Préface de Philippe Lebreton et avant-propos de Pierre Hainard.
«C’est dans les forêts sauvages d'Europe que mon père a passé la plus grande partie de sa vie à observer et illustrer les "grosses bêtes". Royaume d'ours, repaire de loups, abri de sangliers, théâtre de grands tétras, il y a passé de longues périodes à rôder en toutes saisons, silencieux, vêtu couleur mousse ou écorce; à l'affût, immobile, telle une souche parmi les troncs ; à la belle étoile, indiscernable dans son sac de couchage, tel un gros caillou émergeant des feuilles mortes ou de la neige. Il en est résulté des croquis, des aquarelles, des gravures, des sculptures, jusqu'à de profondes réflexions sur la forêt, où s’exprime à toute occasion son message de philosophe du rapport homme-nature, parsemées de descriptions de moments intensément vécus et de récits d' observations aussi savoureux que précis !»Pierre Hainard
Extrait de "Expansion et nature" (1972)
Dans le monde comme il va ; l’existence d’une nature un peu vaste est un accident de la civilisation. On ne la trouve que dans les pays " retardés ".
Je suis mal à l’aise d’aller chercher mes ours et mes loups dans des pays pauvres, qui ont eu des malheurs. Cela va bien pour les bêtes quand ça va mal pour les gens ! J’en ai assez d’avoir à choisir entre la nature et l’humanité, de souhaiter sournoisement des difficultés dans le "développement", de craindre l’avenir, de dire : cet endroit est "encore" beau, il y a "encore" des ours. J’en ai assez de n’avoir de la sympathie que pour la gabegie, les bons vieux gouvernements impuissants et concussionnaires parce qu’ils sont les moins dangereux. (Je n'ai jamais été jusqu'à souhaiter les guerres).
C’est une perte immense que ressentira surtout une humanité prospère et libre, que l’empoisonnement des derniers loups d’Espagne (depuis 1971, l’emploi du poison est interdit en Espagne, et le loup considéré comme gibier et non plus comme nuisible). Mais est-ce à de pauvres bergers de faire les frais de ce luxe raffiné ? Aussi vois-je avec une grande sympathie l’idée de reconstituer une nature entière dans un pays hautement industrialisé. (…)
J’en, ai assez de donner mes ours et mes loups à garder à plus pauvres que moi. Vouloir confiner les pays actuellement pauvres, pittoresques et naturels dans la fonction touristique, c’est encore une forme de colonialisme. Par le tourisme, ils n'atteindront tout de même pas un niveau de vie égal à celui que donnerait l'industrialisation; du moins pas avant que la nature soit devenue beaucoup plus précieuse, parce que ?lus rare encore. C'est vouloir maintenir les peuples de ces pays dans une certaine servilité. C'est tenter d'éluder par la fuite et non sans duplicité, la confrontation nature technique. (...)
La plupart des protecteurs actifs sont des naturalistes, parce que dans notre société de forme scientifique la science semble la seule voie d'approche de la nature, et bien qu'ils n'aient souvent pas de vraie vocation scientifique. Ils sont prisonniers du préjugé mécaniste et de la philosophie évolutionniste (linéaire). Cela châtre leur amour de la nature.
Par ailleurs, il y a au sein des organisations de protection de la nature, comme partout, des luttes pour le pouvoir, mêle si ce pouvoir n'est pas bien grand, des concurrences te prestige. Le "réalisme", le compromis ont été la plate forme électorale de la faction qui a pris le dessus sur les "fanatiques". D'où la combativité déployée en faveur d'une cause qui n'a vraiment rien d'enthousiasmant.
Tout le monde, y compris les protecteurs officiels de la 1ature, admet comme des données absolues l'expansion économique, le foisonnement technique et la pullulation démographique (là, quelques doutes se font jour). Les protecteurs de la nature sont comme ceux dont un parent très cher est atteint d'un mal incurable: ils ne peuvent se résigner ni dompter la révolte de leur cœur, ils tentent courageusement l'impossible, connaissant bien, au fond d'eux-mêmes, l'issue fatale.
Leur bête noire, c'est maintenant le fanatisme protecteur, capable de tout perdre d'un coup. La seule voie leur paraît être le compromis : couper la poire en deux. L’opération se répète à intervalles toujours plus rapprochés: demi-poire, quart, huitième, seizième de poire, voilà la part de la nature. (...)
On s'efforce de croire qu'on peut protéger la nature "sans s'opposer au progrès", comme on dit. On se replie sur des exigences toujours plus modestes. En vain. Notre civilisation est agencée pour l'exploitation illimitée de la nature, pour sa destruction intégrale. Après quoi elle sera bien obligée de changer totalement, ou de disparaître, laissant après elle le désert physique peut-être, le désert moral et affectif certainement.
Puisque notre civilisation doit inéluctablement se dévorer elle-même après avoir tout dévoré, pourquoi ne pas prévoir, imaginer un peu? Pourquoi ne pas y penser pendant qu'il reste quelque chose à sauver? Car, sauver dans cinquante ans la dernière violette sous le dernier buisson, ou garder maintenant l'ours et le bison dans la forêt vierge, c'est au même prix; une révolution profonde; seule la date change. (...)
Extrait de "Les réserves naturelles de Suisse (1974)
« ... l'Homme, le Méditerranéen surtout, animal de savane, psychiquement prédisposé aux activités pastorales et agricoles, voit dans la forêt l'ennemi "à abattre" (c'est le cas de le dire). Loin des espaces ouverts où la vue et l'ouïe, sens humains prédominants, assurent la sécurité, notre espèce se sent confusément menacée par les ombres et les murmures de la forêt lui cachant l'approche du fauve dévorant ! »
Extrait de « La forêt » (1949)
« Ce sentiment d'une vie infiniment diverse et riche, familière et mystérieuse, qu'exprime le mot: nature, peut-on l'éprouver devant les champs nus et réguliers, ou des mécanos en cotte bleue conduisent le fracas des tracteurs, où les ruisseaux coulent entre des rives de béton rectilignes si ce n'est dans des drains souterrains ?
Une gigantesque preuve par l'absurde de l'irrépressible besoin de l'homme de communier avec ce qu'il n'a pas fait se poursuit sous nos yeux à une vitesse accélérée. Un jour, cela frappera le plus obtus. Mais alors, le mal sera grand. Toujours plus comprimé, le besoin de nature devient plus conscient et plus exigeant. Les bergeries de Marie-Antoinette suffisaient, comme antidote, aux aimables artifices des salons. À notre civilisation mécanique, il faut des forêts vierges et des ours. (...) »
Extrait de « Cours d’Ecologie humaine »
« Sans doute avons-nous tort de croire l'agriculture plus « naturelle » que l'industrie. L'homme a vécu des millions d’années avec une industrie si modeste soit-elle, il n'y a que : quelques dizaines de siècles qu'il a entrepris de modifier systématiquement la nature. La civilisation pastorale, qui passe pour le plus près de la nature, est celle qui en a détruit le plus: les forêts, les grands fauves, les grands herbivores lui perturbaient l'élevage. Je ne crois pas au "paysan gardien de la nature". D'un certain état de la campagne, toujours en évolution plus ou moins rapide, oui. Foncièrement, le paysan est l'adversaire de la nature. Tout ce qui ne travaille pas pour lui est sales bêtes et mauvaises herbes, bonnes à écraser et à incendier. Il est bien des paysans qui aiment la nature, c'est en tant qu'individus non comme paysans.
Bien sûr que je ne défends pas l'abus des engrais et surtout des pesticides. Mais toutes choses égales d'ailleurs, je ne crains pas l'intensification de l'agriculture et même son industrialisation, à condition que ce soit pour nourrir plus de population sur moins de territoire, non pour augmenter la population mais pour restreindre le territoire cultivé et rendre de l'espace à la nature sauvage. Tout en allégeant la peine des hommes, en leur donnant des loisirs qui ne peuvent les conduire, s'ils sont bien utilisés, que vers la nature (et vers tout ce qu'elle apporte à la culture, intellectuelle cette fois).
Robert Hainard