L'Ours et les hommes dans les traditions européennes

Livre de Michel Praneuf. Editions IMAGO
Michel Praneuf est linguiste et ethnologue, spécialiste en ethnozoologie.

L'Ours et les hommes  dans les traditions européennes de Michel Praneuf Chassé mais vénéré depuis la préhistoire, l'ours n'est certes pas un animal ordinaire. Les parois des grottes paléolithiques, les traditions populaires de maints pays jusqu'à la vogue moderne de l'ours en peluche, l'attestent suffisamment.

Capable de se dresser sur ses pattes postérieures, l'ours semble mystérieusement proche des hommes, et les montreurs d'ours tziganes ou ariégeois ont naguère exploité ce curieux cousinage. Faits divers ou légendes nous le montrent même séducteur ou ravisseur de femmes, et parfois père de quelque Jean-de-l'Ours à la vigueur exceptionnelle.

Affronté à l'épieu ou au couteau, l'ours fut longtemps pour ceux qui le traquaient un adversaire redoutable. Et de nombreuses chansons de geste, d'anciens rites de guerre ou de chasse prouvent que sa force fut souvent considérée comme une puissances surnaturelle. Lié à la liberté sauvage, à la force vitale, l'ours l'est aussi à la fécondité. Au sortir de son sommeil hivernal, le fameux « pet de l'ours » annoncerait le souffle du printemps, et même, faisant du fauve un messager de l'au-delà, délivrerait l'âme des enfants à naître durant l'année nouvelle.

Devenu rare aujourd'hui dans nos contrées d'Europe, car chassé par les hommes et la civilisation, l'ours, à la silhouette à la fois inquiétante et bonhomme, et dont l'image demeure ancrée dans notre mémoire collective, conserve encore pour nous tout son prestige.

Prix 17 € - 168 pages - 1989 - ISBN 978-2-902702-49-7

Extrait

Pour le petit Européen d'aujourd'hui, l'ours est le substitut du corps de la mère. Pour le chasseur primitif, il était le messager des hommes auprès de ses ancêtres.

Figurine en peluche ou gravure pariétale seraient les projections d'une même image, que l'homme aurait portée en lui tout au long de son histoire. L'image de l'ancêtre, le symbole de ses origines, l'esprit qui préside à sa destinée depuis la mystérieuse grotte utérine dont il est issu.

Tant de légendes disent la même chose. L'ours est de la race des hommes; changer de peau ne sert qu'à cacher sa nature profonde. Le dieu-ours s'unit à la femme, et ainsi son fils se fait homme. C'est le mystère religieux de l'Incarnation, qui conduit fatalement à la passion et à la résurrection.

Craint, respecté, vénéré, l'ours en effet n'en est pas moins mis à mort par les chasseurs. S'ils le tuent, ce n'est pas forcément par nécessité Cil est d'autres gibiers moins dangereux à capturer pour se nourrir). Certes, le clan communie avec sa chair pour s'approprier la force, les vertus qui sont en lui. Mais c'est surtout pour que son âme soit libérée du corps, pour qu'elle puisse partir vers les ancêtres avec les messages que les hommes lui ont confiés.

Psychopompe, lié au rythme de la lune, l'esprit de l'ours part pour l'autre monde, mais - comme la nouvelle lune - le troisième jour peut-être, il ressuscitera d'entre les morts; il se réincarnera sur terre : en tout cas, en conservant ses os en bon ordre, les chasseurs font en sorte qu'il retrouve un corps de gibier.

Quand les hommes revêtent une fourrure ou un masque lors de la fête en l'honneur de l'ours, c'est pour représenter, dans un acte liturgique, l'âme de celui qu'on a sacrifié. Et la mise à mort n'est qu'une incitation à vivre. Les travestis des Carnavals languedociens perpétuent la tradition pyrénéenne de ces sorciers à tête d'ours que les artistes paléolithiques ont tracé au Mas d'Azil dans un dessin magique. Et quand ils lutinent ou séquestrent les filles, ils mettent en scène ou miment les rapts et viols jadis commis par les ours-garous du genre berserkir, ils ravivent le souvenir d'antiques rites de hiérogamie, où l'accouplement sacré d'un homme avec une prêtresse de la déesse-ourse était une manière d'accomplir la métamorphose du mythe de la Belle et de la Bête.

En définitive, ce mythe de l'ours qui se change en être humain s'accorde presque avec les théories scientifiques les plus récentes de l'évolution. Car l'ours a bien failli devenir homme. Il était un des mieux dotés parmi les mammifères supérieurs candidats à la course aux hominidés. Il avait bien des atouts pour réussir: le volume du cerveau (prélude à l'intelligence), la démarche de plantigrade (étape vers la station debout, elle même condition de l'usage des mains), une dentition à tout faire (permettant un régime alimentaire omnivore, donc une adaptation à tous les milieux).

Pourtant, ce sont les primates finalement qui l'ont emporté et sont passés anthropiens, c'est-à-dire ancêtres directs des hommes. Et comme il advient toujours en pareil cas, les concurrents malheureux - les autres singes et les ours - ont cessé d'évoluer, pareils à ces joueurs qui, découragés par un revers, tirent leur épingle du jeu. Mais en Europe, où il n'y a pas de singes, les ours sont restés les plus proches des hommes.

C'est ce que veulent dire les mythes et légendes de l'ours: les primitifs avaient pressenti les aptitudes humaines qui auraient pu se révéler dans la nature ursine. L'ours est de la substance dont sont faits les rêves irréalisés.
L'ours, frère malheureux de l'homme? L'homme aurait eu plutôt tendance à se considérer comme le frère déshérité de l'ours. Eternel insatisfait qui a le sentiment d'être un dieu déchu, l'homme prête à l'animal des facultés qu'il n'a pas lui même: confident des dieux, voyageur vers l'au-delà qui échappe aux contingences du temps et de l'espace, et surtout être sauvage et libre, jouissant d'une liberté dont les lois de la société privent les individus à peine nés.

L'image de l'ours, qui a hanté de tout temps l'inconscient humain, exprime notre irrésistible désir d'éternité: retourner hiberner dans la grotte utérine avec la promesse d'un nouveau printemps, et ainsi, au-delà de l'anéantissement, participer au cercle cosmique de l'Eternel Retour.
Hélas! l'homme vit à ras de terre et subit les pesanteurs de sa condition animale: « L'ours qui n'est pas attaché ne danse pas », affirme un proverbe russe. Eprouvant le poids de ses chaînes sans consentir à s'y résigner, l'homme, comme l'ours, sent monter en lui des envies de danser.

Michel Praneuf

Et pour illustrer ce livre, regardez et écoutez cette belle illustration sonore et visuelle d'une de ces traditions culturelles pyrénéennes : la Fête de l'Ours et du Carnaval de Prats de Mollo - La Preste (66). Heureusement qu'il existe des Associations de Sauvegarde du Patrimoine Pyrénéen pour aider à conserver de telles manifestations! Non, je ne pense pas à l'ASPAP, qui elle s'en fout.

 

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