La cohabitation avec l'élevage ovin

Jean-Paul MERCIER, auteur de L'Europe des Ours Entretien avec Jean-Paul Mercier, l’auteur de « L’Europe des Ours ». La Buvette a réalisé une série d'entretiens et lui à posé quelques questions d’actualité sur la population d’ours dans les Pyrénées et en Europe.

La cohabitation avec l’élevage ovin

La Buvette des Alpages : Que pensez-vous de l’affirmation de certains groupes d’éleveurs français suivant lesquels il a été démontré «scientifiquement» que la cohabitation entre l’homme et l’ours, c'est-à-dire (en fait) entre l’élevage ovin et l’ours, est impossible ?

En réalité, cette posture, dans notre pays, de certains opposants à l’ours, vise à faire perdurer une nouvelle «exception française». En Pyrénées Centrales et particulièrement en Ariège, on fait naître les agneaux en bergerie dans la plaine, et on les vend dès la fin du sevrage en «abandonnant» les brebis taries dans les estives, visitées le plus souvent une fois par semaine en 4X4, après s’être muni une paire de jumelle pour faire le comptage et en laissant quelques blocs de sel pour tout traitement.

Les agneaux sont achetés en majorité par des Espagnols et engraissés à l’aide de tourteaux de soja, ce qui ne produit pas, évidemment une viande de qualité. Et les plus values ne profitent pas aux «naisseurs» !

Dans les hautes Pyrénées, certains groupes qui vendent des agneaux «finis», mettent un point d’honneur (et l’écrivent dans leur charte d’appellation) à ne pas garder leurs petits troupeaux dispersés dans la montagne. Ces deux modes d’élevage permettent à beaucoup de nos éleveurs locaux d’exercer (mal) deux métiers : celui d’éleveur et d’agriculteur ou toute autre activité, en même temps.

Cette pratique qui vise à obtenir «le beurre, l’argent du beurre et la crémière» n’est, en réalité, pas payante et ne se maintient que grâce aux énormes subventions versées par l’Etat français et l’Union Européenne. L’élevage ovin viande pyrénéen ne se rentabilise pas pour autant. Les sommes versées en pure perte pour ce soutien sans espoir sont d’une autre échelle que le budget du plan ours (pourtant reversé en majorité aux éleveurs). Les détracteurs de l’ours qui dénoncent le coût des opérations de transfert gagneraient à en comparer les montants.

A ma connaissance, ce mode d’élevage libre sur des parcours étendus n’a été pratiqué jusqu’à une période récente qu’en Norvège où les ours avaient disparu dans les années 1920 et il n’y restait aucun prédateur naturel. Au cours des années 1970, ceux-ci commencèrent à revenir naturellement depuis la Suède et le résultat fut terrible. Dans le Hedmark, province du sud de la Norvège, entre 1991 et 2001, chacun des ours présents (quelques dizaines) tua annuellement une cinquantaine de moutons. Pour l’ensemble du pays, les pertes dues à l’ours atteignirent 117.000 ovins pour la seule année 2004 pour un cheptel total d’environ 2,4 millions de têtes.

Dès 2003, les scientifiques proposèrent une pratique plus sédentaire, assortie de moyens de protection et d’une reconversion vers l’élevage bovin. L’application de ces propositions ramène progressivement le calme dans les élevages norvégiens. Il y a environ 120 à 130 ours en Norvège.

La Suède voisine, qui compte pourtant aujourd’hui plus de 3.000 ours, n’a jamais connu de tels problèmes puisque les Suédois ont appris depuis longtemps à cohabiter avec des ours. Quelle meilleure réponse apporter à ceux qui contestent la possibilité d’une cohabitation entre l’ours et l’élevage ?

La mise en place de moyens de surveillance et de protection procure de plus des avantages qui vont bien au-delà des prédations ursines, puisqu’une étude a démontré que l’application de certaines mesures (gardiennage permanent, regroupement nocturne, chiens de protection) fait chuter les pertes de 90%.

La prédation par l’ours représente chez nous moins de 1% des pertes (0,7 % en 2010 sur un total de 20.000 à 30.000 brebis perdues). Les grands chiens de protection dissuadent les prédateurs, mais aussi les chiens errants et les voleurs de s’en prendre au troupeau et surtout, la présence d’un berger permet de traiter facilement l’infection causée par la mouche, et en particulier par la «mouche tueuse» (Wolfartia magnifica) qui pond dans les parties génitales et les plaies. Sans soins, la brebis meurt en 2 ou 3 jours. En 1992, on lui a imputé la mort de 10.000 brebis dans les Pyrénées.

Quelques éleveurs traditionnels du Couserans mettent en œuvre toutes ces mesures de protection et conduisent eux-mêmes les troupeaux, ce qui permet à tous les niveaux de la montagnes d’être visités et évite à la fois le surpâturage des sommets, néfaste à beaucoup de plantes endémiques et l’embroussaillement du bas des versants, que les brebis négligent lorsqu’elles sont laissées seules. Leur production de viande ovine de qualité trouve toujours des acheteurs, malgré un surcoût justifié. Et pourtant, le principal noyau de présence des ours dans les Pyrénées se situe dans la région du Couserans!
Alors, la cohabitation impossible ?

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