L'ours dans le rapport scientifique 2009 de l'ONCFS

Ours des Pyrénées - L'ONCFS préconise la réintroduction de onze à treize femelles et de deux mâles pour pour obtenir une population viable. La France va t-elle respecter ses engagements internationaux?

L'ours dans le rapport scientifique 2009 de l'ONCFSDans son éditorial, Jean-Michel Gaillard, Directeur de recherche au CNRS, Président du Conseil scientifique de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage déclare que "Sans équivalent en France, les études menées sur les grands carnivores, comme le loup et l’ours, place l’ONCFS au premier plan sur la scène internationale." Pour le gouvernement, ce serait dommage de ne pas utiliser ces études de premier plan pour atteindre ses objectifs et répondre à ses obligations internationalles. Que dit le rapport scientifique 2009 de l'ONCFS à propos de la population d'ours des Pyrénées en danger grave d'extinction?

L’ensemble des travaux réalisés sur l’ours brun s’inscrit dans le cadre du plan de restauration de cette espèce mis en place pour la période 2006-2009 (plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises, MEEDDM).

L’objectif général de ce plan vise à restaurer une population viable d’ours en coexistence avec les activités humaines. Ces études s’articulent autour de trois thèmes principaux.

Un suivi annuel de la population doit permettre de déterminer à la fois la distribution spatiale et le statut de conservation de cette espèce sur l’ensemble du massif pyrénéen. Il s’agit notamment d’évaluer les effectifs et la dynamique de la population et de réaliser des analyses de viabilité qui doivent conduire à déterminer si la réintroduction d’individus est nécessaire ou non et, dans l’affirmative, de proposer des scénarios de renforcement avec les risques associés d’extinction.

L’utilisation du milieu par l’ours à travers des études de sélection de l’habitat constitue un deuxième thème. L’analyse est réalisée à différentes échelles spatiales : au niveau du paysage pour évaluer les habitats favorables à l’espèce, et au niveau du domaine vital individuel afin de sélectionner les sites jugés importants pour la conservation de l’espèce (sites de repos diurne, sites de tanière).

Le comportement des ours est également étudié grâce au suivi d’animaux équipés de radio-émetteur. Il s’agit notamment de l’étude du comportement spatial des ours réintroduits. Ces travaux sont menés à bien par une approche descriptive (domaine vital annuel ou saisonnier, évolution au cours du temps, comparaison mâle-femelle) et via la modélisation fondée sur le principe des automates cellulaires. L’étude du comportement de prédation sur le cheptel domestique vise quant à elle à mieux identifier les critères de prédation et de consommation à partir de l’examen des dossiers de constats de dommage.

Points forts en 2009

  • Audit du programme de suivi de l’ours brun dans les Pyrénées par le Conseil scientifique de l’ONCFS.
  • Contributions au Groupe national ours des Pyrénées mis en place par le MEEDDM.


Mécanismes de déclin, dynamique de population et scénarios de renforcement de la population d’ours brun des Pyrénées

Probabilité d'extinction sur 30 ans pour le noyau occidental d'ours dans les Pyrénées
En 1996, l’ours brun n’est plus présent que dans la partie occidentale des Pyrénées avec 5 à 6 individus répartis sur les versants français (Pyrénées-Atlantiques) et espagnols (Aragon, Navarre). Une translocation expérimentale de 2 femelles et 1 mâle issus de Slovénie est réalisée en 1996-1997 dans les Pyrénées centrales. Alors que le noyau central se développe suite aux réintroductions, le noyau occidental continue de décroître et perd la dernière femelle à l’automne 2004 suite à un accident de chasse. Dans ce contexte, la connaissance des causes du déclin de la population et l’évaluation des paramètres démographiques sont des éléments indispensables pour la mise en place d’un plan de conservation de l’espèce.

Par une approche comparative entre le noyau central et le noyau occidental, nous avons cherché à identifier les causes possibles du déclin dans le noyau occidental, et évaluer le nombre d’ours qu’il faudrait réintroduire dans les deux noyaux de population pour obtenir une population viable, au sens retenu habituellement par l’IUCN (i.e. probabilité d’extinction < 10 % sur 100 ans).

  1. Une explication souvent avancée est celle d’une mortalité élevée d’origine anthropique.
  2. Une autre renvoie à une hypothèse de faible reproduction («hypothèse du sexe-ratio»). Dans ce cas, certains auteurs ont proposé que le sexe-ratio en faveur des mâles dans le cas d’une petite population pourrait entraîner une augmentation des infanticides (faible survie des oursons) et une ségrégation sexuelle (faible production d’oursons).
  3. Enfin, la consanguinité liée à l’isolement et conduisant à une faible reproduction est une autre hypothèse avancée («hypothèse de la consanguinité»).

Le suivi de la population, des naissances et des morts, a été réalisé grâce à une combinaison de techniques fondée sur :

  • les observations visuelles,
  • la taille des empreintes relevées lors d’itinéraires pédestres effectués de façon systématique ou opportuniste,
  • le génotypage à partir d’échantillons de poils ou d’excrément,
  • les photos automatiques et enfin
  • la télémétrie sur une zone d’environ 5000 km2.

Au total, 10 ours ont été suivis dans le noyau atlantique entre 1993-2005 et 16 dans le noyau central entre 1996-2005.

Deux modèles ont été utilisés, l’un pour calculer le taux d’accroissement de la population, l’autre pour estimer les probabilités d’extinction sur 30 ans selon différentes stratégies de renforcement et en fonction de «l’hypothèse du sexe ratio» ou «hypothèse de la consanguinité » pour les deux populations.

Les taux d’accroissement diffèrent d’une population à l’autre. Alors que dans le noyau central il atteint 1,11, il n’est que de 0,95 dans le noyau occidental. Ce résultat est lié à un succès reproducteur et à des taux de survie des oursons et des adultes plus élevés dans les Pyrénées centrales que dans les Pyrénées occidentales.

Depuis 2005, le noyau occidental est dépourvu de femelle. Selon le mécanisme qui sous-tend le déclin de cette population, le nombre d’ours à réintroduire varie :

  • Sous «l’hypothèse de consanguinité», au moins 10 femelles et 3 mâles sont nécessaires (figure 1). Dans ce cas, relâcher plusieurs femelles diminue fortement la probabilité d’extinction.
  • Sous «l’hypothèse du sexe-ratio», au moins 8 femelles et 1 mâle sont nécessaires pour assurer la viabilité de la population sur 30 ans (figure 2).

Mais contrairement à «l’hypothèse de consanguinité», relâcher trop de mâles augmente la probabilité d’extinction.

Le nombre d’ours à réintroduire dans le noyau central sous les 2 hypothèses est seulement de 3 femelles et 1 mâle.

Les données récentes relevées sur le déclin de la population occidentale supportent l’hypothèse d’une faible reproduction, plutôt que d’une mortalité élevée d’origine humaine. Cependant les résultats ne permettent pas de confirmer sans ambiguïté «l’hypothèse du sexe-ratio» dont l’effet est fortement confondu avec l’aire géographique.

L’autre explication possible du faible taux de reproduction observé dans le noyau occidental repose sur la dépression de consanguinité. Des travaux récents ont montré que le niveau de polymorphisme génétique de cette population était très bas. Néanmoins des niveaux similaires ont été observés dans la population d’ours brun de l’île Kodiak en Alaska qui montre des taux de reproduction élevés.

Une autre explication pourrait être la moindre qualité de l’habitat dans le noyau occidental, mais aucune donnée ne peut valider cette hypothèse. On pourrait même penser que le fait que les derniers ours se soient maintenus dans cette région est une indication de la qualité de l’habitat. Enfin, le hasard lié à la stochasticité démographique pourrait expliquer le maintien de quelques individus dans les Pyrénées occidentales.

Habituellement, avant toute réintroduction d’individus dans une population en voie d’extinction, il est préconisé de supprimer les causes à l’origine de son déclin. Dans notre cas, même si les causes exactes du déclin récent restent en partie inconnues, les stratégies de renforcement proposées doivent permettre de supprimer le ou les mécanismes sous-jacents du déclin.

Dans la limite des hypothèses du modèle, et à condition que les paramètres démographiques restent constants après les lâchers :

  1. les réintroductions d’au moins 4 individus (1 mâle, 3 femelles) dans le noyau central et
  2. les réintroductions d’au moins 13 individus dans le noyau occidental (3 mâles, 10 femelles) s’avère nécessaire pour assurer la viabilité de ces populations.

Chef de projet : Pierre-Yves Quenette, pierre-yves.quenette@oncfs.gouv.fr

Équipe : Jean-Jacques Camarra, Frédéric Decaluwe, Etienne Dubarry, Jérôme Sentilles, Pierrick Touchet, Jodie Martin (doctorant).

Partenaires scientifiques : Université Lyon 1, CNRS, Norwegian University of Life Sciences (Norvège), Station biologique de Doñana (Espagne), Washington State University (USA).

Partenaires gestionnaires: DDT, DREAL, MEEDDM, Office national des forêts,
Fédérations départementales des chasseurs de Haute-Garonne et des Pyrénées-Atlantiques.

Source : Rapport scientifique 2009 ONCFS Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage

Direction des études et de la recherche
Station d’étude de Haute-Garonne
Impasse de la Chapelle
31800 Villeneuve-de-Rivière
Tél. 05 62 00 81 00 - Fax 05 62 00 81 01 - stgaudens@oncfs.gouv.fr

Questions à Nathalie Kosciusko-Morizet

L'Etat possède une équipe de scientifiques spécialisés sur l'ours qui a écrit un rapport précisant ce qu'il y a lieu de faire pour "restaurer une population viable d’ours en coexistence avec les activités humaines".

  1. "Habituellement, avant toute réintroduction d’individus dans une population en voie d’extinction, il est préconisé de supprimer les causes à l’origine de son déclin." Que compte faire l'Etat pour supprimer les causes à l'origine du déclin de l'ours (chasse au sanglier en battues, braconnage non réprimé, absence de protection anti collision routière, dérangement dans les zones vitales, ...) ? 
  2. Dans le noyau occidental, avec "l'hypothèse de consanguinité", le nombre d'ours à réintroduire pour assurer la viabilité de la population sur 30 ans est au moins 10 femelles et 3 mâles; avec «l’hypothèse du sexe-ratio», le nombre d'ours à réintroduire est d'au moins 8 femelles et 1 mâle. Chantal Jouanno ne s'est engagée que pour le remplacement d'une femelle. Le nombre d’ours à réintroduire dans le noyau central sous les 2 hypothèses est seulement de 3 femelles et 1 mâle, mais aucune réintroduction n'est prévue. Comment l'Etat va t-il respecter ses engagements internationaux ?
Commentaires