La multifonctionnalité dans l'espace montagnard

Pastoralisme - Conférence de Gérard Bozzolo

Le compte-rendu qui suit retrace les grandes lignes de la conférence-débat qui s’est déroulée le 1er avril dernier à Aspet. Cette conférence était animée par M. Gérard Bozzolo, ingénieur agronome, maître de conférences à l’Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse.

Cohabitation entre les activités paysannes et les options de développement économique dominantes. Cas du massif pyrénéen.

La multifonctionnalité dans les espaces montagnards est un débat qui dure depuis une quarantaine d’années. Il revient sur le devant de la scène régulièrement. Preuve que tous les problèmes ne sont pas résolus et qu’il faut continuer de rechercher des solutions durables.

Conférence de Gérard Bozzolo : Multifonctionnalité dans l'espace montagnard La multifonctionnalité peut se définir par la notion d’utilisation de l’espace par l’homme. L’homme agit en permanence sur son environnement (de façon positive ou négative). Depuis au moins 6000 ans, les modifications qu’il entraine sur son environnement dépassent en importance celles qui incombent aux facteurs naturels.

Dans l’espace montagnard, la multifonctionnalité a toujours existé. A cause des difficultés climatiques et géographiques, les hommes vivants dans ces espaces, tantôt recherchant refuge face aux invasions, tantôt cherchant à jouir des richesses naturelles devaient se débrouiller seuls une grande partie de l’année et vivre en autarcie. Ils ont donc développé plusieurs facettes dans leurs professions, leurs activités et leurs savoirs faire.

L’espace montagnard dispose, en effet, de nombreuses richesses propices à cet état de fait : ressources minérales, énergétiques, agricoles qui étaient exploitées en même temps (mines, carrières, bois et charbon, eau, agriculture...) ainsi que leurs industries de transformation connexes très demandeuses en main d’œuvre compte tenue des technologies de l’époque.

Cette tradition de pluriactivité a perduré jusqu’à aujourd’hui : sur le massif, 48% des agriculteurs
sont des pluriactifs.

Cependant, la nature de cette multifonctionnalité a évolué sans cesse en s’adaptant aux pressions économiques et à la demande sociétale. Aujourd’hui, les activités liées au tourisme ont un poids prépondérant (thermalisme, ski, tourisme vert, artisanat local, immobilier locatif…).

Dans certaines zones, les retombées économiques liées au tourisme peuvent aller jusqu’à 75% du chiffre d’affaire local. Face à cette tendance forte, le poids de l’économie agricole est devenu marginal.

Au niveau de l’emploi, l’agriculture ne représente plus que 6.1% des actifs du massif. Bien que faible ce taux est plus élevé que la moyenne nationale, laquelle est descendue à 4%. Le fait que le nombre d’actifs soit plus important sur le massif qu’au plan national peut traduire deux choses :

  • soit une meilleure résistance à la déprise agricole et donc une dynamique agricole pourvoyeuse d’emplois,
  • soit une inertie indiquant un retard dans le processus de modernisation. La restructuration de cette branche resterait donc à faire entraînant dans les dix prochaines années une baisse supplémentaire des emplois agricoles.

Si l’on exclut les exploitations du piémont pouvant produire des céréales, la majorité des exploitants du massif sont des éleveurs producteurs et/ou utilisateurs d’herbe. Par leur activité d’élevage, ils ont une action forte dans la construction du paysage, notamment au niveau des estives et des zones intermédiaires. Ce rôle intéresse les pouvoirs publics et l’économie du tourisme car les estives et les zones intermédiaires, en particulier, sont très attractives pour les consommateurs de tourisme.

A son tour, l’élevage débouche sur une fonction multifonctionnelle au titre d’une production directe (denrées animales, phanères, fumure organique) et indirecte dans le cadre de son implication dans la maintenance paysagère.

Si toutes les espèces d’herbivores domestiques sont concernées, les ovins sont les mieux adaptés pour exploiter ces espaces montagnards dans leurs moindres recoins, compte tenu de leur taille et de leur comportement alimentaire.

L’ovin permet un entretien du paysage de qualité à condition qu’elle ne soit pas livrée à elle-même et qu’elle soit conduite. En effet, physiologiquement, l’animal doit sélectionner les végétaux ou parties végétales les plus digestibles et, de ce fait, a tendance à surpâturer certains endroits tout en délaissant d’autres, lesquels se lignifient et finissent par se transformer en zone de refus.

Pourtant, l’élevage ovin, à la notable exception de la branche laitière, se porte mal sur le massif et présage d’un avenir pessimiste.

Tensions sur la filière ovine viande : difficultés intrinsèques

Le salaire moyen des « oviniculteurs » viandes en 1990 représentait 72% du salaire moyen du reste de la profession. En 2009, il n’en représentait plus que 51%. Il y a donc un réel problème de rémunération au niveau de la filière ovine viande. De plus, la totalité des primes représentait, en 2008, 45% du produit brut pour les exploitations en zone montagne et 51% pour les zones hautes montagne. C’est-à-dire que l’intégralité du revenu, et bien au-delà, est assurée par les primes ; sans elles cet élevage aurait déjà disparu.

La nouvelle redistribution des primes qui va être mise en place va apporter un léger mieux et augmenter le revenu moyen de + 22%. Cependant, celui-ci étant faible au départ (moins d’un SMIC)
cela ne semble pas suffisant.

Les causes de la faiblesse du revenu dans la filière ovine viande sont diverses : l’agneau est une viande chère et reste peu consommée. Elle coûte, à l’achat, environ 2 fois plus cher que la viande de poulet standard, 1,5 plus que celle de porc et reste plus onéreuse que celle de bœuf. On est passé d’une consommation annuelle de 5 kg (E.C ovincaprin) en 1990 à 3,6 kg en 2009, soit environ 2,3 kg de viande ovine consommée par an et par personne.

Consciente du problème des faibles revenus des éleveurs, la filière s’est lancée dans les SIQO (labels, signes d’origine) pour permettre une augmentation de la valeur ajoutée du produit, mais cela contribue à accroître encore le coût de cette viande et à l’enfermer un peu plus dans sa destinée de viande de luxe.

Malgré cette stratégie, la filière française ne réussit à produire que 43% de la consommation nationale.

Les raisons pour lesquelles la viande ovine coûte si cher sont multiples :

  • Les ovins sont moins compétents à valoriser leur ration que les autres herbivores domestiques de grande taille.
  • Cette espèce reste sensible, de par son comportement, sa taille, à la prédation, que ce soit en plaine (surtout en périurbain) ou en montagne.
  • Leur élevage exige beaucoup de main d’œuvre.
  • Les charges de structures sont lourdes en ovins.
  • La valorisation du 5ème quartier s’est effondrée.
  • Les outils de transformation se sont mal restructurés (abattoirs…)
  • La distribution ne s’est pas assez adaptée au mode de vie actuel (préparation culinaire rapide…).
  • Lors des négociations, le syndicalisme ovin est souvent resté en retrait par rapport aux syndicats d’autres filières dites prioritaires, sauf récemment où l’ensemble des herbaciers à été mieux défendu. Au contraire, l’Angleterre ou même l’Espagne consacrent prioritairement les fonds européens du FEAGA (Fonds européen agricole de garantie) attitrés à leur élevage ovin.

En conséquence pour que le segment de la qualité puisse véritablement se démarquer, il doit pouvoir s’appuyer sur une production parallèle de masse, moins coûteuse à produire, à partir d’élevages moins nécessiteux en intrants (céréales, tourteaux, engrais) et plus économes en charges de structures.

Tous ces handicaps sont amplifiés en zone de montagne malgré les Indemnités Compensatrices de Handicaps Naturels (ICHN) (plus de 50% de l’ensemble des aides perçues). En effet, il s’agit, pour la majorité, de petites exploitations avec des petits troupeaux détenus par des éleveurs âgés. Les conditions de reprise sont difficiles pour les jeunes : les exploitations sont petites et les primes sont soumises aux nombre d’hectares de Surface Agricole Utile (SAU) limités à 50 ha (sauf la nouvelle prime qui sera de nouveau attribuée à la brebis : 21€ + 3 € si intégration dans une OP). L’enjeu est donc d’au moins disposer d’une superficie de l’ordre de 50 hectares.

Pour les transhumants les suppléments de 10% pour les montagnards et de 30% pour ceux du piémont sont peu incitatifs.

La tendance dans les années à venir sera à l’augmentation de la taille des exploitations sur le massif et les jeunes repreneurs risquent alors d’être attirés par l’élevage bovin allaitant moins contraignant en main d’œuvre et plus performant économiquement.

En revanche, les bovins exploitent moins bien les espaces d’altitude.

Pour préserver la qualité de ces espaces semi naturels, il faudrait donc essayer de trouver une autre fonction de production orientée vers la notion d’utilité publique que représente la présence d’ovins pour l’entretien des espaces d’altitude (qualité paysagère, réduction des risques d’incendies, des glissements d’avalanches, ouvertures propices au tourisme vert et à l’entretien des stations de sports d’hiver).

Etat des lieux du développement montagnard et des pratiques d’élevage selon les gradients méridien est-ouest

Au niveau du massif, les estives ou espaces pastoraux d’altitude couvrent 570.000 hectares environ alors que les vallées intramontagnardes ne représentent que 75.000 hectares. Les estives sont donc un réservoir d’herbe considérable et complémentaire, à condition qu’elles ne soient ni abandonnées ni mal exploitées.

Sur les 18.000 km2 de la partie française du massif, 1/3 est boisé donnant un rôle conséquent à l’activité forestière et constituant un réservoir de faune sauvage considérable participant à la richesse de ce milieu souvent connoté de naturel. Les parcs naturels sont donc en émergence et doivent trouver les bons dosages pour intégrer les activités d’élevage dans une cohabitation sereine.

Le nombre d’exploitation entre 1988 et 2000 a fortement chuté en France (-34,7%), ce phénomène reste sur la même trajectoire : en 2007 le taux de disparition national était de -50,1% depuis la référence 1988. Sur le massif, pour la première période, la décrue est un peu moindre (-31%). Cependant ce taux moyen cache des disparités :

  • Présence de bovins allaitants de plus en plus forte Le Pays Basque résiste bien avec -15,7% d’exploitations seulement. Comme en Béarn, ce sont les petites exploitations laitières (25 hectares en moyenne) qui prédominent, avec des troupes conséquentes (230 brebis en moyenne) dégageant un produit brut important et contraintes à une forte exploitation des estives.
  • Par contre, la Haute Ariège (-42,7%) et la vallée de l’Aude (-42%), ainsi que les Pyrénées orientales ont perdu plus d’exploitations. Sur ces zones, les exploitations se sont agrandies. Elles ont une superficie moyenne de 50 hectares en Ariège et d’une centaine d’ha pour les autres. La main d’œuvre est moins présente et les éleveurs d’ovins diminuent donc au profi t des éleveurs de bovins.
  • En position médiane se situent Hautes Pyrénées et Haute Garonne, toutefois toujours avec des petites exploitations de moins de 30 ha et spécialisées dans l’exploitation du bétail allaitant destiné à produire de la viande.

Cette tendance est visible aussi en estive. C’est à partir des années 70 que le message de la reconquête des estives a été lancé, impulsée, dès 1975, par la création des primes structurelles (ISM, ancêtres des ICHN).

Si l’on regarde l’évolution du cheptel en estive de 1970 jusqu’à 2004, les effectifs de bovins ont triplés alors que ceux d’ovins n’ont augmenté que de 50 %.

Si l’on compare la tendance des élevages au niveau départemental, on voit là aussi de grandes disparités:

  • Dans les Pyrénées atlantiques (Béarn + Pays basque), les bovins augmentent ainsi que les ovins. Les ovins restent dominant (70% du cheptel ruminant sous forme de races laitières, 70% également de l’ensemble des ovins du massif y sont concentrés).
  • Dans les Hautes Pyrénées, les brebis représentent 1/3 du cheptel (en équivalent têtes de bétail bovin). A partir de cet endroit de la chaîne pyrénéenne et jusque à son extrémité orientale les brebis sont de races allaitantes destinées à la production de viande.
  • En Haute-Garonne, les ovins représentent la moitié du cheptel en estive.
  • En Ariège, les bovins prédominent, les moutons ne représentant guère plus du tiers de l’effectif en EB.
  • Dans l’Aude et les Pyrénées orientales la forte baisse du cheptel ovin renforce la prédominance très nette du cheptel bovin allaitant.

Évolution des paysages en lien avec le fruit de l’activité paysanne et la pratique pastorale

Configuration bocagère spécifique de l'espace valléen La période où le massif montagnard fût le plus occupé se situe dans les années 1800 (industrie minière, exploitation forestière et charbon de bois, laine et son industrie...). Il y avait donc beaucoup de main d’œuvre et le moindre espace était exploité pour satisfaire aux besoins alimentaires d’une société à tendance autarcique.

Les Zones Intermédiaires (ZI) de l’étage montagnard étaient travaillées et souvent terrassées pour nourrir les hommes mais aussi les animaux (semis d’orge, de seigle, cultures de pommes de terre et de bulbes, notamment en soulanes), les bas vacants communaux étaient aussi très utilisés ainsi que les estives où, grâce à la présence d’une main d’œuvre abondante, le troupeau était gardé et souvent trait (traditionnellement le cadet avait pour destinée d’être le berger familial). La pression pastorale était si forte que l’on pouvait même parler, par endroits, de déforestation induite avec des phénomènes d’érosion marquants.

Vers 1850, après la révolution industrielle, le développement du chemin de fer, le désenclavement consécutif, les industries de transformation des minerais sont descendues dans la plaine en se rapprochant des mines d’extraction de la houille ; les cours de la laine se sont effondrés devant la production massive des nouveaux pays, initiée par les grands industriels capitalistes de l’Angleterre et du Nord de la France. Le début de l’exode rural montagnard fait suite à la délocalisation et à l’appel de main d’œuvre des bassins industriels de plaine. Par manque de bras les estives ont été peu à peu abandonnées, les prairies et la culture de l’herbe se sont substituées aux cultures vivrières aussi bien autour des granges foraines que dans l’espace valléen.

Ce phénomène s’est accentué après la guerre de 14-18 et l’hémorragie consécutive des jeunes conscrits, fournis en abondance par les villages montagnards pyrénéens : l’élevage s’est alors recentré sur les zones Intermédiaires (ZI) et les plaines.

Au lendemain de la dernière guerre, avec les effets du plan Marshall et de la mécanisation de l’agriculture, les zone intermédiaires ont été progressivement délaissées à leur tour (pente peu ou non mécanisable ou parcelles en banquettes trop étroites) et l’activité s’est encore regroupée dans l’espace valléen avec une réduction de l’élevage et l’abandon de la traite en altitude, aussi bien que dans l’espace des granges foraines.

Zone intermédiaire exploitée et zone intermédiaire abandonnée A partir des années 1970, préoccupés par la désertification des espaces montagnards, les décideurs politiques au niveau de la Communauté Européenne ont mis en place le système de délimitation des zones de handicaps et les indemnités compensatrice de handicaps naturels accompagnantes (aides structurelles) pour aider au maintien de l’élevage dans ces zones, entretenir ces paysages à forte valeur touristique et ralentir l’exode rural menaçant de produire des déserts humains.

La reconquête des estives à ce moment là s’est réalisée sans berger (sauf dans le système laitier), par manque de main d’œuvre. L’octroi de ces primes restait, en effet, conditionné à la sédentarité des troupeaux en montagne, ainsi qu’aux 50 premières UGB limitées aux femelles.

La transhumance inverse hivernale traditionnelle s’est donc tarie. Par contre, l’accroissement de la charge animale a induit le retour des animaux sur les estives pour épargner le fourrage et permettre la constitution de réserves hivernales sur les prairies de fauche.

Cette mauvaise habitude a perduré.

Pour disposer d’une estive avec de bonnes qualités fourragères et paysagères, il est nécessaire que les troupeaux soient gardés de façon active par des bergers afin d’en rationaliser l’exploitation.

Segmentation de la qualité en viande ovine pyrénéenne

Les options d’élevage possibles centrées sur le particularisme montagnard.

A l’inverse des zones de piémont et de plaine, il n’est pas possible en montagne de produire rentablement des céréales destinées à l’alimentation d’agneaux de contre-saison, élevés en bergerie.

Pourtant, même en zone de montagne, la production d’agneaux de bergerie à contre-saison, avec un agnelage en descente d’estive, reste une réalité qui ne parait toutefois pas très opérationnelle.

D’une part, les races rustiques exploitées ne sont pas performantes au plan zootechnique et la conformation de leurs agneaux laisse à désirer, notamment en race pure. D’autre part, ’engraissement aux céréales achetées pèse lourd dans les charges opérationnelles, pour produire au final des agneaux d’intérieur, non originaux, qui ne valorisent pas le capital nature ni la qualité paysagère, aspects que le consommateur souhaiterait encourager.

Il serait nécessaire de revenir vers un produit original qui puisse capitaliser sur les qualités propres du milieu exploité et qui ne soit pas en concurrence avec la lourde production d’agneaux de bergerie des élevages intensifs de plaine.

L’originalité consisterait à proposer un agneau ou plutôt un jeune mouton producteur de viande rouge. Cette dernière exprime des qualités organoleptiques spéciales : viande rouge brillante, forte jutosité…. En effet, la composition botaniques des estives fait la part belle aux dicotylédones ainsi qu’au graminées non sélectionnées et donc riches en principes secondaires (tanins condensés, polyphénols terpénoîdes, huiles essentielles mais aussi vite, caroténoïdes, flavonoïdes).

Leurs fortes teneurs en antioxydants naturels et en tanins peu dégradables, en particulier, peuvent expliquer les particularités sensorielles de ces viandes. Bonne tenue de la coloration après ressuage et maturation, peu d’exsudation, pas d’odeur typique de mouton après cuisson. L’effet protecteur des tanins contre l’attaque microbienne des protéines alimentaire lors du passage dans la panse, réduit le risque de produire des acides gras bactériens ramifiés qui, en association avec les traces de scatoles stockées dans les graisses musculaires, induisent ce goût de mouton considéré comme un défaut par nombre de consommateurs.

Cette particularité peut s’obtenir à partir d’agneaux engraissés majoritairement à l’herbe, notamment d’estive où les associations de flores composites peuvent marquer spécialement la flaveur de cette viande.

L’utilisation des estives pour participer à l’engraissement des moutons peut donc être considérée comme jouant un rôle central dans la chaîne de qualité de cette production ovine typique de montagne.

Les broutards finis peuvent être, dès lors, avantageusement produits par des races locales, encore mieux en croisement terminal pour proposer des jeunes moutons castrés ou des antenaises nés à l’automne et finis à l’estive, l’année suivante. En effet, avec l’âge et la croissance les carcasses s’améliorent par épaississement de la charnure, même si la conformation reste très moyenne. Ces agneaux âgés peuvent, en cas de besoins, achever leur engraissement avec une faible proportion de concentrés en automne.

Ce produit viande pourrait s’apparenter à un animal âgé entre 8 et 12 mois et ayant estivé une fois, façon «Broutard du Pays de l’Ours» (deux fois pour une finition intégrale à l’estive, c.à.d à plus de 18 mois à la mode « Mouton de Barèges-Gavarnie»).

Il s’agit donc d’une production saisonnière bien ciblée quant aux cours et adaptée au système montagnard en permettant le déstockage animal nécessaire en prévision du long hivernage, des réserves alimentaires limitées et souvent de structures d’hébergement sous dimensionnées. Les brebis de races rustiques, dans ce cadre, sont les plus intéressantes sous la réserve que, complémentairement, elles soient valorisées par un revenu en lien avec leur activité «pâtureuse» et donc d’entretien du Territoire (prime à l’estive).

Cette option permet aussi le maintien des races de pays à faible effectif, fierté patrimoniale de ces éleveurs qui consentent à maintenir des pratiques en adéquation avec leur biotope naturel. Leur participation à ce conservatoire des «races de pays» répond à la prise de conscience sociétale de contrecarrer l’érosion rapide de la biodiversité.

Dans ces conditions, sur un tel produit type, une IGP de Massif des Pyrénées permettrait encore de mieux tirer partie de cette spécificité et de cette originalité par une plus value apportée grâce à la reconnaissance SIQO (Signes d’Identification de la Qualité et de l’Origine) géographique.

Cependant, il est évident que la solidité économique du système de production peut s’appuyer, avec avantage, sur la mixité de ces deux catégories de produits, pourvu que ceux-ci soient de qualité et arrivent opportunément sur le marché au sommet de la courbe d’évolution saisonnière des cours. C’est le cas, par exemple, d’un modèle de production 2/3 - 1/3, au sein des troupeaux de races rustiques. :

  • 2/3 de la troupe ovine est conservé en race pure afin de fournir le renouvellement (au moins 30%) et d’assurer le volume nécessaire en animaux de rente : broutards castrés et jeunes femelles finies.
  • 1/3 est mené en croisement terminal avec des béliers à viande, spécialisés pour produire des agneaux de boucherie sous la mère, bien conformés. Ce système réduit la dépendance aux céréales à une faible partie du troupeau et permet de lisser les aléas conjoncturels.

La production d’agnelets est une spécificité des élevages laitiers, particulièrement concentrés sur la partie occidentale du massif. Malgré leur faible poids, ces agneaux de lait sont très prisés en raison de leurs qualités sensorielles particulières imputées à leur alimentation exclusive au lait. Les cours sont attractifs, notamment à l’occasion des fêtes de Noël et de Pâque et sont bien valorisés par le label rouge « L’agneau de lait des Pyrénées » d’autant qu’environ 80% de la production est exportée, principalement en Espagne.

Le rôle central des bergers sur les estives

Si la pratique de l’écobuage peut s’avérer intéressante dans certaines conditions, sous la réserve d’être suivie par une pression de pâturage suffisante, il n’en demeure pas moins que le gardiennage présente l’avantage de ne pas sélectionner les plantes résistantes au feu.

La conduite active du troupeau par le berger permet d’effectuer ce qu’on appelle des relances alimentaires. Cette pratique permet de restimuler l’appétit des animaux. Option précieuse en fin de saison d’estive avec la baisse qualitative du prélèvement fourrager et aussi pour assurer la finition à l’herbe d’estive des broutards suffisamment âgés, inscrits dans cette spécialité. La conduite active du troupeau permet aussi, par exemple, d’exploiter judicieusement certains ligneux comme le genêt cendré (possédant des vertus anthelminthiques, contre les strongles notamment) ou bien les jeunes éricacées et d’accroître la diversité de pâturage.

Les animaux laissés en libre pâture entraînent sur le long terme une fermeture du milieu dans les parties d’estive délaissées et créent également des zones de surpâturage et même d’érosion, particulièrement en crête. Les animaux laissés en libre pâture entraînent sur le long terme une fermeture du milieu dans les parties d’estive délaissées et créent également des zones de surpâturage et même d’érosion, particulièrement en crête. Ainsi, les animaux ont besoin d’être gardés par un berger pratiquant la conduite active afin d’empêcher la fermeture insidieuse du milieu et d’améliorer le rendement alimentaire. Une conduite peu rationalisée entraine l’évolution de l’espace vers l’apparition de landes de transition de moins en moins pénétrées par les animaux, au détriment du potentiel fourrager.

On peut, certes, rationaliser la conduite des troupeaux bovins grâce à l’implantation de clôtures et faire des rotations dans des zones qui ne sont pas trop pentues mais cela ne marche pas chez les ovins. En effet, pour qu’une brebis engraisse, il faut susciter sa gourmandise en proposant une offre alimentaire diversifiée. De ce point de vue, la brebis est plus difficile que la vache.

C’est le travail du berger qui par sa conduite permet de tourner le troupeau par quartier en exerçant une pression de pâturage suffisante et évite l’envahissement par les ligneux et les éricacées (landes à bruyère et myrtillers puis à rhododendrons et/ou genêts, genévriers rampants etc…).

Ainsi, le rôle du berger est essentiel et ce métier doit absolument être valorisé. Pourtant, ce n’est pas la fonction prioritaire qui lui est habituellement attribuée ou assignée par les éleveurs. La qualité évolutive des estives sur le long terme ne constitue pas à leurs yeux une préoccupation majeure d’autant qu’il s’agit là, pour l’essentiel, d’espaces collectifs. Leur demande repose plutôt sur les soins aux animaux qui permettent de préserver leur intégrité, la limitation des pertes tant pas égarement que par prédation.

Outre son rôle de guide pour le troupeau, la présence du berger permet de prodiguer les soins aux animaux et donc d’assurer un meilleur suivi sanitaire.

La conduite et le regroupement nocturne qu’il exerce avec l’aide des chiens de conduite constituent le meilleur rempart contre le foudroiement dans les zones exposées et les prédations, surtout nocturnes, à fortiori si des chiens de protection sont insérés dans le troupeau.

Cependant, les conditions ne sont pas réunies, à ce jour, pour que les bergers puissent rationnellement garder les troupeaux dans la mesure où les cabanes (quand elles existent) ne sont pas toujours adaptées pour recevoir les bergers dans des conditions satisfaisantes. Par ailleurs, il faudrait ajouter aux cabanes principales des cabanes intermédiaires de manière à ce que tous les quartiers d’une montagne puissent être exploités convenablement.

La formation est un autre enjeu pour l’avenir du métier de berger. L’apprentissage de ce savoir-faire, de la connaissance de la conduite active, du soin aux animaux, de l’aptitude à décider de l’itinéraire du parcours en lien avec les potentialités fourragères, leurs complémentarités, l’abreuvement, la météo… passe par la formation. Ce chantier est conséquent : on peut considérer que globalement 1000 bergers aidés seraient utiles sur le massif des Pyrénées compte tenu d’un chargement multi-espèces sur les estives de 240 000 EB environ et de la particularité de la traite estivale dans la zone béarnaise.

1000 bergers représentent également un coût. Si l’on considère qu’un berger + un aide berger coûte 4000 €/mois, la charge serait donc de 16.000 € par saison, soit 16 millions d’euros à l’échelle du massif pyrénéen. D’ailleurs, cette dimension semble, à priori, hors de portée des éleveurs, car cette charge salariale dépasse actuellement largement le niveau de leur revenu propre.

Enfin, il serait nécessaire de fidéliser les bergers, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui du fait de la saisonnalité et de la courte durée de cette saison de travail (4 mois). Pourtant, des pistes sont envisageables, à côté de la pluriactivité, comme le réemploi sur des exploitations agricoles, ou la recherche de prestations de services auprès des collectivités locales de proximité par des entreprises d’employeurs de bergers, durant la morte saison (hivernage).

Ce sont autant de questions sur lesquelles il faut se pencher, puisque sans bergers, point de salut, c’est inexorablement que la montagne continuera sa fermeture.

Hypothèses sur le nécessaire renforcement économique de la filière ovine liée au pastoralisme d’altitude

Pour encourager les éleveurs à pratiquer la transhumance, il est indispensable de rémunérer sérieusement leur travail d’entretien des paysages d’altitude. Les primes actuelles sont assez insignifiantes et sont par ailleurs dépendantes des ICHN, elles mêmes contingentées.

Il est alors nécessaire d’inventer une prime dédiée à «l’animal tondeur» sur une base qui pourrait correspondre à l’amortissement de l’animal au prorata des mois passés en estive (base de 4 mois). Cette incitation pourrait raisonnablement s’estimer à 8€ par tête ovine, soit 54 €/EB (équivalent bovin). Pour un chargement actuel des estives estimé à 240.000 EB et en extrapolant à 300.000 EB, le besoin de fonds serait de l’ordre de 16 millions d’euros par saison.

D’autre part, la charge salariale des bergers sur le massif apparaît également à hauteur de 16 millions d’euros. Les primes accordées aux éleveurs au titre «d’EB tondeuses» pourraient servir opportunément à payer les bergers professionnels le temps de l’estive.

Cependant il est sûrement préférable que les bergers soient employés par les organisations gestionnaires d’estive de telle sorte que les consignes soient clairement orientées dans le sens du maintien ou de l’amélioration du bien collectif en plus des prestations normales que peut exiger tout loueur d’estive, le prix de la location intégrant la prestation des bergers.

Les ressources pour permettre ce financement peuvent être de plusieurs ordres :

1) la réorganisation des aides communautaires, notamment des ICHN, en faveur d’une aide directe à la brebis tondeuse transhumante est peu envisageable. En effet, ces aides structurelles relèvent de consensus européens longs à négocier et il parait difficile de prélever sur les uns pour reconditionner ces aides en faveur des éleveurs transhumants. D’ailleurs, le niveau des aides actuelles consenties par ce même fond européen est significatif des priorités encadrant les activités d’élevage : la culture de l’herbe dans les étages collinéens et montagnards est plus encouragée que la cueillette dans les estives et leur entretien, d’autant que dans les Pyrénées la majorité des estives ont un statut collectif.

2) Une contribution partagée par les bénéficiaires qui jouissent de la qualité environnementale du Massif pyrénéen. A cet égard, l’industrie du tourisme et ses consommateurs sont au premier plan. Sur un chiffre d’affaire qui peut-être de l’ordre de 2 milliards d’euros, un prélèvement de 1% partagés à parts égales sous la forme d’une taxe de 0,5% pour les professionnels du tourisme et activités directement associées et de 0,5% sur les produits de consommation par le biais d’un supplément de TVA, permettrait de lever ces fonds. Les 4 millions supplémentaires pourraient servir à entreprendre la réhabilitation et l’entretien des cabanes de bergers ou même, plus souvent, à leur création, indispensables pour exercer leur métier.

3) Il est possible d’imaginer que les propriétaires des espaces d’altitude, s’ils ont l’opportunité de louer leurs ressources, devraient aussi avoir l’obligation d’entretenir leurs fonds terriens afin d’éviter les risques naturels tels qu’incendies et zones avalancheuses. Il s’agit pour l’essentiel de collectivités locales et de l’Etat par le biais de l’ONF. D’une certaine façon les troupeaux font œuvre de cantonnier.

Pour aller plus loin…

  • Bozzolo G., 2008. Système d’élevage montagnard : typicité des viandes de moutons engraissés à l’herbe d’estive.
  • Bozzolo G., 2009. Politique agricole et pastorale en zone de montagne, Cahiers de l’Environnement INRA n° 57, juillet 2009.
  • Gérard Bozzolo est l’auteur de « Appellations d’origine contrôlée et productions animales » aux éditions Lavoisier.
  • Toutes les interventions de Gérard Bozzolo à la Buvette des Alpages

Source : La lettre de la Pastorale Pyrénéenne – mai 2010 – N°4

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