Chiens de protection et randonneurs

Le retour du loup en Suisse dans le milieu des années 1990 a été accompagné par la mise en place de chiens de protection dans de nombreux troupeaux. Dans une région aussi touristique que les Alpes valaisannes (jusqu’à 25 000 randonneurs sur le tour du Mont-Blanc pendant l’été), la présence de ces gros chiens « dissuasifs » sur les estives a rapidement soulevé plusieurs inquiétudes de la part des éleveurs et des communes, certaines souhaitant même les interdire sur leur territoire. La polémique des chiens dits dangereux n’a pas aidé à améliorer l’image des chiens de protection, beaucoup faisant même l’amalgame entre les deux types des chiens. Ces chiens de protection, qui peuvent parfois se retrouver seuls avec le troupeau, représentent–ils un risque pour les randonneurs ? Et si oui quel risque et dans quels contextes est-il le plus élevé ?

Pour répondre à ces questions, j’ai créé un projet de recherche comprenant 3 volets :

  • Mise en place d’un test de comportement pour évaluer la dangerosité du chien (et le risque de morsure ultérieur) ;
  • Recensement des accidents par morsure dans le massif alpin pour comprendre dans quelles circonstances ont eu lieu ces incidents;
  • Étudier les interactions entre les chiens de protection et les randonneurs sur les estives.


Trois études ont déjà abordé ce thème sous une démarche observationnelle (2 en France et 1 en Suisse) et toutes concluent que le chien de protection (de la race Montagne des Pyrénées) ne représente pas une menace pour les randonneurs. Une 4ème étude (expérimentale) réalisée en Norvège, arrive aux mêmes conclusions. Toutefois, l’échantillonnage des chiens et des estives de ces études demeure trop faible pour pouvoir généraliser les résultats à l’ensemble d’un massif ou à l’ensemble d’une population de chiens de protection. D’où l’idée de combler cette lacune grâce à une nouvelle étude (à l’initiative de Anne Dumé, qui continue en 2010) afin d’augmenter significativement le nombre de chiens observés et le nombre d’estives.

L’objectif de cette recherche est de comprendre s’il existe un dénominateur commun concernant les stimuli qui déclencheraient un comportement type chez le chien de protection (par ex. approche, vocalise, comportement agressif, etc.).

Nous avons émis deux hypothèses :

  1. le « déclenchement » d’une interaction (aboiements et/ou approche) d’un chien de protection est essentiellement dicté par la distance qui le sépare du ou des randonneurs et non par le comportement de ce ou ces derniers ou la présence d’accessoires (par ex. bâtons de marche);
  2. Le comportement du chien à proximité du ou des randonneurs est essentiellement dicté par son tempérament et non par les comportements des randonneurs ou la présence d’accessoires.

Une fiche d’observation a été créée afin de recenser les comportements des chiens et des randonneurs sur l’estive, en tenant compte de différents paramètres (distances de passage, activité du troupeau, présence du berger, activité des chiens, etc.).

Trois étudiants de l’IUT de Digne-les-Bains (Mélodie Mercier, Thibault Menu et Clément Villard) ont ainsi observé 52 chiens sur 18 estives pendant l’été 2009. Nous avons noté toutes les réactions (toutes les modifications de comportement du chien dues à la présence de randonneurs), interactions (le chien se déplace en direction des randonneurs) (approche et vocalisation) et tous les comportements du chien pendant les contacts (< 1 mètre).

Ces observations démontrent clairement que les chiens ne réagissent pas systématiquement au passage des randonneurs et entrent encore moins en interaction. Le nombre de contacts ne correspond qu’à 6% des passages totaux. La fréquence des aboiements est également très différente d’un chien à l’autre, marquant une nette variabilité individuelle.

Les résultats préliminaires de cette étude semblent démontrer que la composition du groupe (homme, femme, enfant), la présence d’attributs (bâtons, sacs à dos, couvre-chefs, etc.), le comportement des randonneurs (marche lentement ou vite, discute ou non, etc.) n’ont pas d’influence sur la réaction et l’interaction des chiens de protection. Il semblerait que cela soit la seule présence d’une ou plusieurs personnes qui soit l’élément déclenchant. La distance de passage des randonneurs par rapport au troupeau et au chien ne semble pas non plus influencer le comportement des chiens ; des analyses plus poussées sont néanmoins en cours.

Chiens de protection et randonneurs Le tempérament du chien en tant qu’individu semble donc être la source du « problème » et non le chien de protection au sens large. Ainsi, le comportement du randonneur au contact du chien peut devenir prédominant face à un chien présentant un seuil de réactivité bas. Dans ce contexte, un geste brusque peut provoquer une réponse agressive du chien (d’où les recommandations de rester calme). Cette réactivité exagérée du chien est souvent dictée par la peur ou par le manque d’assurance du chien (d’où l’importance de rester naturel, épaules décontractées, dans la mesure du possible, ce qui peut rassurer le chien). Ce même geste serait sans conséquence pour un chien présentant un seuil de réactivité haut. Par exemple, nous avons observé des enfants pratiquement se coucher sur des chiens de protection pendant que le père réunissait toute la famille autour du chien pour faire une photo. Le comportement de ces randonneurs était absolument inadéquat (et inconscient) et aurait pu se terminer par un accident si les chiens n’étaient pas aussi dociles.

Si le comportement des randonneurs ou la présence d’attributs étaient à l’origine des accidents par morsure, leur nombre devrait être beaucoup plus élevé que ce que l’on enregistre. Or ce type d’accidents reste relativement rare par rapport au nombre de personnes rencontrées par les chiens de protection dans le massif alpin. Par exemple, dans les Alpes de Haute Provence où cette étude a été réalisée, cinq accidents par morsure ont officiellement été enregistrés par la gendarmerie nationale.

Notre étude démontre que ce chiffre est sous estimé, certaines morsures n’étant pas déclarées. En revanche, le nombre de chiens ayant mordu reste identique ce qui confirmerait que le problème se situe bien au niveau du chien (et/ou d’une estive). Grâce au recensement des accidents par morsure, on commence à comprendre pourquoi certains chiens mordent et dans quelles circonstances. Certains de ces comportements ont pour origine une défense des ressources (comme les croquettes déposées sur le bord du sentier ou des chiots à la cabane du berger).

L’agression est déclenchée parce que le randonneur se trouve trop près de ces ressources. Certaines autres agressions peuvent provenir d’une expérience traumatisante que le chien a subie (le chien apprend durant toute sa vie). Par exemple, un chien qui s’était fait taper par un pêcheur avec sa canne à pêche est devenu très réactif à tous types de bâtons. En conséquence, il est souhaitable de sélectionner des chiens capables d’ « encaisser » les réactions inadéquates de certains humains, surtout dans les zones très touristiques.

Si les chiens de protection ne représentent généralement pas une menace pour les randonneurs, beaucoup d’entre eux se sentent tout de même agressés lorsque le chien s’approche d’eux en aboyant. Ce ressenti peut malheureusement alimenter le débat du sentiment d’insécurité face à ces grands chiens. Quelques recommandations simples afin d’éviter les effets de surprise du chien peuvent aider à se rassurer et également à diminuer le risque de morsure. Dans la mesure du possible, il serait souhaitable de contourner le troupeau pour ne pas déranger les bêtes et inquiéter les chiens. Si vous devez traverser le troupeau, soyez certain que le chien vous a déjà repéré (évitez de réveiller un chien en sursaut en passant à côté de lui). Si vous devez entrer en contact avec un chien, faites-lui toujours face (la majorité des chiens mord par-derrière), arrêtez-vous et portez vos bâtons dans une seule main. Vous pouvez utiliser votre sac à dos ou votre veste pour créer une « distance » avec le chien et éviter qu’il pénètre dans votre distance individuelle (ce qui augmente le sentiment d’insécurité, car on n’est plus maître de la situation). De plus, la prise de contact ne se fera donc pas directement sur l’une des parties de votre corps.

Pensez à déjà porter le sac sur une seule épaule en arrivant à proximité du troupeau. Vous pouvez ordonner au chien de retourner au troupeau avec un vigoureux « file aux brebis ou file au troupeau ». C’est le type d’injonctions que donnent les bergers aux chiens. Dans la mesure du possible, essayez de rester « naturel » et d’augmenter la distance entre vous et le chien. Le fait de rester figé (épaules contractées) peut inquiéter certains chiens peu sûrs d’eux. On peut appliquer ces mêmes recommandations si l’on doit faire face à plusieurs chiens, en surveillant plus particulièrement celui qui essaye de venir par derrière. L’idée est de toujours conserver une distance entre vous et les chiens.

À l’avenir, il serait souhaitable de déterminer ce que l’on attend des chiens de protection. Pour ma part, je pense qu’un chien de protection doit présenter quatre « comportements » de base qui sont :

  1. l’attachement du chien au troupeau,
  2. le respect du troupeau et des animaux le constituant,
  3. la protection et
  4. la tolérance à l’humain.

Cette dernière pourrait être améliorée sur deux niveaux : sur la méthode d’élevage et d’éducation des chiens et sur leur sélection. Par exemple, en enrichissant le milieu dans lequel naissent les chiots, il serait possible d’obtenir des chiens plus aptes à encaisser et gérer différents stimuli négatifs de leur milieu. La sélection peut également augmenter ou diminuer le seuil de tolérance à partir duquel un chien va mordre un humain. Probablement que l’on ne pourra jamais atteindre le « zéro morsure » (le chien s’exprime aussi par la morsure), mais une sélection adéquate et une meilleure connaissance de ces chiens (et information) devraient permettre de diminuer sensiblement le risque d’accident par morsure.

Jean-Marc Landry

Zoologiste, chercheur, auteur, spécialiste du loup et du patou.

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