Prédation des loups et des chiens errants : une étude qui change tout

Une étude scientifique récente (2009), publiée par la "Zoological society of London", réalisée dans le pays basque espagnol apporte un regard nouveau sur la prédation respective des chiens divagants et des loups.

L'analyse génétique des fèces permet de différencier et les espèces et leur régime alimentaire respectif. On sait qui mange qui, loin de toutes les influences, quelles soient pastorales ou environnementales. Une étude scientifique qui remet en cause la méthode et les résultats de l'étude de Laurent Garde. 

Les études de Laurent garde :

  • "Attaques de chiens sur les troupeaux ovins dans le Luberon et comparaison avec la prédation en territoires à loups" : Laurent GARDE (CERPAM), 2005 et
  • "Dégâts de chiens divagants et de prédateurs sauvages hors zone à loups : résultats d’enquêtes sur sept territoires d’élevage" :BRUNSCHWIG G., BROSSE-GENEVET E., DUMONTIER A., GARDE L.  (2007)

se basent sur des "témoignages d''éleveurs". Il me semble juste de dire que les éleveurs ne sont pas "neutres" dans la problématique des grands prédateurs, même s'ils ne sont pas dans un territoire où le loup est présent. La subjectivité, la solidarité avec les éleveurs en zone à loup est bien présente. La marche d'erreur de cette méthode par "enquête" est difficile à estimer mais ne me semble pas négligeable. Comme c'étaient les seules études sur le sujet, elles n'ont pas encore été remise en cause, mais avec cette étude de la Zoololigical society of London, cela pourrait bien changer.

Laurent Garde expliquait, concernant son étude : "Il apparaît impératif de se donner les moyens de distinguer les deux types de prédation pour mieux les caractériser. Ce travail est impossible à mener dans un territoire à loups où nous sommes confrontés en permanence à un ensemble indissociable « loups + chiens »"

L'intérêt de la méthode proposée par cette nouvelle étude de J. Echegaray et C. Vila est que "distinguer les deux types de prédation pour mieux les caractériser devient possible" grâce à l'analyse génétique des fèces. Cette étude scientifique basée sur une méthode bien moins subjective que des déclarations orales apporte un éclairage nouveau sur la réalité de la prédation par des chiens errants ou divagants.

"Noninvasive monitoring of wolves at the edge of their distribution and the cost of their conservation" 

Suivi non invasif du loup à la frontière de sa zone de distribution et des coûts de sa conservation

par J. Echegaray (1,2,3) & C. Vilà (3)

1 Basque Wolf Group, Vitoria-Gasteiz, Spain
2 Center for Conservation and Evolutionary Genetics, Smithsonian Institution, Washington, DC, USA
3 Estación Biológica de Donana-CSIC, Seville, Spain

Keywords : mitochondrial DNA • microsatellites • noninvasive monitoring • Spain • Canis lupus • dog • predator control

Résumé

Les grands prédateurs recolonisent des territoires dans les pays industrialisés d’où ils avaient disparus depuis des dizaines d’années, voire des siècles. Lorsqu’ils pénètrent dans de nouveaux territoires, les prédateurs rencontrent des troupeaux non protégés appartenant à des éleveurs imprudents qui ne se sont pas préparés à leur venue, ce qui ce traduit par des prédations et des coûts économiques non négligeables. Ces coûts  ramenés par prédateur peuvent avoir des répercussions importantes sur la politique de conservation et de gestion des populations de prédateurs.

Durant la période 2003-2004, nous avons récoltés 136 fèces préalablement identifiées comme appartenant à des loups gris le long de la frontière de leur territoire dans la péninsule ibérique (Pays basque).  Les analyses génétiques nous ont permis d’identifier les espèces d’origine dans 86 cas : 31 fèces appartenaient à des loups (Canis lupus), 2 à des renards (Vulpes vulpes) et 53 à des chiens (Canis familiaris). Pour les loups,  nous avons identifiés 16 individus différents.

En se basant sur le coût de la prévention et de la compensation des dommages, nous estimons le coût de conservation des loups à 3000€ par loup et par an pour la période 2003-2004. Cependant, la plupart des fèces de loups contenaient des restes de leurs proies : des animaux sauvages alors que les déjections de chiens contenaient la plupart du temps des restes d’animaux domestiques. Cette découverte suggère que les chiens errants et divagants (uncontrolled dogs) pourraient être responsable de certaines des attaques de bétail domestique, contribuant ainsi à l’imagine négative de la protection du loup auprès du public et à l’augmentation du coût de sa protection.

Extraits

Les brebis sont souvent en liberté et ne sont pas surveillées par un berger. Les éleveurs rapportent que ces brebis sont parfois attaquées par des loups, ce qui génère des conflits entre les éleveurs et les associations environnementalistes. Les chiffres du gouvernement d’Alava montrent que durant la période 2003-2004, 432 brebis ont été prédatées lors de 154 attaques ; 94% de ces attaques sont attribuées au loup (Aguirrezàbal & Sànchez, 2007). En réponse à ses attaques, 27 battues furent organisées en 2 ans pour tuer des loups, résultant sur la mort connue de 2 loups. Les dégâts sur troupeaux furent compensés financièrement pour toutes les attaques attribuées au loup. Les brebis représentent 92% des prédations, les dégâts ovins correspondent à 0,3% de l’ensemble du cheptel ovin présent dans la zone et à 80% des coûts. Le coût de la prévention et les compensations des attaques de loups s’élève à 108.696€. Durant les 2 années, 60% de ce montant a été investis dans des activités de prévention, dont notamment l’achat et l’entretien de chiens de protection. Durant cette période, seulement 10 attaques, affectant 30 brebis ont été attribuées à des chiens.

Nous avons utilisé des techniques non invasives d’échantillonnage de fèces et d’analyses génétiques pour identifier, individualiser et estimer le nombre de loups vivant dans et près du secteur du pays basque. Nous avons aussi utilisé les analyses génétiques pour déterminer si les déjections appartenaient à des loups ou à des chiens domestiques et pour analyser si les fèces contenaient des restes de gibier sauvages ou d’animaux domestiques. (...)

A partir du faible nombre de loups (16) et du nombre élevé des attaques, le régime alimentaire des loups du pays basque apparaît comme étant fortement dépendant des troupeaux domestiques et principalement des brebis (non gardées). (...)

Nous avons identifiés les restes alimentaires de prédations présents dans les fèces des loups et des chiens. Toutes les déjections ne contenaient qu’une seule espèce de reste à la fois.

Fèces de loups

Parmi les 30 fèces de loups étudiées, 73% des restes appartiennent à des animaux sauvages, seulement 3% appartiennent à des ovins :

  • une seule contenait des restes non identifiés,
  • 22 contenaient des restes de chevreuils (capreolus capreolus),
  • 3 des restes de sanglier (Sus Scrofa),
  • 1 des restes de blaireau (Meles meles)
  • 1 des restes de lièvre (Lepus europaeus)
  • 8 contenaient des restes d’animaux domestiques (équins:4, bovins :3, ovins :1)

Fèces de chiens

Parmi les fèces de chiens étudiées : 39 restes ont été identifiés et 14 n’ont pu l’être. 54% des crottes contenaient des restes d’animaux d’élevage :

  • 14 fèces (36%) contenaient des restes d’ovins
  • 7 (18%) contenaient des restes de chevaux ou de bovidés.

Les chercheurs considèrent qu’ils ne peuvent établir avec certitude le régime alimentaire de l’ensemble des chiens de la région, mais que par contre il est certain que les animaux domestiques et particulièrement les ovins font partie due régime alimentaire de certains chiens. Les analyses ne permettent de discerner si les chiens ont consommés des carcasses de brebis ou si les attaques ont été perpétrées par les chiens. Cependant, des éleveurs et des chasseurs ont signalé des attaques de chiens divagants sur des animaux sauvages et domestiques. Cela suggère que certaines attaques perpétrées contre les brebis auraient pu être l’œuvre de chiens.

Au Royaume-Uni, où les loups sont absents, 30.000 brebis et entre 5.000 et 10.000 agneaux sont tués chaque année par des chiens. Ces pertes s’élève à 2,5 millions d’euros par an.

Dans la région proche du Pays basque, 14% des attaques sur des animaux domestiques, initialement attribuées aux loups sont refusées avant le comité de dédommagement par des équipes de techniciens spécialisés qui déterminent que les loups ne sont pas les causes de ces attaques. Les loups sont présents au pays basque depuis 1980, mais les chiens n’ont pas été considérés comme des prédateurs potentiels avant 2003. Une des raisons pour lesquelles les chines ne sont pas considérés comme prédateurs est la difficulté de déterminer quel est le prédateur responsable des attaques, les traces laissées par l’attaquant étant bien souvent ambigües. Le personnel expérimenté de la région voisine de Castille et Léon qui utilise des protocoles standardisés est incapable de déterminer si ce sont des chiens ou des loups qui sont responsables dans 30% des attaques. Dans cette région, beaucoup de loups sont présents, alors que dans le pays basque, le nombre de chiens est bien supérieur au nombre de loups.

L’analyse des restes alimentaires est une méthode qui apporte une contribution intéressante pour la compréhension des dommages respectifs causés par le loup et les chiens et pour la prévention des dommages. L’analyse génétique permet également de comprendre le rôle des chiens dans les cas de prédations d’animaux domestiques et montre aux autorités l’importance de bien contrôler la population de chiens.

Des méthodes de prévention et d’estimation des responsabilités respectives entre chien et loups sont vitales pour diminuer les prédations sur les troupeaux et pour réduire les conflits entre les prédateurs et les populations. Avec cette étude, ils montrent que la méthode d’analyse génétique est un outil pour développer ces programmes.

La fait que dans de nombreux endroits, les éleveurs ne reçoivent des compensations uniquement en cas d’attaques de loups, biaise la réalité et peut générer soit la rédaction de rapports défavorables au loup soit des blâmes contre les techniciens qui refusent d’attribuer les attaques aux loups. Une critique sociale des loups faussée et exagérée encourage la naissance d’oppositions à la conquête de nouveaux territoires par le prédateur, exacerbe les conflits qui mènent à un contrôle de la population et à une diminution de l’application de mesures non létales qui pourraient protéger autant les loups que les animaux domestiques.

Comparaison

Dans le début de son étude de 2005, sous "Problématique et objectifs", Laurent Garde précisait : "La coexistence des loups et de chiens en divagation sur les mêmes territoires brouille en permanence la compréhension des problèmes spécifiques dus aux loups." L'analyse génétique respectives des fèces de loups et de chiens est une méthode qui supprime ce "brouillard" et permet de mieux analyser le programme alimentaire des deux espèces.

Dans la suite de son introduction, Laurent Garde montre très bien son parti-pris. Travaillant au CERPAM, une position très très proche des éleveurs, il semble dire que l'estimation des dégâts causés par les loups est biaisée par l'attitude associations de protection du prédateur : "La traduction grand public de cet état de fait, sous l’influence des associations de protection de la nature, est que les loups représentent un problème mineur comparé à celui que posent les chiens «errants». Or ce discours communément admis paraît contredit par l’ampleur des efforts de protection immédiatement nécessaires dès la fixation d’une population de loups." Sa propre situation professionnelle et les contacts réguliers qu'il entretien avec les ultrapastoraux pyrénéens me permettent de me poser des questions sur ses objectifs et sur sa méthode : N'est-il pas "sous l'influence des associations pastorales"? Ne cherche t-il pas à maximiser les chiffres de prédations liées au loup? Ce sont les seules qui permettent le dédommagement des éleveurs. La méthode utilisée : "l'envoi d'un questionnaire à la population d'éleveurs concernés" ne garantit en rien l'objectivité des réponses puisque les éleveurs ont intérêts à dire que les dégâts causés par les chiens errants sont insignifiants pour obtenir de plus fortes indemnisations. Biens sûr, jusque là, son étude était la seule étude sur le sujet. Présentée comme scientifique, elle n'a portant jamais fait l'unanimité.

Là ou je suis d'accord avec Laurent Garde, c'est quand il dit : "Il apparaît donc impératif de se donner les moyens de distinguer les deux types de prédation pour mieux les caractériser." Pour cet employé du "Centre d'Etudes et de Réalisation Pastorales Alpes méditerranée", "ce travail est impossible à mener dans un territoire à loups où nous sommes confrontés en permanence à un ensemble indissociable loups + chiens».  Son choix méthodologique était basé sur le fait qu'il "est possible de caractériser la prédation « chiens » dans un territoire sans loups."  La méthode de l'analyse génétique utilisée dans cette étude en Espagne montre qu'il est maintenant possible de dissocier les attaques de chiens et les attaques de loups dans un territoire où les deux espèces cohabitent. De plus, l'analyse des restes alimentaires dans les fèces permet de connaître le régime alimentaire des deux espèces. Ce choix méthodologique nouveau, supprime la subjectivité et les imprécisions de l'étude de Laurent Garde. "This finding suggests that uncontrolled dogs could be responsible for some of the attacks on livestock, contributing to negative public attitudes toward wolf conservation and increasing its cost".

Intéressant, non ? Je vous invite à télécharger le document complet de cette étude (en anglais) :

Telecharger "Noninvasive monitoring of wolves at the edge of their distribution and the cost of their conservation (J. Etchegaray & C. Vilà"

Extrait de "Animal Conservation (2009) 1–5.
© 2009 The Authors. Journal compilation
© 2009 The Zoological Society of London

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