La Hollande, l'autre pays de l'équilibrisme

Définition (Wikipédia)

L’équilibrisme ou pratique de l’équilibre est une discipline des arts du spectacle utilisée essentiellement en cirque et en jonglerie mais aussi en danse, en gymnastique et dans certains sports (cyclisme, sports de glisse…). La personne pratiquant est un équilibriste.

Contexte

François Hollande est connu pour, je cite la Gazette Ariégeoise, « être un orateur brillant et drôle, qui tient et chauffe une salle avec quelques notes jetées sur deux feuilles blanches, juste avant la prise de parole ».

J’imagine donc aisément la déception de ceux qui, sans être trop connotés politiquement, ont lu ou entendu la prestation du candidat corrézien à la candidature PS pour la prochaine présidentielle lors de sa visite sur ce haut lieu de l’élevage de brebis à subventions qu’est l’Ariège bonrepiste.

Hollande_lacube_bbc
François Hollande en campagne en Ariège
Rencontre avec Phillipe Lacube et Bruno Besche-Commenge
Photo Midi News 2011

C’est sûr que lorsque François Hollande se dit « très favorable à ce que [l’économie montagnarde] soit encouragée et fortement accompagnée », c’est beau comme du Chantal Jouanno annonçant que la ligne 14 du métro parisien va être automatisée, alors qu’elle l’est depuis son lancement…

Banalités, lieux communs, enfoncement franc et massif de portes déjà bien ouvertes… le jugement de sa prestation aurait pu être sévère. Si nous n’avions pas déjà eu droit au mémorable discours de la future ex-ministre des sports, à l’époque future ex-secrétaire d’Etat à l’Ecologie en juillet 2010…

La journaliste Anne Sophie Terral conclut son article d’Ariège News par un sentencieux : « Alors, le comité de soutien ariégeois a-t-il offert un cadeau empoisonné en emmenant son candidat sur ce terrain là ? »

Cadeau empoisonné ?

Oh ben non, qu’est-ce qui lui fait écrire ça ? S’il y avait eu un micro ouvert par inadvertance, nous aurions très certainement entendu le débonnaire François passer un savon à ses « conseillers ». Un peu à l’image de Gordon Brown, piégé par une caméra encore active en pleine campagne pour les législatives au Royaume-Uni. Images le montrant furibard d’avoir été confronté à une citoyenne, sensée être sympathisante de son parti, « amie » un peu trop encombrante à son goût…

Et bien je vais me faire l’avocat du diable socialiste : je l’ai pas trouvé si mauvais que ça. Pas excellent, non : à l’impossible nul n’est tenu. Mais pas mal quand même. Car il ne faut pas oublier le contexte. Surtout à quelques mois de la présidentielle. Les caciques ariégeois, pour bonne part, étaient déjà « Hollandistes » avant le retrait de l’ex-directeur du FMI. J’ai même ouï dire que le chef de ses groupies ariégeoises avait un lien de parenté avec le sympathique président du Conseil Général local… Donc ne serait-ce que par simple politesse envers ses hôtes du jour, il ne pouvait pas tenir un laïus très différent de celui qu’il a tenu.

Politique fiction (pléonasme)

Bien sûr, certains auraient bien aimé entendre un discours plus proche de celui-là : «  Chers amis, chers braconniers subventionnés et fiers de l’être, je tenais tout d’abord à vous remercier de l’honneur dont vous me témoignez en m’invitant à partager ce moment de convivialité avec vous. Pour être tout à fait franc, je ne vous cacherais pas que, si cela n’avait tenu qu’à moi, je ne serais pas venu ici, tout du moins pas dans ces conditions. Mais bon, quand on brigue la magistrature suprême, il faut accepter de rencontrer tout le monde, les meilleurs comme les autres.

Vous m’avez sollicité sur la question de l’ours dans les Pyrénées, et des dégâts qui lui sont attribués avec largesse. D’ailleurs vous ne m’avez parlé pratiquement que de ça. A croire qu’il n’y a pas d’autres problèmes dans le coin. A se demander également si ma venue n’était pas souhaitée uniquement pour faire de la publicité à certains… Mais bon, quand on brigue la magistrature suprême, il faut accepter de rencontrer tout le monde, les meilleurs comme les autres.

Comme vous ne pouvez pas l’ignorer, je suis un élu de terrain, limite terroir. Je n’ai jamais été ministre, et c’est d’ailleurs ce qu’on me reproche pour ce qui est de la stature présidentielle. Au moment où je prononce ces mots, je me demande une fois de plus ce que ce déplacement va apporter à ma candidature… Mais bon, quand on brigue la magistrature suprême, il faut accepter de rencontrer tout le monde, les meilleurs comme les autres.

En tant que Député et Président du Conseil Général de Corrèze, longtemps maire de Tulle et conseiller régional du Limousin, je reprends mon souffle ; je connais bien la problématique du monde rural et celle de l’agriculture, désormais petite fraction du monde rural moderne, en particulier.

C’est la raison pour laquelle, il va être difficile de me jouer de la flûte très longtemps. Bien sûr que l’élevage ovin-viande se porte mal. J’ai pas eu besoin de venir en Ariège pour le découvrir : il y avait plus d’un million d’ovins en Limousin en 1990, on en compte à peine 500.000 aujourd’hui. Dans mon département, la Corrèze, on compte 60.000 ovins, c’est à dire presque autant qu’en Ariège, c’est à dire pas grand chose. Mais en Haute-Vienne, on en dénombre encore 400.000, ce qui est quand même autre chose que les départements de l’Ariège, les Hautes-Pyrénées et la Haute-Garonne pyrénéenne cumulées.

Ça va sûrement vous scier les guibolles, mais dans ma région, l’élevage ovin est sinistré, bien qu’on n’y trouve plus d’ours depuis le Moyen-âge, et plus de loups depuis un bon demi siècle. Et ce, bien que Jacques Chirac, grand ami des agriculteurs s’il en est, et moi même, qui ne demande qu’à le devenir, si ça permet de gagner des voix, ayons œuvrés pour la dynamisation de cette région.

Mais bon Chirac, c’est pas Shiva, et sans subventions, ça fait un moment qu’il n’y aurait pas d’excédent brut d’exploitation, et plus d’exploitations tout court, les meilleures comme les autres. Et c’est pareil en Auvergne, Charente-Poitou, Centre, Pays de Loire…

Alors oui, la sauvegarde du pastoralisme et de ses caractéristiques les plus emblématiques, que sont le berger et le chien de protection, doit être reconnue d’intérêt public. Oui, l’ours est susceptible de s’en prendre aux brebis. Mais son impact reste limité et devient marginal si le troupeau est conduit avec compétence par un berger épaulé par des patous. Par ailleurs le montant des crédits « ours » et la publicité faite sur son nom ont sauvé bien plus d’élevages ovins que le plantigrade n’en a fragilisés. Sans l’ours, vous seriez beaucoup moins nombreux à vociférer contre lui aujourd’hui, les meilleurs comme les autres.

Alors arrêtez de nous les briser menues avec les problèmes d’ours. Mettons le paquet sur les vrais problèmes du monde rural ariégeois, au sein duquel  70.000 ovins ne pèsent pas grand chose. Et retroussons nous les manches pour que le formidable potentiel que la Nature a octroyé aux Pyrénées ne soit pas galvaudé par une poignée de profiteurs rétrogrades.

Je vous remercie pour votre attention. J’ai moi-même pris beaucoup de plaisir à lire ce discours, aux meilleurs comme aux autres. »

Soyons clairs : si vous vous attendiez à quelque chose du genre, vous croyez au Père Noël. Surtout que « briser menues », ça ne rentre pas dans le vocabulaire d’un candidat à la présidentielle qui se sait filmé…

Retour à la réalité

Que pouvait-il produire massivement d’autres que des :

  • « témoignages sensibles et émouvants », ceux d'éleveurs confrontés aux attaques d'ours, mais jamais de chiens.
  • « qu’il y a ici une nature qui est ce qu’elle est parce qu’elle a été façonnée par des hommes et des femmes »
  • « il ne faut pas opposer écologie et agriculture »
  • « … ? »

Mais quand il dit, à plus de 1.600 m d’altitude « Ici, vous êtes des acteurs de la Biodiversité », de qui parle t-il vraiment ? Des montagnes pyrénéennes ou de la bande de joyeux drilles qui l'accompagne ? L'homme et son mouton n’ont jamais créé de biodiversité. Ils élargissent le biotope préexistant favorable à une biocénose inféodée aux milieux ouverts, au détriment de la biocénose inféodée aux milieux forestiers. C’est tout et Hollande, sans être spécialiste, le sait bien.

Lorsque François Hollande dit : « Il est normal qu’il y ait là le souci de faire que la nature puisse être préservée et reconnue, le souci de la biodiversité y compris avec les espèces » ou alors : « Je voulais aussi démontrer que dans ce haut lieu de la montagne pyrénéenne, il pouvait y avoir une conciliation entre plusieurs activités. » ou bien encore : « Et le rôle des politiques c’est de trouver l’équilibre, l’harmonie et la conciliation » voire : « Il y a toujours des conflits sur un territoire [...] Et il y a toujours eu des prédateurs, même si on ne doit pas en mettre plus que de nécessaire. » (NB : plus que nécessaire ? les défenseurs de l’ours ne le demandent pas non plus. Juste une population viable…) et rajoute : « c’est bien votre interpellation ;  Et donc, il faut qu’il y ait une concertation large. On ne doit rien imposer.», croyez vous que ça fasse réellement plaisir à la "Dream-team" ariégeoise ?

Car « leur » interpellation n’est absolument pas celle-là ! Nature préservée, conciliation, concertation, équilibre et autres termes du genre sont des mots qui ne figurent pas dans le (fort concis) dictionnaire aspapien : on veut l’argent de l’ours sans l’ours. Et tant qu’à faire plus, si possible. Point.

Que la partie rurale de l’Ariège se développe ou pas n’est pas leur problème, du moment qu’on sanctuarise leurs subventions. Et lorsque, selon Libétoulouse, il salue « les bergers acteurs de la biodiversité », alors que ce métier a quasiment été éradiqué par la politique ovine en Ariège, je ne sais pas trop comment c’est perçu par l’auditoire direct. Ou s’il faut y voir un message crypté sur ce que devrait être le pastoralisme, si ce mot n’avait pas été galvaudé…

J’aurais également aimé qu’il se trouve un micro indiscret pour savoir ce qui se disait chez les anti-environnementaux ariégeois, après le départ de leur supposé « champion ». Pas sûr qu’ils aient apprécié outre mesure les envolées sur : « [La montagne] doit être une zone de vitalité;  vitalité sur le plan industriel, sur le plan touristique et aussi sur le plan agricole avec sa dimension pastorale (qui n’est citée « et aussi » qu’en troisième position, et encore comme sous partie).

Ou bien : « la nécessité de tout faire pour créer de nouvelles activités quand s'effondrent les vieux métiers industriels ». Car chacun sait bien que si l’auditoire s’était composé de personnes pratiquant les « vieux métiers industriels », la phrase aurait été : « la nécessité de tout faire pour créer de nouvelles activités quand s'effondrent les vieilles activités agricoles ».

A l’ASPAP, on se fiche pas mal, et des « vieux métiers industriels », et surtout des « nouvelles activités » : elles ne peuvent faire que ramener des « néo-ruraux » des villes incapables de comprendre ce qu’est la patrimonialisation à l’ariégeoise.

Bref

François Hollande ne pouvait pas faire l’impasse sur un déplacement en terre largement socialiste. On dit même qu’un âne étiqueté « Parti Socialiste » pourrait y être élu. Néanmoins aucun exemple ne corrobore cette assertion.

Connaissant ses hôtes, j’ai du mal à l’imaginer ravi à l’idée d’être là. Mais l’exercice était obligatoire. C’est que la zone de montagne en France, c’est seulement 8 % de la population, mais c’est presque 30 % des élus au Parlement ! Et puis quand on brigue la magistrature suprême, il faut accepter de rencontrer tout le monde, les meilleurs comme les autres…

Il ne peut pas non plus oublier, en tant que leader socialiste potentiel, que le jeu des alliances l’oblige à ménager ses alliés « Verts ». Même si ces derniers ne se montrent guère actifs sur le sujet de la préservation des grands prédateurs, et de l’ours en particulier, il ne faut toutefois pas les brusquer. Et si c’était quelques électeurs écologistes qui venaient à faire la différence en participant à la primaire socialiste ? Même peu probable, il faut y penser, sachant que, de toutes façons, la question du partage des circonscriptions législatives sera cruciale. Et arrivera vite. Sujet qui n’en est pas un en Ariège, où un âne étiqueté « Parti Socialiste »…etc.

PS : j’avoue avoir planché un moment, et sans grand succès, sur cette hollanderie :  « Il faut que nous ayons non seulement de l’autosuffisance mais aussi une capacité d’exporter notre production ». Phrase venant juste après une référence à la dimension pastorale de l’agriculture locale.

A moins d’avoir un peu trop forcé sur l’eau de vie de pays, un homme politique comme François Hollande, même s’il n’a jamais été ministre de l’agriculture, ne peut ignorer que la France est largement déficitaire en terme de production de viande ovine. Et que les seuls agneaux qu’on exporte dans les Pyrénées sont ceux vendus très jeunes aux espagnols, et qui reviennent quelques mois plus tard, l’éventuelle plus-value étant empochée par les éleveurs ibères.

Une fois donc éliminée l’hypothèse de la réflexion pré-coma éthylique, il me semble qu’une seule explication reste plausible : François Hollande ne s’adresse pas aux agriculteurs en particulier, et encore moins spécifiquement aux éleveurs ovins. N’oublions qu’il est filmé ou enregistré. Il parle juste avant de « zone de vitalité;  vitalité sur le plan industriel, sur le plan touristique… ». Et comme il est confronté à un auditoire d’éleveurs, il se sent obligé (et il a raison…) d’ajouter à la litanie précédente : « et aussi sur le plan agricole avec sa dimension pastorale ».

Puis vient le couplet sur l’autosuffisance. Ça fait plaisir et ça mange pas de pain. Cependant la notion d’exportation ne s’applique pas (sérieusement) au dernier élément de la suite. Mais si quelqu’un a une autre explication, je suis preneur…

Marc Laffont

Sur base de

Commentaires