L’ours des Pyrénées, une histoire mouvementée (de 1950 à 2001)

Petit retour en arrière avec un article de Roland Guichard paru dans la Gazette des grands prédateurs n°1, en septembre 2001.

Béarn : Des animaux en déclins

Dans le Béarn vivent 5 ou 6 ours dont une seule femelle appelée Cannelle. En 1950, ils étaient estimés à 70 individus, en 1980 on en comptait plus qu’une vingtaine… Compte tenu des naissances intervenues depuis cette date on est en droit de penser qu’un ours par an a disparu par enchantement. Le bilan de la conservation de l’ours en Béarn est sévère au regard des efforts associatifs naturalistes pour conserver ce milieu exceptionnel et les dizaines de millions de francs dépensés pour des aménagements destructeurs très largement subventionnés par l’Etat et l’Europe.

Pyrénées centrales : Des réintroductions à partir de zéro

`Dans les Pyrénées centrales, sur l’initiative d’Artus et de ses partenaires en faveur de la réintroduction, on peut compter aujourd’hui 6 ou 7 ours dont deux femelles et sans doute un ourson d’un an. En 1980, près de 5 ours vivaient en Ariège et en Haute-Garonne, des naissances furent constatées… mais ces animaux furent braconnés comme en Béarn. En 1992, aucune trace de vie n’était relevée… La réintroduction des ours n’est intervenue que 4 ou 5 ans après leur disparition.

Cette action était considérée comme un devoir réparateur des dégâts causés par l’homme sur une espèce protégée par la loi. Si l’on compte actuellement 12 ou 13 plantigrades sur la chaîne des Pyrénées, on le doit aux innombrables actions des associations de protection de la nature et à une poignée d’élus locaux. Mais l’avenir des ours demeure incertain sans un renforcement de ces deux noyaux par l’apport de nouveaux individus femelles entre autre.

A cet effort doit être ajouté une très grande vigilance pour retrouver la quiétude des milieux de vie de cette espèce. Contrairement au loup, l’ours a besoin de vastes zones-refuges de tranquillité. Ce qui veut dire : fermetures à la circulation des pistes existantes, opposition de l’Etat à toutes nouvelles ouvertures de routes (toujours largement subventionnées ). En matière de protection de l’ours, tout a été étudié et dit et beaucoup de choses restent à faire. Que manque t-il alors ? Une volonté politique pour faire appliquer les lois et les réglementations favorables à la conservation de la faune et de la flore sauvage ainsi que des milieux naturels. Contrairement à nos voisins européens cette volonté est faible en France y compris chez des partis politiques qui professent une idéologie “ verte ”. Le milieu associatif de protection de la nature est souvent isolé ; pourtant la protection des espèces tels que l’ours, le loup ou le lynx demeure une cause réellement populaire en France et en Europe.

ARTUS : une association pour sauver l’ours en France

En 1984, se crée un Groupe Ours. C’est un collectif d’associations naturalistes et de personnalités indépendantes. Son objectif : faire connaître l’existence des 25 ours vivant encore en France et créer une dynamique nationale en faveur de leur conservation. Un Plan Ours est monté par Huguette Bouchardeau alors ministre de l’Environnement. Les élus béarnais, les forestiers et les chasseurs locaux boycotteront (NDLB : déjà) les propositions de l’Etat. Le milieu associatif devra s’organiser pour faire connaître la cause de l’ours. Au sein de ce groupe, Roland Guichard est chargé bénévolement de donner un coup de pouce à la communication. Il convainc Jean-Pierre Hourdin, Président de la Maison de Valérie, entreprise de vente par correspondance, d’informer ses clients de l’existence de l’ours par la diffusion d’un concours éducatif ce qui représente un million de familles.

Une animation est aussi proposée à 30.000 écoles et collèges de France. Un petit livre est édité et diffusé gratuitement à 50.000 exemplaires. Cette entreprise intègre un véritable service naturaliste consacré à l’ours, c’est une première en France. Les actions sont proposées par les associations et, après accord de la direction, mises en forme par les studios internes de communication. Les initiatives sont nombreuses et audacieuses : un film documentaire “ La Montagne aux Ours ” est réalisé par Laurent Charbonnier, une grande exposition est montée à Paris au Muséum National d’Histoire Naturelle. Elle est inaugurée par Le Président de la République, la Reine Noor de Jordanie et sept ministres. En 11 mois, 400.000 invitations gratuites sont envoyées, 110.000 entrées payantes seront comptabilisées. Un nouveau concours éducatif est lancé auprès de 60.000 établissements scolaires . Un vidéo-clip sera crée à partir des tous les dessins et textes des enfants. Une grande campagne d’affichage est organisée sur Paris : ce sont 300 quais de métro et leurs couloirs, les panneaux Giraudi et Avenir qui placardent les affiches sur l’ours dans la région parisienne. Une pleine page est achetée dans Le Monde et dans Libération. Un livre pour enfant est édité avec Nathan sur la conservation de cette espèce. D’autres actions moins médiatiques sont entreprises, d’ordre judiciaire entre autre avec l’aide du cabinet d’avocat Huglo-Lepage.

Le mécénat de la Maison de Valérie étant limitée dans le temps, il fallait continuer cette action nationale en faveur de l’ours. Plusieurs membres du Groupe Ours créent Artus en automne 1987. Art veut dire ours en celte, c est aussi un prénom qui se retient vite. Les actions deviennent plus techniques et plus militantes. Les promesses du Président de la République en faveur de la sauvegarde de l’ours s’étant révélées sans effet. Quatre manifestations originales furent organisées en trois années. Trois pleines pages furent achetées en deux ans pour dénoncer dans le journal Le Monde les différents aménagements construits dans les zones à ours. Plusieurs chantiers furent ainsi évités. Parallèlement à ces actions de dénonciations et de protestation, Artus engageait sur ses fonds propres des études préliminaires à la réintroduction de l’ours dans les Pyrénées centrales : étude économique en vue de la création d’une notion “Pays de l’ours”, travail avec la SOFRES pour connaître l’opinion des Français sur la nécessité de sauvegarder cet animal, on apprendra ainsi que plus de 70 % des personnes interrogées assimilent l’ours à la modernité et qu’il est un “plus” indéniable pour l’attractivité des touristes (Plus de cent mille personnes vivent du tourisme dans les Pyrénées ).

Des études naturalistes furent réalisées à cette occasion : tableau de bord des milieux sur une trentaine de communes, faisabilité de la réintroduction expérimentale de 6 ours bruns. Après accord du Conseil National de Protection de la Nature (CNPN), le ministère de l’Environnement autorise Artus a entreprendre les études de faisabilité de cette réintroduction. Etude portant sur le choix du pays source, détermination des meilleurs moyens de transport pour l’ours, étude sur les éventuelles contaminations que pouvaient apporter l’ours en France, Artus a dû autopsier des ours et d’autres animaux gibiers tués à la chasse pour rechercher certaines pathologies ou parasites… Cette étude “ de précaution ” conduite par Alain Arquilliere, vétérinaire, sera une première dans l’histoire des déplacements d’animaux sauvages.

Parallèlement à l’action de réintroduction financée par un programme Life de l’Union européenne et du ministère de l’Environnement, Artus travaillait à un programme de placement de chiens de protection de troupeaux : Pascal Wick avait une belle expérience de berger et de chercheur, il avait initié pour le département d’Etat à l’Agriculture des Etats-Unis la mise en place de cette technique sur les troupeaux menacés par les attaques de grizzlys, il avait gardé durant 6 années un troupeau de 1500 moutons dans le grand écosystème de Yellowstone durant l’été où vivent pumas, lynx, ours bruns et ours noirs, coyotes et loups. Il intègre l’équipe d’Artus. Cette action originale, en plus du placement d’une trentaine de chiens, sera de conceptualiser et de rédiger une méthode destinée aux éleveurs et bergers. Autre caractéristique de la pédagogie d’Artus, l’association cherchera un jeune éleveur, ayant une bonne expérience de berger pour le former à cette technique et le destiner à devenir le technicien relais de ce moyen de prévention. Il ne s’agissait pas de conserver ce savoir-faire, mais de le divulguer directement aux autres usagers. Le travail reconnu de Pascal Wick orientera le travail d’Artus sur des actions de mise en place de chiens et de formations d’éleveurs dans les Alpes contre la prédation canine et lupine ainsi que dans le Jura contre des attaques répétées de lynx.

Artus produira et réalisera avec les financements complémentaires du WWF, de la Fondation Nature et Découvertes, Groupama et Capitoul, un film documentaire didactique sur la technique de mise en place des chiens de protection.

L’action de piégeage et de transport des 3 ours réintroduits dans les Pyrénées sera confiée à Artus qui travaillera dans ce cadre en partenariat avec deux fédérations de chasseurs, l’ONC, l’Adet, et la Diren Midi-Pyrénées ( Direction régionale de l’Environnement ). Aucune de ces actions ne furent simples à mener. Les tensions et menaces en tous genres n’ont pas découragé cette association naturaliste militante. Une coordination “ Cap Ours ” s’est crée dans les Pyrénées pour contrer les attaques délirantes de certains élus contre le plantigrade. Positiver la présence de l’ours pour les habitants est devenu l’objectif de l’association de six communes de Haute-Garonne (l’Adet).

Les choses bougent. Depuis deux ans Artus ressent aussi le besoin de changer complètement le cadre de son action, le renouvellement de ses responsables bénévoles et professionnels est sans doute devenu nécessaire après une quinzaine d’années de militantisme acharné...
La problématique de l’arrivée du loup dans les Pyrénées en terre à ours pose la question fondamentale d’un partenariat avec le Groupe Loup. Défendre l’existence des grands carnivores en France étant un “ sport ” d’équipe de haut niveau qui demande toujours plus d’excellence et de cohésion, l’entraînement pourrait bien reprendre sous le même maillot entre les deux associations amies. (NDLB : Le rapprochement de Artus et du Groupe Loup France sera à l’origine de FERUS).

Roland Guichard

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