Article de Nice-Matin
À Gréolières, Daniel Solomas ne quitte pas son fusil à canon lisse lorsque son troupeau pâture, à 1300 m d'altitude, dans un sous-bois propice aux attaques de loups.
Hors période de chasse, la scène surprend. C'est le fusil à l'épaule que Daniel Solomas surveille, à Gréolières, ses 800 brebis. «Dans ce secteur boisé, au milieu des pins et des herbes de montagne, explique l'éleveur de 58 ans, mes bêtes peuvent être attaquées à tout moment par le loup. Auquel cas, je suis prêt à lui tirer dessus. »
Canis lupus demeure protégé, même s'il n'est plus inscrit, depuis juillet 2009, parmi les espèces menacées. Daniel Solomas a cependant le droit de le tuer. Et il n'est pas le seul dans les Alpes-Maritimes à bénéficier d'une telle dérogation. Sept collègues, issus d'une première liste de candidats, viennent d'obtenir pour 2010 et 2011 la même autorisation préfectorale. Institué en 2008, ce régime «d'exception» a été progressivement assoupli. Ainsi, les munitions agréées sont passées du petit plomb destiné aux grives à la redoutable chevrotine.
Pas un seul tir réussi ou raté en 2009
«Depuis 2009, résume Emmanuel Delmotte de la Direction départementale des territoires et de la mer (la DDTM, ex-DDA), le tir peut être léthal». Pour l'exercer, les éleveurs doivent justifier de pertes et posséder le permis de chasse. Sinon, ils sont encouragés à le passer à l'occasion de formations et d'examens dont le coût était, jusqu'à l'an dernier, assumé par différents organismes.
Le dispositif est censé inciter le loup à changer de régime alimentaire, à se rabattre sur la faune sauvage. Il vise surtout à apaiser la colère des bergers, qui subissent au quotidien les dégâts d'un prédateur réapparu fin 1992 dans le massif du Boréon avant de coloniser l'ensemble des Alpes.
À ce jour toutefois, aucun loup n'a été abattu par un éleveur azuréen. Du moins officiellement. «Intelligent et rusé, Canis lupus est difficile à atteindre», rappelle un expert. «On le voit à 150, 200 mètres. Le temps de placer les cartouches dans le fusil, il a disparu», confirme le président du syndicat ovin, Bernard Bruno.
Une mesure inefficace ?
Plus étonnant encore, aucun des 40 titulaires d'autorisations délivrées en 2009, n'aurait eu l'occasion, cette année-là, de tirer en direction de l'animal. Certains ont-ils omis de mentionner un tir sur leur carnet de constatations ? «C'est possible, sourit Daniel Solomas, mais alors c'est stupide. Car faute d'utiliser un droit, on risque de se le voir retirer...»
Ce système dérogatoire rend jaloux certains chasseurs comprenant mal pourquoi eux-mêmes en sont exclus. Pour avoir tué un loup, un chasseur de Gap a été condamné en mars dernier à une amende correctionnelle de 4 000 euros dont 500 ferme. Le système, par contre, n'est plus contesté par certaines associations de protection de la nature.
«Il est normal, dans le respect des conditions requises, que les bergers recourent aux tirs de défense», approuve Vincent Abel de France nature environnement (FNE). «On défend canis lupus et non un animal en particulier.»
Bref, un consensus se profilerait à l'horizon si quelques éleveurs ne faisaient entendre une voix discordante. Ainsi, Bernard Bruno qui bénéficiait en 2009 du droit de tir, n'a pas sollicité son renouvellement. «Cela ne sert à rien, on nous amuse avec une mesure inefficace. Alors je ne joue plus...»
Nice-Matin
Un loup victime d'un tir "léthal" apprend-t-il quelque chose ? Non. Si oui, pas longtemps. La réponse est ici : "Le dispositif est censé inciter le loup à changer de régime alimentaire, à se rabattre sur la faune sauvage. Il vise surtout à apaiser la colère des bergers."