Vautours : charognards et non pas prédateurs

par Jean-Pierre Choisy

Depuis quelques années des rumeurs médiatiques présentent les vautours comme des prédateurs s’attaquant au bétail. Qu’en-est-il réellement ? J'avais écrit le 25/07/2008 deux articles* s’y rapportant. Celui intitulé Des vautours devenus prédateurs ? Faits et analyse, est une analyse détaillée. Ce qui suit constitue une approche beaucoup plus synthétique, dont on a souvent besoin.

(* Quoique leur argumentation générale reste très pertinente, leur date rend souhaitable une prochaine actualisation factuelle  ainsi qu’un aperçu de la manière dont divers media en rendent compte : superficielle, sensationnaliste, voire tendancieuse ou, au contraire, factuelle, documentée, sérieuse, informative.)

Jean-Pierre Choisy, Vautours : charognards et non pas prédateurs


Un renouveau en cours

Le Vautour fauve Gyps fulvus est en plein renouveau dans les Alpes, notamment en France, du fait tant de la protection que de réintroductions.

En 2010 ont niché 190 couples, dont 143 dans la Drôme (des Baronnies aux confins Diois-Vercors) et 47 dans les gorges du Verdon. Même renouveau dans le sud du Massif Central (gorges des Causses) : 288 couples en 2010. (Les effectifs actuellement supérieurs ne traduisent nullement une capacité d’accueil supérieure mais simplement une restauration plus avancée, du fait d’une réintroduction commencée plus de quinze ans plus tôt.)

Dans les mêmes régions le renouveau du Vautour moine Aegypius monachus n’est qu’amorcé. La même analyse vaut pour cette espèce, qu’on observé plus souvent en compagnie de la précédente qu’isolée.

Le nombre de non nicheurs autochtones est très approximativement du même ordre de grandeur.
A la belle saison il augmente par afflux de visiteurs, surtout d’Espagne, certains venant de Croatie (l’un après passage en Israël), voire d’Italie (lectures de bagues) : restauration d’un estivage qui, dans les Alpes autrichiennes n’a jamais cessé (à partir des Balkans) et qui, à long terme, devrait concerner toute la chaîne.

Depuis 2005 environ, une majorité des non nicheurs estivent régulièrement dans es hauts massifs des Alpes françaises du Mercantour aux Ecrins, avec en 2010 et depuis au moins deux ans une pointe atteignant la Tarentaise, dans les massifs bordant la Vanoise à l’ouest.

Le Vautour fauve est également vu sur le versant italien des Alpes occidentales, en Haute-Savoie  et en Suisse (davantage dans l’ouest du pays). Mais, quoique en augmentation depuis quelques années, les observations sont ici plus irrégulières, sans «dortoir» ni séjour stable tout l’été. (Sauf information complémentaire, qui serait très appréciée!) On est donc ici qu’au seuil de l’estivage sans y être encore.

Les bulletins du Blog donnent de nombreuses informations à ce sujet, dont des cartes ou des liens avec des sites les présentant.

Vautours et bétail : déterminisme

NI BETAIL NI ONGULES SAUVAGES N’ONT A CRAINDRE LES VAUTOURS!
Bien des Rapaces (pas tous!) sont des charognards occasionnels (Buses Buteo sp., Aigle royal Aquila chrysaetos) ou fréquent (Milan Mivlus sp., Orfraies Haeliaetus sp.). Le Vautour fauve, le Vautour moine et les espèces qui les remplacent au sud ou à l’est, eux, sont des charognards  exclusifs de Mammifères essentiellement.Certes, les Vautours disposent bien d’un puissant bec crochu. Mais ce n’est nullement une arme : c’est l’outil avec lequel les Rapaces, charognards aussi bien que prédateurs, dépècent un animal déjà mort. Mais les Vautours, eux, sont totalement dépourvu de l’arme avec laquelle ces derniers tuent : les serres. Les pattes des Vautours n’ont même pas de capacité de préhension : c’est au bec qu’ils transportent les matériaux du nid.

Si les vautours étaient des prédateurs, il n’y a pas la moindre vraisemblance que l’on puisse observer dans les mêmes parois la nidification du Vautour fauve Gyps fulvus et la mise bas de Bouquetin Capra ibex. Or, c’est le cas, par exemple au cirque d’Archiane, sur la bordure sud des Hauts Plateaux du Vercors. Ici comme ailleurs les autres ongulés ne craignent pas davantage les Vautours.

Habitué à cette espèce, le bétail de toutes espèces ne réagit guère à la présence de vautours, même en nombre, même à très courte distance. A Chamaloc, sur la propriété du maire, Michel Vartanian, le charnier du Parc Naturel Régional du Vercors, quotidiennement fréquenté par des dizaines de vautours et parfois plus de cent, est situé à proximité immédiate de brebis, chèvre, chevaux, ânes, chiens, chats et volailles, y compris avec nouveaux nés (sauf chat et volaille). On n’y a jamais observé de réaction de crainte, pas même lorsqu’un vautour fauve était posé sur le dos une fois d’un âne, une autre fois d’un cheval!

Mais on ne peut nullement exclure que des animaux non habitués s’effarouchent (Ce qui se traduire aussi bien par la fuite que par de  l’agressivité contre les grands oiseaux : cf. sur le présent Blog Réactions d’ongulés sauvages et domestiques à la présence de vautours, le 11/07/2010) devant une brusque irruption ou un envol soudain d’oiseaux de 2,40 à 2,80 d’envergure, parfois par dizaines, voire plus de cent. Le fait a été observé. Il peut facilement être interprété à tort comme réaction à une attaque.

De même il est extrêmement facile, avec la plus entière bonne foi, d’attribuer à tort aux vautours la mort d’un animal qu’ils consomment, d’autant plus que les curées peuvent être impressionnantes pour qui n’y est pas habitué.

 "Durant la période de crise (2006-2007), les dommages avérés concernaient 6 à 7% des plaintes : 93 à 94% des plaintes concernaient des interventions de vautours sur des animaux morts, faibles, malades ou mourants."  Martine Razin, spécialiste des vautours et des Pyrénées occidentales.

Pourquoi des dommages ?

Aussi rares soient les cas avérés, on peut s’interroger : le comportement de ces inoffensifs charognards serait-il altéré? C’est pourquoi il vaut la peine d’expliquer l’origine de ces dommages exceptionnels.

Les vautours n’agissent pas à l’égard d’un animal en fonction de concepts tels que «vie» ni «mort». Les vautours réagissent à des stimuli visuels, correspondant à ceux qu’ils reçoivent d’un animal mort ou agonisant. Ceci du fait de quelques millions d’année d’évolution et de sélection naturelle : s’attaquer à un grand mammifère sain serait pénalisant en terme de survie car provoquant une réaction vive pouvant tuer, blesser ou, au minimum, induisant une fuite coûteuse en énergie.

Ce sont la posture et l’immobilité d’un cadavre qui déclenchent le début de la curée. Tout au moins dans des conditions normales. Car il peut arriver que, après naissance à problèmes, un veau épuisé, reste au sol, inerte. Les stimuli qu’en reçoivent les vautours ne différant pas de ceux qu’ils reçoivent d’un cadavre peuvent déclencher une curée tuant l’animal. Les naissances à problèmes, sont très exceptionnelles chez les animaux sauvages mais fréquentes chez les bovins altérés par la sélection zootechnique, quasiment toutes chez certaines races. De plus, alors qu’une femelle d’ongulé sauvage défendrait un nouveau-né inerte, bien des femelles de bétail ont perdu ce comportement.

La posture et les mouvements d’un agonisant ou d’un blessé grave, fort différents de ceux d’un animal  en bonne santé, provoquent généralement l’attente des vautours, à quelque distance. Il arrive qu’ils déclenchent achèvement et consommation d’un animal, sauvage ou domestique, de toutes façons condamné. Beaucoup plus rarement ils peuvent causer la mort d’un animal domestique qui, soigné à temps aurait pu être sauvé. Une éventuelle augmentant de la fréquence de ces comportements pourrait avoir été causée par les disettes artificiellement crées par des fermetures brutales et généralisées de charniers en Espagne. Martine Razin, spécialiste des vautours et des Pyrénées occidentales souligne que depuis  "la période de crise (2006-2007), le nombre de plaintes a baissé." ce qui correspondrait assez bien avec l’hypothèse ce qui, sans suffire à prouver sa validité, la rend au moins vraisemblable.

D’autres postures et mouvements anormaux, tels que ceux d’une brebis empêtrée dans un roncier, une cloture (filet), coincée ventre en l’air dans un lapiaz peuvent avoir les mêmes effets. NB : Que le bec puisse être utilisé pour achever ne contredit nullement que ce soit un outil de dépeçage et non pas une arme de prédation : un chasseur peut de même achever un ongulé avec le couteau destiné à le vider alors que, réduit à celui-ci, il ne pourra jamais en tuer un en plein possession de ses moyens.

Conclusion

Scientifiquement, rien, absolument rien, ne permet de soupçonner une quelconque évolution du comportement des vautours, en dépit de ce qu’on pu lire parfois et qui ne témoigne que d’une ignorance des faits ou/et d’une incompétence en biologie évolutive.

Ce sont des conditions artificielles qui, seules, peuvent faire que le répertoire éthologique normal des vautours, inchangé, cause exceptionnellement la mort de bétail.

Gestion

Bilan économique global

La rareté des dommage du fait des vautours les rend insignifiants par rapport à la mortalité courante. Le service d’élimination de charognes rendu à l’élevage (plusieurs milliers par an dans le seul département de la Drôme) l’est a un coût dérisoire par rapport à celui de l’équarissage industriel.

Sur le plan sanitaire, une partie de ces charognes n’auraient jamais été trouvées, sans compter toutes celles d’animaux sauvages. Enfin, même si elle ne concernent pas l’élevage, les retombées positives pour le tourisme, économiquement significatives, doivent être prise en compte.

Pour la collectivité la charge économique majeure a pour cause l’instrumentalisation médiatique, au service d’intérêts fort éloignés de ceux des éleveurs, de rares cas concernant essentiellement quelques communes des Pyrénées occidentales ainsi que des expertises désormais nécessaire : coût des heures de travail scientifique pour réfuter ces rumeurs, des expertises désormais nécessaires et de la communication pour rétablir une meilleure appréciation de la réalité.

A l’échelle de l’éleveur individuel

Compte-tenu de la rareté des dégâts et des services rendus, la perception du retour des vautours par la très grande majorité des éleveurs reste très positive.

Bien entendu, on retrouve la petite minorité de déclarations frauduleuses qui tentent de faire attribuer à Loup, Sanglier, Cerf, etc. des dégâts dont la cause réelle n’est pas la faune sauvage et n’est donc pas indemnisable à ce titre.

Il y a aussi les inquiets, voire les angoissés, les influençables : tel éleveur des Préalpes qui, depuis des années disait, par exemple : «les vautours m’ont encore évacué trois charognes de brebis la semaine passée», dès qu’il a vu les reportages à sensation de la télévision a changé sa formulation en «les vautours m’ont encore tué trois bêtes» etc.

En outre, si la réaction à des atteintes réelles ou supposées sur cultures peut rester une simple question d’indemnisation de dégâts, il est compréhensible que lorsqu’il s’agit de grands animaux domestiques s’y ajoute une composante émotionnelle ne facilitant pas un compte-rendu objectif des faits : cause majeure d’attribution erronée aux vautours de la mort d’animaux dont, en fait, ils ont simplement consommé les cadavres.

Ces dernières années, aussi bien dans l’Ardèche (peu après le battage médiatique dans les Pyrénées) qu’en Savoie, des articles avec photos attribuaient aux vautours qui dévoraient le cadavres la mort du bétail concerné. Hors, si les photos illustrant ces articles étaient spectuculaire, leur examen suffisait à prouver à un oeil expert que les animaux étaient morts avant que les vautours les entament…

C’est pourquoi il avait été décidé dans les Pyrénées occidentales que les plaintes éventuelles devraient nécessairement faire l’objet d’un constat par un vétérinaire n’ayant aucun rapport de clientèle avec l’éleveur. Les constats même par d’autres professionnels de la faune ne peuvent avoir ni la même fiabilité, ni la même opposabilité,  quant aux cause de la mort. Ils sont, tout au plus, indicatifs.

Tout le problème vient de ce que, si tous les éleveurs d’un massif profitent de l’élimination des charognes par les vautours, les dégâts éventuels réels, aussi rares soient-ils, par leur rareté même ne sont pas également répartis sur tous.  L’indemnisation des éleveurs ayant subi des dommages  prouvés, ou même que le doute leur profite, laissera le coût du retour des vautours à un niveau insignifiant par rapport aux ses avantages, sans oublier la restauration de la biodiversité.

Impasse?

La suppression récente du financement des expertise vétérinaires a supprimé toute possibilité d’avoir désormais des certitudes donc de gérer un éventuel retour des problèmes, réels ou supposés: le taux de déclaration non fondées en 2007-2008 (93 à 94% cf. supra ) exclut d’indemniser sur simple déclaration.

Dans les Médias

Des cas dans les Pyrénées occidentales ont été montés en épingle et amplifiés médiatiquement : instrumentalisation à buts politiques locaux à l’analyse de laquelle on se reportera. (cf. articles de presse, autres sites, etc.)

Ailleurs des journalistes se jettent sur ces bruits concernant des oiseaux spectaculaires et pour eux nouveaux. Cela peut se comprendre mais il est parfois fatigant de devoir expliquer de manière récurrent ce qu’il en est. D’où l’intérêt de pouvoir renvoyer au présent article.

Dans la région Rhône-Alpes, jusqu’à maintenant, les articles dans la grande presse ont généralement été suivi de mise au point dont le bilan est probablement positif. Rendons hommages à ces journaux et à ces journalistes.

Organismes publics, professionnels, associatifs

En fonction du contexte local, des personnalités, des organismes, des motivations, tout les cas peuvent se rencontrer, de l’un à l’autre des deux pôles ci-dessous. 

> Réel intérêt pour les éleveurs ou/et la biodiversité 

  •  conscience que la cohabitation des éleveurs et des vautours est à bénéfices réciproques dans une optique de développement durable
  • le désir de s’informer pour compréhendre le fond des problèmes ;
  • volonté de trouver des solutions grâce à la concertation et la coopération de bonne foi ;
  • sens de l’intérêt général ;
  • fermeté de caractère, indépendance d’esprit face aux media et aux pressions ;
  • journalistes ayant le souci de s’informer et ne confondant pas perception, représentations, avec réalités factuelles et biologiques.

> indifférence personnelle inavouée mais réelle aussi bien aux éleveurs qu’aux vautours, pouvant se traduire par des priorités fort diverses :

  • "ouvrir le parapluie" ;
  • incompétence ;
  • media-dépendance extrême ;
  • grande vulnérabilité aux pressions par mollesse de caractète ou/et défaut de lucidité ;
  • ne pas avoir de nouveau problème à affronter, surtout dans des services dont on réduit les effectifs : sans vautours le problème ne risque pas de se poser. Décision de se contenter des media pour éviter le travail d’information réelle ;
  • au contraire « faire mousser » un nouveau problème à gérer pour contribuer à justifier l’existence d’un poste, public ou privé : à ne pas confondre avec le réel intérêt (cf. supra) ; victimiser un groupe en escomptant des retombées financières ou politiques lato sensu.


Jean-Pierre Choisy
Chargé de mission au Parc Naturel du Vercors

Des exemples?

Toutes les notes de la Buvette pour en savoir plus sur les vautours.

 

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