Le loup cherche sa place dans le territoire rural

C'est ce qu'expliquent Jean-Marc Moriceau et Philippe Madeline, professeurs d'histoire et de géographie à l'université de Caen.

Entretien

Le retour du loup dans les provinces du versant français du massif alpin fait phosphorer les chercheurs des sciences humaines. Pourquoi ?
Le retour du loup a profondément bouleversé les équilibres contemporains, dans les espaces ruraux français, aujourd'hui en déprise agricole et forestière. La France a accueilli jusqu'au XIXe siècle de 10 000 à 15 000 loups, dans une campagne jusqu'alors très peuplée. Cette double densité lui a conféré, depuis les deux premières décennies de l'an 800, un statut d'animal nuisible. Une prime était accordée à chaque personne qui éliminait un loup. Depuis la condamnation à une amende d'un chasseur ayant abattu un loup, ce dernier est devenu effectivement un animal à protéger. Le loup est primé. Mais le pays n'a jamais pris les moyens de mettre en place une politique de retour du loup, dans des conditions sociales acceptables.

Cet état de fait pourrait conduire à des catastrophes ?
On a le temps de réfléchir. Le loup remonte lentement vers le Nord. Très lentement. On compte entre 160 et 180 loups sur le territoire national. Il correspond à la moitié du développement naturel de l'espèce sur le territoire. Pour l'instant, les pouvoirs publics conservent un silence prudent sur la pression évidente d'actes de braconnage. La rencontre fortuite du loup et de l'homme est donc d'une probabilité négligeable. Mais au-delà des problèmes que ce retour pose aux éleveurs et agriculteurs, le nouveau statut du loup sauvage réactive le conflit d'usage de la campagne entre les ruraux et les urbains.

Par exemple ?
Les perturbations que sa présence entraîne sur les troupeaux domestiques, moutons, veaux, poulains, ont des conséquences visibles. Ainsi, les premiers patous italiens confiés aux éleveurs savoyards, ces chiens destinés à protéger leurs troupes, ont attaqué des randonneurs... Aujourd'hui ces chiens sont bien dressés. Mais un temps d'adaptation est nécessaire. Au-delà de cette anecdote, le retour du loup repose clairement le rôle que la société veut assigner aux ruraux qui entretiennent l'espace rural.

Est-ce pour cela que le retour du loup implique des chercheurs de nombreuses disciplines universitaires ?
Cet animal emblématique, permet de repenser le sauvage dans la société moderne. Les études menées, dans d'autres contextes, et à propos d'autres animaux, le décryptage objectif et scientifique des positions des différents acteurs qui s'opposent, par exemple, sur la définition d'animal « nuisible », conduisent à poser les jalons d'une politique raisonnable d'occupation des territoires ruraux.

Recueilli par François LEMARCHAND

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