L'écologie est en passe de devenir une culture mondiale. Peu de gens ont réfléchi à son émergence, ni même œuvré, au sens philosophique, pour elle. Serge Moscovici nous rappelle que la nature est aussi notre œuvre et que nous avons de plus en plus de responsabilités envers elle. Qu'elle est bel et bien historique et qu'à chaque période de l'humanité nous constituons un état de nature qu'il nous incombe de penser. Nous sommes donc des hommes dans la nature. Il pose ainsi de façon forte et profonde "la question naturelle". Acceptant l'idée que l'écologie inscrit ses origines dans un mouvement plus hétérodoxe qu'hérétique, qu'elle est une sorte de contre-courant assumé hautement par le projet même qui la porte, Serge Moscovici insiste pour dire que l'écologie ne s'inscrit nullement dans une vision passéiste du monde, mais qu'elle est au contraire l'expression d'une modernité poussée à l'extrême. Tenant d'un naturalisme actif, il nous invite à un élargissement d'une conscience écologique et politique, avec en perspective l'idée forte que l'écologie, en opérant une révolution de la science et des consciences, ne s'imposera que si elle devient un véritable phénomène culturel. Il manquait à l'écologie un manifeste, en voici un.
Serge Moscovici est directeur d'études à l'EHESS. Il est l'auteur entre autres de: La Psychanalyse son image et son public, Essai sur l'histoire humaine de la nature, Homme domestique homme sauvage, La Société contre nature, L'Age des foules, La Machine à faire des dieux, Chronique des années égarées. Il est à l'origine du mouvement écologiste en France.
Moscovici Serge, « De la nature : pour penser l’écologie », 2002, 280 pages, Editions Métailié
Extraits choisis
NatureAuguste Comte conseillait fermement l’usage du mot “Nature”. Et si vous avez l’occasion d'ouvrir le Vocabulaire de philosophie de Lalande, au mot Nature, vous lisez ceci: «Nous croyons donc qu'il y a avantage à réduire autant que possible l'usage de ce mot qui, d’ailleurs, a déjà subi quelque diminution depuis le XVIIIe siècle» ! Et l'auteur recommande de le remplacer par des termes censés être moins vagues: principe vital, essence, univers ou caractère. (…) La fascination de la nature agit par la fascination de la vie. Dans l'effort qu'on fait pour défendre l'une, on cherche à sauver l‘autre. (…)
Empêcher que se perpétue l'indifférence vis-à-vis de la nature, Je veux dire vis-à-vis je notre milieu, la faire cesser d'être la règle dans l'aménagement de nos villes, l'éducation, la production, voilà notre tâche politique et pédagogique. Et c'est, à proprement parler, la raison pour laquelle les écologistes sont des éveilleurs de la conscience de chacun, là où il travaille, habite; cette conscience qui le motive à faire de la politique.
La plupart des sociétés, et notamment les sociétés modernes, se sont formées contre la nature, déterminées à l'exploiter et à la transformer par la violence. (…)
Progrès
Le progrès est aussi un ascenseur sans mécanisme de descente, entièrement autonome et aveugle, dont on ne sait ni comment sortir, ni où il s'arrêtera. Nous sommes sous la menace du présent: on n'arrête pas le progrès.
La méthode des écologistes,. comme toute bonne méthode, est simple : ne voilons pas nos visages avec nos mains, ne bouchons pas nos oreilles, ouvrons nos bouches. Il n'y a plus lieu de vénérer nos sciences et nos techniques qui ont dépassé le stade où leurs bienfaits étaient évidents et les justifiaient. Hiroshima et Nagasaki l’ont démontré du point de vue militaire, les dégazages, pollutions, destructions du cadre de vie, du point de vue civil. Non seulement il n'y a plus lieu de vénérer, mais on ne peut absoudre les hommes qui nous imposent l'automatisme de cette logique qui transforme la quantité en qualité, le plus récent en plus efficace, le plus grand en meilleur ou le plus vite en plus intelligent. Un automatisme quasi omniprésent. Malgré ses apparences triomphales à l'Ouest ou révolutionnaires à l’Est, il reproduit les mêmes rapports à la nature et accélère épuisement de nos ressources. (…)
La question n'est pas: «Êtes vous pour ou contre le progrès technique? », mais: « De quelle technique, de quelle science?” Si c’est le Concorde ou une voiture qui fait du trois cents à l'heure, non, si c'est une maison que nous pouvons mieux habiter, une énergie décentralisée et régénérable, oui. Bref, à l'idée d'automaticité, nous substituons une idée de choix: choisir et non pas subir son progrès.
Écologie
Oui, il y a une méthode écologiste, qui n'est ni prophétie, ni militantisme, ni bourrage de crâne. C'est le dégel d'une pensée assommée et le réveil de sensations anesthésiées, c'est la conversion des consciences à un monde familier auquel on ne faisait plus attention, qu'on ne voyait plus à force d'habitude. Tout est bon qui fait du bien. Et les écologistes ont fait du bien par leur douceur, comme on disait à l'époque, et par leur subtilité, car il en faut beaucoup pour rendre visible ce que les autres ne savent plus voir, faire sentir ce à quoi ils ne sont plus sensibles. (…)
Si nous parlons des menaces du nucléaire, de l'épuisement des ressources, et ainsi de suite, ce n'est pas pour annoncer une Apocalypse imaginaire mais pour faire connaître la vérité sur une Apocalypse réelle. Molière disait que la plus grande faiblesse de l'homme est son amour de la vie. C'est sur cette faiblesse que nous comptons, non sur la peur. (…) Les écologistes préfèrent rester très ouverts en ce qui concerne l‘avenir, ce ne sont pas des acharnés de prospective.
Croissance
La croissance sert de justification dans le présent à la suppression de la liberté au nom d'une plus grande liberté future. Elle est motif, argument à tous les sacrifices. Sacrifier la liberté à la croissance: avec plus ou moins de rigueur, tous les États tiennent ce langage. C'est-à-dire sacrifier aujourd'hui à un lendemain toujours reporté. La liberté et la démocratie sont présentées comme devant résulter d'une augmentation quantitative des biens offerts par la société industrielle. (…)
Plus on fait d'efforts de production ou de recherche, plus on investit dans des moyens perfectionnés, et plus on produit des objets éphémères. La durée de vie d'une découverte, d’un procédé, d'un objet est continuellement raccourcie par la nécessité de son renouvellement plus que par un élément réellement nouveau; le gain de temps provoqué par un procédé, par exemple, est immédiatement contrebalancé par un raccourcissement de la vie du produit; tout compte fait, le bénéfice du producteur-consommateur, de l'homme social est annulé. (…)
J'ai souvent l'impression que les gens sont las d'un système qui les place perpétuellement en état de compétition. Or, qu'est donc la consommation sinon l’argus de la compétition ? En revanche, tout partisan de l'austérité reconnaît qu'une société doit se célébrer par certains gaspillages; le temps communautaire, la fête sont des gaspillages précieux.
Science
Longtemps la science, proche de la philosophie, a été censée découvrir les secrets le la nature, expliquer la nature telle qu'elle est. On a beau prétendre que c'est toujours le cas. Car, à l'époque moderne, qui atteint son point culminant, la science se demande plutôt que faire avec la nature, comment exploiter ses secrets. Elle devient donc une science technique. Et chaque progrès de la connaissance soulève la question: comment faire servir la nature à des fins techniques? Ensuite, la science dont on parle en général est la science avec un grand S, consacrée adversaire et héritière de la religion, dépositaire de la raison et des vérités de l'humanité. Pour avoir été suffisamment incarcérés par l'obscurantisme et le pouvoir, les hommes ont vu en elle la garante des lumières et de la liberté de l'esprit. Tout cela est, certes, périmé. On y tient toujours, faute de mieux. En attendant, la science est aussi le valium du peuple. (…)
Je crois que les écologistes partagent l'embarras où se trouvent la plupart des gens d'aujourd'hui. Et parmi les écologistes, beaucoup partagent la critique des scientifiques eux-mêmes, concernant la situation de la recherche, ses collusions avec le pouvoir habillé en civil ou en militaire. (…) Dorénavant, puisque la société propose et que la science dispose, les sciences et les scientifiques sont les arbitres de la situation. Leur pouvoir est en grande partie basé sur la contrainte qu'ils peuvent exercer sur la société et sur les valeurs qu'ils ont le pouvoir d'y imposer dans une grande mesure.
GreenwashingTout le monde s'est mis à suivre des cours accélérés d'écologie et a convoqué les couturiers publicitaires pour se déguiser en chaperon vert. On a fourbi les vélos! Planté des arbres, peinturluré en vert le vocabulaire et les affiches. (…)
De la droite à la gauche, les gens ont d'abord été verts de rage, puis ont prêté le serment vert: “Nous sommes tous des écologistes, nous l'avons toujours été”. (…)
Mais soyons-leur reconnaissants: ils ont fait un admirable travail de diffusion de nos idées et de nos symboles, un travail de professionnel, bien plus efficace que nos discours et nos brochures. Les divers virages auxquels nous assistons sont un hommage involontaire à nos thèses. Malheureusement, ils ont une fâcheuse tendance à nous faire la leçon (…) en nous reprochant un dangereux passéisme, une incurable innocence politique: on fait main basse sur nos idées, après quoi on joue au mentor philosophique et politique. La chose s'est déjà produite avec un certain nombre de mouvements, dont le mouvement étudiant et le mouvement féministe. (…) On n'a pas changé la société mais on a libéré des énergies pour changer de société.