A propos des pays qui rendent leur population d'ours brun viable et du braconnage

Jean-Paul MERCIER, auteur de L'Europe des Ours Entretien avec Jean-Paul Mercier, l’auteur de « L’Europe des Ours ». La Buvette a réalisé une série d'entretiens et lui à posé quelques questions d’actualité sur la population d’ours dans les Pyrénées et en Europe.

Des pays qui rendent leur population d'ours viable : des précédents?

La Buvette des Alpages : Jean-Paul Mercier, une consultation est en cours avant le lâcher d’une ourse en Béarn au printemps. Avez-vous des exemples de pays qui ont remonté leur population d'ours après des périodes creuses ou un danger d'extinction ? Comment s’y sont-ils pris ? Avec quelles mesures?

Jean-Paul MERCIER : De nombreux pays ont, dans la deuxième moitié du XXe siècle, engagé des actions efficaces pour le rétablissement d’une population ursine viable. Le processus le plus fréquent est le suivant : à la suite de pressions de l’opinion publique ou d’une prise conscience directe des autorités, l’ours, précédemment espèce gibier fait l’objet d’une décision de protection totale ou partielle et bénéficie du qualificatif d’« espèce menacée » sur le livre rouge national. Ce classement entraîne la promulgation d’une législation qui en restreint ou en interdit la chasse et le commerce ainsi que la création d’un corps de garderie efficace, destiné à réprimer le braconnage et le commerce des trophées ou des produits dérivés.

En fait dans tous les pays, que je vais évoquer, une volonté politique forte et soutenue a été nécessaire.  En France, cette volonté du politique m’a paru, au contraire, connaître beaucoup d’éclipses. Nous en reparlerons.

Voici quelques exemples, mais nous pourrions en trouver d’autres...

SLOVENIE : En Slovénie, il ne restait que 30 à 40 ours en 1930. En 1932, le groupement des chasseurs décide d’interdire la chasse à l’ours dans la plus grande partie de la zone de présence. La deuxième guerre et les troubles qui ravagent le pays entraînent une recrudescence du braconnage et des pertes liées aux combats. Il reste moins de 50 ours en 1949.  La protection légale est alors de nouveau appliquée avec rigueur. Actuellement, on compte de 550 à 700 ours en Slovénie.

ROUMANIE : En Roumanie, à la fin des années 40, il restait environ 850 ours bruns. En 2010, la population d’ours est estimée entre 4.500 et 5.000 individus.

UKRAINE : En Ukraine, en 1933, il ne restait pas plus d’une centaine d’ours. Après des mesures énergiques les effectifs s’accroissent jusqu’à 1.200 individus en 1970. Mais entre 1970 et 1990, les autorités négligent de plus en plus la surveillance. Le braconnage reprend de plus belle et il reste moins d’une centaine d’ours en 1990. Après 1990, les organismes responsables ont un sursaut, ce qui provoque une reprise de la croissance. On compte environ 400 ours en Ukraine en 2010.

SLOVAQUIE : En Slovaquie en 1930 il ne reste une trentaine d’ours. L’interdiction de le chasser est proclamée en 1932. Puis la chasse est très surveillée et contingentée avec une garderie « musclée ». Résultat, en 2010, la population d’ours slovaque est estimée entre 700 et 800 individus.

SCANDINAVIE : En Scandinavie, en 1930, on ne compte plus que 130 ours en Suède. En Norvège, l’ours brun a disparu dans les années 1920. La décision de protection de l’espèce en Suède date de 1927. A partir des années 1975 on observe des incursions d’ours en Norvège depuis la Suède. En 2010, on compte entre 3.000 et 3.500 ours en Suède et environ 120 à 130 en Norvège. 

Pour un ours, que risquent les braconniers?

La Buvette des Alpages : On voit que réglementer la chasse est primordial pour qu’une population d’ours s’accroisse. En France, la chasse à l’ours est interdite, mais le braconnage persiste puisque des ours disparaissent régulièrement. C’est le cas pour un fils de Cannelle et de Papillon, né en 1998, pour les ours Pyren et Chocolat ; l’ours Kouki a disparu depuis 2002, Boutxy depuis 2010. De plus de nombreuses rencontres chasseur/ours se terminent par la mort de l’Ours. Des « accidents » providentiels pour les opposants au plantigrade. La perte des femelles Claude (1994), Mellba (1997) et Cannelle (2004) est catastrophique de si petits noyaux. La mort des derniers ours des Pyrénées (http://www.buvettedesalpages.be/2008/11/derniers-ours.html) est exemplaire à cet égard. Que risquent les braconniers ou les tueurs d’ours dans ces différents pays et en France?

Jean-Paul MERCIER : Les peines et les amendes sanctionnant le braconnage d’ours du fait de la destruction d’espèce protégée varient, bien entendu suivant les pays. En règle générale, par opposition aux «sanctions» appliquées (?) en France ces dernières années pour ce genre de délit, elles respectent une véritable logique de répression et de protection de l’espèce. 

En France
 
Les chasseurs qui ont tués l’ourse Claude en 1994, dont André Apiou ont été condamnés à cinq années d’interdiction de chasse, à 10.000 francs d’amende chacun, et à 80.000 francs de dommages et intérêts.
L’ourse Melba, de souche slovène est tuée en 1997 par un chasseur en Haute-Garonne. L'affaire est classée "sans suite". 

René Marquèze a tué l’ourse Cannelle le 1er novembre 2004. Il a été relaxé pénalement par le TGI de Pau le 21 avril 2008 mais condamné au civil à verser 10.000 € de dommages et intérêts à des associations environnementales.

En 2008, la plainte contre le chasseur qui a blessé l’ours Balou est classée sans suite. En octobre 2010, le tribunal a considéré que «la simple blessure d’un animal sauvage constitue une mutilation au sens des dispositions du code de l’environnementL’atteinte à la conservation de l’espèce a été reconnue par le juge. 

En 2010, l’enquête sur la disparition d’ours (dont Boutxy) a été classée sans suite.

Dans les autres pays

  • Dans les Asturies, depuis 1995, deux ans de prison pour le braconnage d’un ours, qualifié de « délit écologique »
  • En Macédoine, une amende de 250 à 600 € et un emprisonnement pouvant atteindre 30 jours.
  • En Roumanie, depuis 1996, un à deux ans de prison et une amende de 1250 à 3750 €.
  • En Slovaquie, amende dite « sociétale » d’environ 2000 €.
  • En Lettonie, forte amende, triplée si l’infraction est perpétrée en zone protégée.
  • En Norvège, la chasse illégale d’un prédateur est passible de deux à six ans de prison.

Il est donc évidemment possible de reconstituer une population viable en quelques décennies, à partir d’un noyau même relativement limité, par une politique d’Etat de conservation volontariste, assortie de pénalités dissuasives en cas de braconnage, sans être contraint à des opérations de transfert.

Je suis convaincu que, si nous n’avions pas laissé s’éteindre le dernier noyau d’ours des Pyrénées  du fait d’un laxisme regrettable des autorités de tutelle et d’une volonté active d’éradication de certains groupes locaux, la population d’ours pyrénéenne de souche subsisterait encore aujourd’hui et aurait même pu commencer à reconstituer ses effectifs du début du XXe siècle.

De plus, il faut cesser de prétendre que les Pyrénées sont trop «humanisés» et ne peuvent héberger des ours. Aujourd’hui une population issue d’opérations de transfert depuis la Slovénie se développe dans la zone centrale et semble s’y être totalement intégrée. Il y a assez de place, et même largement, pour une cohabitation apaisée entre les ours, les brebis… et surtout leurs éleveurs.

Voir tous les entretiens avec Jean-Paul-Mercier.

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