Le quotidien régional «La Dépêche du Midi» a encore consacré, ce 5 novembre, un article relatif à une, évidemment intolérable prédation d'un ovin par l'ours. Cette fois en Couserans, chez Michel Estrémé. L'article est signé Laurent Gauthey. l'éleveur Michel Estrémé est touché par l'ours parait-il.
Sur la base de la mortalité ovine «normale» (3 % du cheptel), avec 620 000 ovins qui transhument, cela fait donc une cinquantaine de brebis qui meurent, en moyenne,chaque jour dans les Pyrénées. Si c'était vraiment la rubrique «brebis écrasées» qui intéressait journalistes et acheteurs du journal précité, il y aurait matière à la création de bon nombre d'emplois de correspondants locaux destinés à couvrir ces seuls évènements. (NDLB: J'en connais des correspondants locaux qui vivent de cela.) Et pour le coup, pas besoin de subventions pour pérenniser ces emplois.
Cependant, dans les Pyrénées, quasiment seules les brebis victimes de la «férocité» des «fauves» ursins ont droit à une couverture médiatique. Une sorte d'hommage posthume à ces animaux de rente (c'est vraiment le mot), morts pour la patrimoniale patrie pyrénéenne, chère à quelques groupuscules ultra-pastoraux largement médiatisés.
On aurait donc pu s'attendre à un énième article destiné à nous rappeler que, décidément, le caniveau est positionné bien bas. Mais pas du tout! Voilà un article exceptionnellement instructif, avec pourtant seulement deux informations sur l'éleveur :
- Il dispose d’un troupeau de 180 brebis,
- C'est la première attaque d’ours qu’il subit en 2009.
Le site TELEPAC permet de connaître le montant des subventions touchées sur une saison par une exploitation agricole. C’est informatif, mais il y a une limite: faute de renseignements sur la taille de l’exploitation, il est difficile de savoir si le montant de subvention est vraiment élevé par rapport à l’activité.
Pour Michel Estrémé, sur la saison octobre 2007- octobre 2008, ce montant est de 21.677,84 €.Ce qui fait donc, sur base du nombre de 180 brebis cité par la Dépêche : 120€ par brebis et par an. Soit donc un montant de subvention comparable à la valeur intrinsèque de l’animal.
Par ailleurs, les Réseaux d’Élevage, fruit du partenariat entre les Chambres d’Agriculture et l’Institut de l’Élevage (pas vraiment des écolos, donc), ont édité en juillet 2009 quatre fiches type sur les systèmes ovins en Midi-Pyrénées. Dont une fiche pour les systèmes spécialisés transhumants, en voici les principaux points estimés pour Michel Estrémé sur la même base de 180 brebis :
- Mortalité annuelle des brebis : 3 % (environ 5-6 brebis/an non indemnisées)
- Productivité des brebis (taux de mise bas couplé à la prolificité): 93 % (environ 167 naissances)
- Mortalité annuelle des agneaux : 9 % (environ 15 décès/an non indemnisés)
- Mise en réforme : 17 % ( 30 brebis/an)
- La mise en réforme et la mortalité sont compensées par la conservation d’agnelles de l’année à hauteur de 20 % du troupeau (environ 36 agnelles/an)
- Prix moyen d’un agneau lourd labellisé : 95,50 € pièce
- Prix moyen d’une brebis réformée : 21 € pièce
A comparer avec le barème d’indemnisation de la fièvre catarrhale ovine, qui est seulement de 58,53 € pour toute brebis de plus de 6 mois inscrite UPRA. Laquelle FCO a fait autrement plus de victimes que l’ours, notamment en 2008, mais qui s'en soucie vraiment?
Monsieur va donc, sur une année complète, présenter à peu près le bilan suivant :
- 4 ou 5 brebis décédées de causes diverses : pas d’indemnisation
- 1 brebis tuée par l’ours : 180 €, sans doute majorée d’une prime de stress (140 €) et de dérangement (50 € minimum), comme prévu par le "barème d’indemnisation ours" précité.
Soit une attaque qui peut lui rapporter 370 €, s'il est convaincant... pour une brebis tuée.
- 30 brebis mises en réforme, qui, à 21 €/pièce vont lui rapporter 630 € (royal!).
Encore une attaque d’ours sur une brebis, et le plantigrade, avec 2 brebis croquées, lui aura rapporté davantage que la vente de 30 brebis de réforme. L'éleveur touche par l'ours aussi.
Évidemment, c’est moins avantageux si l’ours provoque la mort de plusieurs brebis en une fois : la prime de stress est fixe (140 €), et la prime de dérangement devient proportionnelle au montant des dégâts (10 %). C’est comme le loto, on ne peut pas gagner le gros lot à tous les coups…En tout état de cause, nous compatissons avec la consternation de l’éleveur : avec un prix de vente de 95 € pour un agneau, 21 € pour une brebis ou un bélier de réforme, il va falloir lâcher beaucoup, beaucoup d’ours avant de pouvoir donner un revenu décent aux éleveurs ovins. Le problème est principalement là, avec la baisse de la consommation, et pas vraiment ailleurs. Et surtout pas chez l’ours.
Avec 620.000 brebis transhumantes dans les Pyrénées, et sur la base de la mortalité moyenne de 3 % retenue par le Réseau d’Elevage, cela fait donc environ 18.600 brebis qui décèdent chaque année, dont 200 imputées à l’ours et indemnisées, bénéfice du doute compris.
Les pertes attribuées à l’ours s’élèvent donc à 0,03 % du cheptel et 1 % des pertes totales. Kolossal et insupportable! Les 18.000 autres causes par contre, ça va, c’est pas grave, elles sont acceptables : à peine 99 %.
Dans la Dépêche aussi : à Loupiac, des chiens errants ont fait un carnage dans un élevage de moutons. C'est surement vrai, c'est dans la Dépêche.
Dessins de Marc Large