François Letourneux fait partie d’une espèce rare, celle des hauts fonctionnaires militants. Arrondissant les angles mais sans langue de bois, cet agronome-forestier atypique nous balance ses quatre vérités pour que l’homme se réconcilie avec la nature. Et ça dure depuis 40 ans : au ministère de l’Environnement comme directeur de la nature et des paysages, à l’Institut français de l’environnement et bien sûr au Conservatoire du littoral qu’il a dirigé avec passion pendant 13 ans, démontrant l’intérêt de « protéger sans figer » les rivages. Il préside aujourd’hui avec la même ardeur le comité français de l’Union mondiale pour la nature (UICN).
Quelle est la responsabilité de l’homme dans la dégradation de la diversité biologique ?
« L’homme est la seule espèce capable de modifier sa capacité d’adaptation et il l’a prouvé depuis le néolithique. Mais la stratégie d’adaptation de l’homme a été tellement efficace qu’elle risque d’entraîner sa perte. C’est la première fois qu’un élément du vivant modifie suffisamment le tissu vivant pour se mettre en péril. L’ennemi de la nature, c’est l’indifférence, l’homme coupé de ses racines naturelles. L’espèce invasive, c’est nous !
Que s’est-il passé ? On a vécu sur les flux jusqu’à la fin du 18ème siècle et on tape dans les stocks du produit de la biodiversité : les sols, le bois, les micro-organismes, les insectes, les oiseaux… En 300 ans, on aura tout épuisé. Beaucoup de gens en sont conscients et aimeraient bien garder la Terre vivante, mais que fait-on ? La récente tempête dévastatrice en Vendée montre bien que nous avons perdu la mémoire longue. »Que faire pour inverser le cours des choses ?
« On peut encore changer les stratégies. Les solutions existent. Il faut sortir du néolithique par le haut en continuant à progresser, c’est-à-dire en conservant les services gratuits de la biodiversité mais sans la détruire. Il faut ouvrir les yeux, renouer le contact avec la nature, se réconcilier avec elle, arrêter de vouloir la canaliser comme l’Homme l’a fait depuis 6 000 ans. Tout ce qu’on pourra faire pour que les services écologiques soient aussi bien rendus que possible sera bénéfique. »Par où commencer ?
« Intéressons-nous à tout ce qui concerne le tissu vivant et attaquons-nous aux causes en préservant le patrimoine menacé et en développant une connaissance approfondie des espèces, préalable à toute protection. Retrouvons le contact avec la nature et inventons des systèmes compatibles avec la biodiversité. Par exemple, il faut de la végétation partout en ville pour compenser le goudron et le béton et se préparer aux conséquences du changement climatique. On peut mener des actions de terrain qui essaimeront. De modestes stratégies communales de la biodiversité comme celles que propose la LPO : une année les oiseaux, une autre les mares, les papillons, les hirondelles ensuite… Fabriquons de la nature ! Passons à la « biodiversité positive » au lieu de la détruire systématiquement. Enfin, développons, comme le propose Patrick Blandin (2) une « éthique de la conservation de la biodiversité », c’est-à-dire une grande réflexion éthique sur notre insertion dans la nature : où sommes-nous, dedans, à côté, exploiteurs, assis dessous ? »Propos recueillis par Yves Leers
(1) François Letourneux a publié en 2009 avec Marie-Sophie Bazin « Oui ou non, voulons-nous protéger la nature ? », aux éditions Milan.
(2) Patrick Blandin : « Biodiversité, l’avenir du vivant », éditions Albin Michel. Patrick Blandin est professeur émérite du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris où il a été le premier directeur de la Grande galerie de l’Évolution.