Bilan 2010 de la filière ovine en France

Filière ovine - Les régions qui connaissent le plus fort déclin ne sont pas concernées, par la problématique « grands prédateurs ». C’est au contraire parmi les régions où vivent ceux-ci que les effectifs ovins résistent le mieux. Signe que déclin ou reprise de l’élevage ovin dépendent de bien d’autres paramètres que l’absence ou la présence de quelques loups, lynx ou vautours fauves.

Chaque année, La Buvette fait le point sur la filière ovine en France. Il faut bien le faire ici, puisque les associations pastorales n'en parlent pas, trop occupées qu'elles sont à compter les attaques de prédateurs.

Citation des rédacteurs de la publication «Préalpes, ovins spécialisés transhumants» :

« Le talon d’Achille de ces systèmes [ovins spécialisés transhumants] est sans conteste la part importante des aides et des soutiens de la PAC dans la composition du produit brut de ces exploitations, d’autant que les perspectives de réorientation de la PAC d’après 2013 et de réduction des budgets sont à l’ordre du jour.

Parmi les pistes de travail et d’adaptation qui s’offrent aux éleveurs de ces systèmes, la recherche d’une réduction des coûts de production est la principale. elle doit être le double fruit d’une augmentation raisonnée de la production (nombre d’agneaux par brebis et/ou nombre de brebis par élevage) et d’une maîtrise des charges opérationnelles et de structure. »

Pas un mot sur l’impact du loup dans la performance économique des exploitations. Un oubli, sans aucun doute…

Cette précision cependant, dans la description du profil type d’exploitation : « le groupement pastoral de l’estive a contractualisé une PHAE (prime herbagère agri-environnementale) sur une partie des surfaces de l’alpage, ainsi que d’une mesure 323 C, en raison de la présence du loup, ce qui permet l’embauche d’un aide berger et la prise en charge d’une partie du coût des moyens de protection du troupeau. »

Donc en l’absence du loup, pas de création d’emploi de berger, pourtant indispensable à la pratique du pastoralisme, qui doit son nom à la présence de ce pâtre. Créer de l’activité humaine par effet de levier, n’est-ce pas là la principale raison d’être d’une subvention ?

Les chiffres clés, productions ovines lait et viande

Les chiffres clés, productions ovines lait et viandeChaque année, le Service de la Statistique et de la Prospective (SSP) effectue une enquête cheptel destinée à déterminer les évolutions d’effectif concernant les différentes filières d’élevage. Cette étude représente l’ossature de la publication annuelle de l’Institut de l’Elevage intitulée : « Les chiffres clés, productions ovines lait et viande ». Les chiffres clés de la filière ovine 2011, dont la dernière mouture, portant sur l’année 2010, a été mise en ligne en septembre. Cette publication existe également pour d’autres filières d’élevage.

Les habitués de la Buvette remarqueront une forte ressemblance avec une note ("Un point sur la filière ovine - octobre 2010") mise en ligne il y a un an. Il s’agit en effet d’une mise à jour en fonction des données les plus récentes.

Structures de production

Fin 2010, le nombre de brebis mères allaitantes était de 3.904.000 animaux, soit une baisse de presque 6 % par rapport à 2009. Soit également une baisse d’environ 32 % depuis 2000. 

Le nombre de brebis mères laitières était fin 2010 de 1.827.000 animaux, ce qui représente une nette hausse de plus de 12 %, alors que ce chiffre était relativement stable depuis 2000. Depuis 1990, la hausse approche 35 %.

Animaux

FO_01_animaux
Exploitations

NB : Il n’y a pas eu d’enquête cheptel, en 2010, cette année étant celle du Recensement Général Agricole (RGA 2010). Les données seront disponibles à la publication du RGA 2010 (début 2012).

FO_02_exploitationsLa régression du nombre d’exploitations détenant des ovins ne s’explique pas seulement par le déclin du cheptel, mais aussi par la régression du nombre d’exploitations détenant des petites quantités d’ovins.

Fin 2004, la Fédération Nationale Ovine estimait que 34.000 des 76.755 exploitations détenant des ovins en possédaient moins de 10 (citée dans le très anti-prédateurs rapport des sénateurs Bailly et Fortassin).

Ce nombre est tombé à 22.545 exploitations en 2009, assez stable cependant par rapport à 2008.
Selon l’Institut de l’Elevage, 82 % de l’activité ovins-viande est assurée par 16.000 exploitations en 2009.

Evolution de la taille des troupeaux

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63 % des brebis allaitantes sont détenues dans des troupeaux de plus de 200 têtes. Cette proportion atteint 84 % pour les brebis laitières.

Le bimestriel Bimagri, édité par le Ministère de l’Agriculture, précisait dans son N°1533 de juillet-août 2008 que la taille moyenne du troupeau des exploitations véritablement spécialisées ovines oscillait autour de 350 brebis.

Age des éleveurs

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A l’instar de la population française, la tendance au vieillissement des éleveurs est sensible : 63 % d’entre eux ont plus de 50 ans (56 % en 2002), dont 33 % plus de 60. Les plus de 50 ans détiennent 43 % du cheptel (36 % en 2002).

Les moins de 35 ans ne représentent plus que 6 % des éleveurs, et détiennent 10 % du cheptel. Ils représentaient encore 10 % des éleveurs et 17 % du cheptel en 2002.

Répartition Géographique

L’essentiel du cheptel ovin se situe au sud d’une ligne « La Rochelle-Lyon ».

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Entre 1990 et 2010, les baisses les plus modérées (car il n’y a pas de hausse) sont observées dans les régions suivantes :

  • PACA -8 %,
  • Lorraine - 20 %,
  • Languedoc-Roussillon -22 %,
  • Midi-Pyrénées - 22 %,
  • Rhône-Alpes -26 %
  • Aquitaine - 27 % ;

Dans le même temps, la baisse au plan national a été de 32 %.

Plusieurs fiefs « historiques » de la production ovine ont vu leurs effectifs s’effondrer au cours des deux dernières décennies:

  • C’est le cas des régions Poitou-Charente (- 54 %, sans doute la conséquence du lâcher clandestin de loups italiens dans le marais poitevin…)
  • et Limousin (- 54 %, probable résultat de la prolifération des sanguinaires vautours fauves dans les faubourgs de Limoges…).
  • Quant aux terribles ours slovènes, ils ont fait des ravages en Bourgogne (- 57 %) et dans la région Centre (- 60 %).

On frémit à l’idée de penser que la région Midi-Pyrénées aurait pu être impactée par le plantigrade, si des lâchers d’ours avaient été effectués dans cette zone dans les années 1990/2000.

Au delà de la boutade, les régions qui connaissent le plus fort déclin ne sont pas concernées, à ce jour, par la problématique « grands prédateurs ». C’est au contraire parmi les régions où vivent ceux-ci que les effectifs ovins résistent le mieux. Signe que déclin ou reprise de l’élevage ovin dépendent de bien d’autres paramètres que l’absence ou la présence de quelques loups, lynx ou vautours fauves.

Il serait sans doute excessif d’affirmer que c’est essentiellement grâce à ces excellents indicateurs de productivité d’écosystème que les effectifs ovins y résistent mieux qu’ailleurs. Mais force est de constater, par exemple, qu’il n’y a probablement jamais eu autant de moutons sur les pentes pyrénéennes qu’au cours de la dernière décennie. Constat comparable, plus marqué même, pour les bovins et caprins.

A l’échelle du massif, cette activité pastorale est certes importante en terme d’effectif ovin, surtout à l’ouest de la chaîne. Mais elle connaît une déshumanisation galopante (sauf dans les zones où bergers et patous reviennent dans les pas de l’ours). Cette diminution de l'emploi n’a globalement pas empêché la fermeture des milieux et le retour de la lande, puis de la forêt (« l’ensauvagement », comme disent certains naturophobes). A l’exclusion notable des quelques zones surpâturées qui, elles, ne risquent pas de se refermer de sitôt…

Consommation

L’approvisionnement en viande ovine en 2010 a majoritairement été assuré (56 %) par de la viande importée. On remarque toutefois que les importations sont en nette baisse (9 %) par rapport à 2009.

FO_06_importations

Contrairement à une idée reçue, la Nouvelle Zélande n’est pas le principal fournisseur de la France.
Il est néanmoins exact que les importations en provenance de Nouvelle Zélande se maintiennent globalement, alors que celles en provenance d’Irlande diminuent, et celles en provenance du Royaume-Uni fluctuent en fonction des disponibilités et des épidémies de fièvre aphteuse, comme en 2001 et 2007.

C’est donc en 2010 le Royaume-Uni, avec + de 43 % des importations, qui arrive encore en tête, devant la Nouvelle Zélande, avec 24 %, et l’Irlande (17 %), dont les exportations s‘effondrent en 2010.

44 % de la viande consommée en France en 2010 était d’origine hexagonale [92.000 tonnes équivalent carcasse (tec) sur 212.000]. La production hexagonale de viande ovine est cependant de 102.000 tec, une petite partie étant exportée, notamment sous forme de jeunes agneaux.

La consommation annuelle par français continue sa régression tendancielle (3,3 kg/an/personne, soit une baisse 6 % par rapport à 2009). Cette consommation était de 5,4 kg en 1990. C’est à dire une chute de presque 40 % en 20 ans. Le début des années « 90 » demeure la période pendant laquelle la consommation de viande ovine par habitant a été la plus élevée, toutes origines confondues.

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La baisse de consommation de viande ovine s’inscrit dans un contexte global de réduction de la part de la viande dans l’alimentation. Cette diminution est cependant plus marquée pour l’agneau, depuis l’épidémie de fièvre aphteuse de 2001, que pour n’importe qu’elle autre viande. A l’exception de la viande chevaline, en chute libre depuis 40 ans : 1,8 kg/habitant/an en 1970, contre 0,3 kg en 2010. Soit une baisse de plus de 85 % !

Pour la viande spécifiquement d’origine française, le bilan est encore plus sombre. En effet, en 1990, viande indigène et étrangère se partageaient le marché à parité. Cela représentait donc 2,7 kg de viande d’origine française/personne/an. Cette consommation est tombée en 2010 sous les 1,5 kg (44 % de 3,3 kg). Soit donc une baisse de 45 % en même pas 20 ans.

L’année 2010 doit cependant être considérée comme plutôt bonne pour la production indigène, quasiment stable par rapport à 2009. C’est le manque de disponibilités en agneaux d’importation qui explique la baisse de consommation pour 2010.

La consommation de viande ovine ne fait jamais, finalement, que revenir au niveau qui était le sien dans les années 60. A cette époque on mangeait à peine 3 kg d’agneau par personne et par an. Petite différence, mais de taille : à l’époque, bien 80 % de la consommation était d’origine française…

La croissance de la consommation de viande ovine, dans les années 80, s’est bâtie sur les importations. Le reflux amorcé depuis les années 90 s’est fait lui essentiellement sur le dos de la production indigène. Mais pas en cette année 2010 (et a priori, pas en 2011 non plus).

Malgré cette relative embellie récente, l’examen détaillé des classes de consommateurs ne permet cependant pas d’être très optimiste pour l’avenir de la filière. Seuls 31 % des moins de 35 ans ont acheté de la viande ovine en 2010, représentant 6 % des volumes. Ils étaient 35 % en 2009, et 37 % en 2006…

A l’inverse, le taux de pénétration atteint 75 % chez les plus de 65 ans, soit 38 % des volumes. Les efforts de « reconquête ovine » principalement auprès du jeune public, telle la discrète campagne « Agneau presto » depuis 2008, n’ont pas à ce jour produit d’effet sur la consommation. Il faut dire que ce type de campagne n’est le plus souvent efficace que lorsqu’il s’agit d’accompagner une tendance avérée, ou en devenir, chez le consommateur. Inciter l’eau de la rivière à remonter la pente est un exercice éminemment plus difficile…

Perspectives

On constate une nouvelle fois la complexité de l’équation à résoudre pour la production française :

  • lorsque les importations baissent, la consommation baisse également, car cette viande importée se positionne sur un créneau prix qui devient vacant et n’est que marginalement occupé par la viande locale.
  • Ce n’est que lorsque les importations reprennent que la consommation cesse de fléchir, mais c’est alors la viande importée qui en profite le plus.

Mais un frémissement semble peut être se dessiner pour 2011. En effet, l’accroissement du manque de disponibilités à l’import depuis 2 ans (encore un déficit de 8 % par rapport à 2010 sur les 9 premiers mois de 2011) a laissé un peu de place à la production française, en hausse de 4 % par rapport à 2010 sur les 10 premiers mois. Ce qui a accru la part relative de la viande ovine hexagonale dans la consommation.

Cependant, sur ces 10 premiers mois, les achats des ménages ont reculé de 6 % par rapport à 2010. Car un rayon moins bien fourni est aussi un rayon dont se désintéressent petit à petit les consommateurs, certains finissant par ne même plus penser à cette option.

Qu’adviendra t-il si les importations reprennent des couleurs ? Reprendrons t-elle leur part de marché ?
Et si elles demeurent basses, la consommation continuera t-elle à baisser pour revenir à son niveau des années 60, c’est à dire moins de 3 kg/an/personne ?

Dans ce contexte commercial qui demeure difficile, il n’est pas non plus inutile de rappeler la très forte dépendance aux subventions de la sous-filière ovins-viande. Dépendance avec peu d'équivalent en France et qui tient pratiquement en un chiffre moyen résultant d’une étude de l’Institut de l’Elevage : le coût de production moyen en 2010 a été de 10,6 €/kg, alors que le prix de vente moyen a été de 5,6 €/kg de carcasse d’agneau.

Le Réseau d’Information Comptable Agricole (RICA) n’individualise pas les données nationales entre caprins, ovins-lait et ovins-viande, qui dominent cependant la catégorie « ovins et autres herbivores ».
La région Midi-Pyrénées, plus gros troupeau ovin de France (25 % des brebis), faisait exception jusqu’au résultat de 2008, publié l’an dernier. C’est terminé depuis le RICA 2009, qui cumule désormais ovins lait et ovins viande dans la même catégorie.

Il ne sera pas possible, par ce biais, de connaître dans le détail la conjoncture 2009. Ni les suivantes.
S’en suit un chiffre « moyen » logiquement plus flatteur : 30.200 € de subventions, pour 11.900 € de résultat courant avant impôts.

En effet, les producteurs laitiers, deux fois plus nombreux, sont aussi ceux dont la dépendance aux subventions est la moins marquée. Et la valeur ajoutée la plus importante.

Pour mémoire voici le lien vers le dernier RICA (2008) à avoir individualisé chaque production ovine :
Résultats du RICA 2008 pour Midi-Pyrénées (page 4).

Les résultats du RICA 2008 pour les 1.527 exploitations ovines viande représentées étaient éloquents :

  • Résultat courant avant impôts : 10.000 € par exploitation
  • Total des subventions versées : 42.500 € par exploitation

FO_08_subventions

L’accroissement significatif des aides ces dernières années (jusqu’en 2009) n’avait pas permis le redressement du résultat courant.

A défaut des chiffres de Midi-Pyrénées pour 2010 (attendus en été 2012), et qui ne seront de toutes façons pas comparables avec ceux publiés jusqu’à l’exercice 2008, une étude de l’Institut de l’Elevage «Préalpes, ovins spécialisés transhumants» permet de se faire une idée de l’incidence économique du « bilan de santé » de la PAC, qui entrait en vigueur en 2010. Une dizaine d’autres cas-type ont été déterminés. Leur examen détaillé est accessible.

En moyenne montagne méditerranéenne, un éleveur transhumant (1 équivalent temps plein) avec un troupeau de 460 brebis présentait, en 2009, un résultat courant de 14 300 €. En 2010, ce résultat était porté à 21 200 €. En hausse donc de 6 900 €, soit un gain de 48 %. Cette progression est à mettre en relation avec l’accroissement des primes et soutiens annuels de la PAC, qui passaient dans le même laps de temps de 44.200 à 52.700 € (115 €/brebis), soit une hausse de 8.500 € (19 %).

Cette hausse ne se retrouve (évidemment?) pas intégralement dans le résultat courant :
Ce qu’on appelle pudiquement dans le milieu le « phénomène de transfert », c’est à dire le déplacement des subventions destinées à un bénéficiaire vers certains intermédiaires, est une réalité bien établie…

Précisons également que l’exemple retenu ici, celui des Préalpes du Sud, ne peut pas être généralisé à l’ensemble de la production ovine, chaque région d’élevage ayant ses spécificités. Mais la tendance est significative et les aides ramenées à la brebis sont souvent supérieures ailleurs.

Pour 2011, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions locales. Mais le RICA 2010 national, qui est paru le 20 décembre 2011, et malgré son manque de précision lié au cumul des ovins lait, viande et caprins, permet d’apprécier la tendance.

Après une hausse spectaculaire entre 2009 (12.000 €) et 2010 (19.800 €), le résultat courant avant impôts par actif non salarié pour cet ensemble retomberait en 2011 à 14.700 €. En d’autres termes, le surplus de subventions acquis grâce à la réforme de 2010 destinée à rééquilibrer les revenus a déjà été grignoté aux 2/3 par la conjoncture (hausse des consommations intermédiaires).

Le recul de l’élevage ovin n’est pas une spécificité française. Pas même européenne. En fait, en examinant l’évolution du cheptel mondial sur les dernières années, on constate une baisse, plus ou moins marquée, à peu près partout dans le monde, sauf en Inde.

Marc Laffont

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