Faut-il appeler ce franchissement un simple accident, un hasard, une conjoncture favorable, une nécessité de l'évolution, une création, l'œuvre d'un Dieu? C'est là le domaine du mythe, de la philosophie, de la religion. Mais parce qu'il a franchi quelque part une frontière nouvelle et irréversible, Homo sapiens sapiens entre dans une réalité neuve. Il devient aussi un sujet moral qui dit « nous » et «je » avec toujours l'éventualité que le « je » contrevienne aux impératifs du «nous». La fragilité de l'éthique réside dans le fait que chacun de nous peut l'enfreindre. D'ailleurs, le bien d'ici n'est pas toujours le bien d'ailleurs. Mais il y a toujours dans un milieu donné un bien et un mal, un code du bien et du mal, dicté par la société et véhiculé par des mythes, des récits, des traditions, des rites. L’ancêtre en garde mémoire, les pères et les mères le répètent à leurs enfants. Ainsi naissent des codes éthiques, départageant le bien du mal, le pur de l'impur, le juste de l'injuste, la vie de la mort, codes tantôt apodictiques (tu ne tueras pas), tantôt circonstanciels (s'il se présente contre un homme un faux témoin...). En un sens, l'être humain est un animal éthique, qui n'en finit pas de déceler des devoirs. L’instinct, le dressage, l’apprentissage du groupe ne suffisent pas. Il faut assi se référer à des principes, des valeurs, analyser les circonstances, les causes, les conséquences et même, en cas de litige, trouver un arbitre.
En ce sens, il y a à la fois une morale unique et absolue qui fonde la personnalité morale, et une pluralité de morales particulières qui essaient de définir, dans la mouvance de l'histoire, le chemin sinueux du bien et du mal. (...)
La crise de l'environnement est principalement une crise du développement. Ne parlons pas d'un échec de premier degré comme il aurait pu y en avoir au Pléistocène. Si cet échec avait eu lieu, la tentative humaine aurait échoué et l'espèce n'aurait pas survécu. Parlons d'un échec de second degré. En accédant à la puissance, l'humanité a assuré sa survie. Mais cette puissance même aujourd'hui la menace.
Que doivent faire maintenant les humains que nous sommes? Que devons-nous faire, nous, ici et maintenant, sans prétendre dicter aux autres qui vivent dans d'autres systèmes culturels ce qu'ils doivent faire? Ils sont bien assez grands pour le décider eux-mêmes et si leurs choix contredisent les nôtres, il nous faudra nous en expliquer longuement. Pour nous-mêmes, il nous faut faire l'inventaire des relations que nous établissons avec ce qui nous entoure. Ces relations sont de trois ordres. Les relations avec la «nature» ou le milieu naturel. Les relations avec les humains, soi-même d'abord et les autres. Les relations avec Dieu, si Dieu existe car il en est pour qui cette affirmation n'a pas de sens. Mais une porte demeure toujours ouverte sur l'insaisissable, sur une transcendance.
Nos ancêtres ont possiblement pensé que la nature était si forte et si résistante qu'elle pouvait tout absorber. Dans l'état actuel de nos techniques, nous savons que cela n'est plus vrai. L'être humain porte atteinte à la nature et il pourrait même dérégler certains de ses mécanismes fondamentaux. En ce sens, il nous faut nous interroger formellement sur notre rapport à la nature, faire entrer la nature dans le domaine de l'éthique et non pas seulement dans le domaine de l'efficacité technique. C'est l'idée d'un contrat naturel. Tu aimeras la nature. Tu la protégeras. Tu prendras garde à toutes tes interventions dans le domaine naturel. Tu seras le gardien du jardin. Tu aimeras et protégeras les vivants. Et l'on pourrait ainsi continuer dans une frénésie d'amour et de tendresse, amour souvent platonique, plutôt rêvé et idéalisé. Car la nature est une alliée récalcitrante. Au moindre orage, à la première bordée de neige, nous voilà qui pestons. Au moindre dérèglement, la peur nous reprend. Le contrat naturel est aussi un corps à corps avec la nature, fait de luttes et de tensions. Nous vivons en détruisant. Nous consommons, nous polluons. Nous cherchons l'exacte mesure entre nos désirs et les contraintes de la condition naturelle.
La crise écologique renvoie donc chacun, chacune de nous, à soi-même. Tu ne gaspilleras pas. Tu n'abuseras pas de ton pouvoir. Tu préféreras la simplicité au luxe. Tu préféreras la qualité de la vie à la poursuite de l'avoir. Par-dessus tout, tu te méfieras de ton savoir, de la puissance que la science te procure. Car la science, cette déesse qui semble t'avoir affranchi de la nature, est elle-même une aveugle qui conduit à l'impasse. Tu seras responsable de ton savoir. Tu relieras science et conscience, science, esthétique et éthique. Si nous devions poursuivre cette piste dans des formes de spiritualité, nous en viendrions à dire: tu prendras conscience de l'enracinement cosmique de ton corps et des harmoniques de la nature au fond de toi. On comprend que ces aspects ne peuvent être élaborés que par un dialogue incessant au sein des groupes humains. Le "tu" du commandement suppose un «nous» de référence.
Mais le champ prioritaire auquel nous renvoie la crise écologique, c'est le rapport à autrui. Les humains étant devenus si nombreux sur la terre, il s'ensuit un devoir de réserve sur la procréation. Nul d'entre nous dans les pays de l'abondance ne peut considérer ce qu'il a comme un simple dû. Il existe sur nos propriétés une dette sociale, comme une hypothèque oubliée. Notre premier devoir devrait s'appeler équité. Pas tout à fait égalité, laquelle est illusoire et impossible. Mais équité. Que les plus nantis, quand ils améliorent leur sort, le fassent au profit de tous: tu ne prendras plus que si ton surcroît de richesse profite à tous, en commençant par ceux qui ont moins. Que le plus grand bonheur pour tous soit notre guide. Cela à l'intérieur de notre société propre d'abord. Et cela entre les nations, pour que l'équité s'instaure au plan international. Je rêve. Je sais que je rêve. Permettez que je rêve! Il nous faut beaucoup rêver pour que jamais il ne soit trop tard et que la haine et la mort ne viennent au rendez-vous, absurdes pour les uns et les autres, les affamés et les nantis. La crise sociale est bien plus dangereuse et plus imminente que la crise strictement écologique! Pierre Calame rappelle avec raison que la guerre est tellement plus simple à gérer que la paix. Équité dans l'espace pour tous les humains vivants maintenant. Équité dans le temps. Que laisserons nous à nos enfants? Nous avons bien le droit de vivre.
Les jeunes feront leur vie à leur façon. Pourtant, déjà nous savons que nos choix d'aujourd'hui conditionnent les possibilités de demain. Toute génération d'ancêtres détermine la route de ses descendants. En général, quand nous passons le relais, l'avenir semble de meilleur augure que le passé. Maintenant cela n'est plus si sûr. A moins que... Mon père, qui avait connu les héritages à l'ancienne (la terre, les biens meubles et immeubles, les objets personnels, etc.), disait que l'héritage qu'il nous laisserait c'était de nous avoir fait instruire. Il avait raison en partie. Nous n'avons pas le droit d'acculer les autres générations à la pénurie. Pourrions-nous au moins leur laisser le témoignage d'une certaine sagesse?
Je n'ai pas pris la peine de thématiser le retentissement de la prise en compte de l'environnement dans nos rapports avec Dieu. Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur ce point, sur la nécessité d'une esthétique divine et sacrée du monde. Hans Jonas évoque cela avec pudeur. Nous avons le devoir de faire chanter le monde, d'en célébrer la bénédiction originelle, de réciter à notre manière un cantique des créatures, d'en respecter les rythmes en commençant par le repos. Je n'ai pas développé cet aspect à la fois par respect pour ceux et celles que le rappel de Dieu agresse et parce que cette partie de l'éthique s'évoque davantage dans le cadre d'une spiritualité.
Pour beaucoup de gens, « la morale se perd». C'est le mythe de la déchéance. Pourtant, à l'évidence, le champ éthique de notre génération explose littéralement. Tenir compte de la nature. Se solidariser avec six milliards d'être humains, peut-être huit milliards en 2025. Tenir compte des générations à venir. La génération qui pensait pouvoir enfin jouir de tout et ne tenir compte de rien (saboter l'autorité, balancer les tabous, accéder à l'abondance, gaspiller), voici qu'on l'accule à des défis éthiques gigantesques, insoupçonnés.
Nous croulons maintenant sous nos contradictions. L'État ne fonctionne plus. Il gère à la petite semaine, entre les sondages et les conflits d'intérêts. Il n'arrive plus à prendre les décisions importantes, car les décisions sont trop complexes et trop difficiles, demandent trop de qualité éthique. Le développement durable reste un concept vague, difficile à mettre en œuvre avec rigueur. La démocratie semble se scléroser dans le formalisme. L'élu peut-il être meilleur que les gens qui l'élisent?
Comment sortir de tout cela? Parmi les mille réformes et les mille avenues, une route me paraît prioritaire: oser des débats publics. Refuser la tentation autoritaire, le fascisme de quelque couleur qu'il soit, l'intégrisme, fût-il fervent. Il faut faire confiance aux gens, mais en jouant franc jeu. Recommencer la démocratie à la base. Ouvrir des débats. Informer, discuter, scruter. Et chercher patiemment des voies d'ententes, provisoires, fragiles, neuves. Garder les yeux ouverts et refuser l'aveuglement, fût-il sublime, bien intentionné et écologiquement fervent.
Dans l'environnement, tout est équilibre, mesure, ajustement. Depuis ses humbles origines, l'humanité a franchi un chemin considérable. Sa route est fabuleuse. Depuis 200 ans, l'histoire a des ratés. L'humanité jouera-t-elle quitte ou double en courant vers la folie? Je pense qu'elle optera pour la sagesse. (...)
La fragilité de l'éthique est que chacun peut l'enfreindre. Le discours éthique est à la hausse. Mais ce discours reste général, abstrait, comme SI personne ne se sentait interpellé dans sa propre vie. C'est le maillon faible de l'éthique. Il faut refaire les solidarités et les cohérences à la base, comme pour la démocratie. Ce n'est pas la tâche des Etats, mais celle des familles, 4es groupes, des mouvements, des communautés, des Eglises. Refaire des médiations où l'individu puisse apprendre à intégrer dans sa vie personnelle les aspirations éthiques diffusées sans arrêt par les médias, comme un spectacle qui permet à chacun de dénoncer plutôt que de s'engager.
André Beuchamp
Extraits de «Introduction à l’éthique de l’environnement»