants, ils doivent absolument être protégés. Lorsqu'une espèce effectivement prédatrice de gibier manifeste une abondance qui dépasse les besoins de sa perpétuation, elle peut alors être limitée. C'est sans aucun doute du développement de cette attitude que dépend pour une grande part la levée d'oppositions que manifestent d'autres parties prenantes dans la lutte pour la nature.
Jean-Louis Bouldoire
Extraits de « Demain la chasse ? Ecologistes et chasseurs : le dialogue », Editions Sang de la Terre, 1989, 236 p.