Où il est question de plombiers polonais et d’ours slovènes dans les jardins.
Franck Biancheri est âgé de 50 ans. Il est directeur des études du Laboratoire européen d’Anticipation politique (LEAP) et fondateur et président d'honneur de Newropeans. Il est également l'un des pères du programme Erasmus.
En mai 2006, en plein dans la campagne de renforcement de la population d’ours dans les Pyrénées, Franck Biancheri écrit dans Newropeans-magazine : "France-Espagne-Slovénie : Pourquoi doit-on « ré-introduire » des ours dans les Pyrénées ?" Je découvre ce texte 6 ans après sa rédaction. Ce qui me surprend. Depuis le temps que je fouille la toile sur le sujet...
C’est en cherchant des infos sur David Chetrit, le fils de Madé Maylin, que je suis tombé sur une réponse que ce médiateur de justice auprès de Tribunaux de la Cour d'Appel de Pau à écrit à la suite de l’article de Franck Biancheri. J’y reviendrai...
L’article en question commence par un paragraphe dont je ne sais si c’est Franck Biancheri qui l’a écrit. J’imagine que non, à moins qu’il ne parle pas de lui à la 3ème personne.
« Alors que l'ourse Franska a été accidentellement tuée dans les Pyrénées "percutée" successivement par deux voitures, cet évènement nous rappelle que la polémique entre les pro et les anti ours n'a jamais cessé. Une polémique qui une fois de plus oppose modernité et archaïsme, le plus « conservateur » n’étant pas nécessairement celui qu’on croit. » C'est ainsi que Franck Biancheri tentait en mai 2006 déjà de répondre à la question "Pourquoi réintroduit-on l’ours dans les Pyrénées?" et d'y apporter une vision trans-européenne novatrice... »
Pour Franck Biancheri, cette polémique « oppose modernité et archaïsme, le plus conservateur n’étant pas nécessairement celui qu’on croit ». Les « écolos » seraient donc de vieux ringards accrochés à leurs traditions et leur mission tandis que les éleveurs seraient des progressistes ouverts sur le monde et volontaires pour adapter leurs pratiques aux changements, aux crises du monde et à l’intérêt commun !
Aujourd’hui, en plein dans cette période électorale où « l’environnement, ça commence à bien faire », même avec un recul de 6 ans, cette hypothèse paraît bien peu crédible au vu des positions des éleveurs, refermés sur eux-mêmes. Elle est en décalage complet avec les déclarations politiques des candidats les plus conservateurs : Sarkosy, Nihous mais aussi pour le dossier ours avec celles de Bayrou ou de Hollande.
J’ai invité Gérard Bozzolo qui devient pour la Buvette des Alpages, un fidèle pourvoyeur de réflexions, à venir s’accouder au zinc afin de réagir aux propos de Franck Biancheri.
La Buvette des Alpages (LBDA): Monsieur Bozzolo, voici quelqu’un qui se présente comme neutre puis au fil des lignes, ses positions deviennent plus précises…
Gérard Bozzolo (GB) : Je ne connais pas Monsieur Franck Biancheri. Cependant, en fonction des contours de cette prise de position sur les réintroductions, s’il n’a pas changé, je peux me faire une petite idée de son remue-méninge. En effet, au fur et à mesure que l’on avance dans l’article, apparait un anti-environnementalisme et une défense des intérêts privés, fussent-ils au détriment de l’intérêt général. Pour moi, il s’agit d’un concentré de lobbyisme individualiste et de nombrilisme agro-rural.
Présenter l’agriculteur-rural comme l’homme de l’art pour tout ce qui concerne l’ambiance “Terre” et son support environnemental, maître chez soi, mais aussi le plus à même de dialoguer avec les éléments naturels est une forme de Rousseauisme romanesque que contrarie l’ordinaire des retours d’expériences tout au long de l’histoire de l’agriculture. Mais pas uniquement de l’histoire ancienne. C’est également l’inverse qui s’est produit dans l’histoire récente des pays « neufs » ou en cours de développement en situation de conquête d’espaces agraires sous les assauts des fronts pionniers, lorsque l’interventionnisme était sans contrainte et n’était pas assez cadré par la société civile.
LBDA : « Les vrais écologistes sont ici » a crié un orateur lors du 66e congrès de la FNSEA, ce 27 mars 2012 à Montpellier, où les candidats aux élections présidentielles étaient attendus par les syndicalistes agricoles. Dans l’histoire, les agriculteurs et éleveurs se sont-ils comportés comme de vrais écologistes?
GB : Pendant très longtemps et jusque dans le haut moyen-âge, les animaux domestiques, en particulier ceux des non possédants terriens, pouvaient jouir d’un libre pâturage sur le saltus et dans la forêt. Ces biens collectifs étaient donc âprement convoités et pendant les périodes de disette les arbres étaient sérieusement émondés (frênes, saules, peupliers, chênes verts etc. pour fournir du fourrage à leurs animaux, situation assez comparable aux dégâts provoqués dans la cédraie du moyen Atlas par les pastoraux semi-nomades berbères, il y a peu).
Le résultat fut catastrophique à l’égard de la forêt. Ces excès et aussi les nouveaux besoins de ressources forestières face à l’évolution de la société (charbon de bois pour l’industrie, bois d’œuvre pour la construction navale (nouvel instrument de conquête du moment), les constructions, la tonnellerie etc.) ont fait que, dès le moyen–âge médian, des limitations à la paisson ont été la règle, puis carrément, l’interdiction d’introduire des animaux dans les espaces forestiers royaux fut édictée par Colbert déjà en 1669.
Plus récemment, dans les montagnes, la forte densité de peuplement et l’intense activité au milieu du 19ième siècle avait conduit, conjointement avec la frénésie du charbon de bois et les conquêtes foncières pastorales, à réduire l’espace forestier de façon critique provoquant des débordements érosifs, écoulements de boues, inondations, avalanches. Les lambeaux forestiers ne représentaient alors guère que 10% des massifs. D’où les interdictions de pénétrer les forêts et les grands travaux de replantation.
LBDA : Oui, mais pour en revenir à l’Ours, puisque l’article de Franck Biancheri critique la réintroduction de 5 ours pour sauver une population en voie d’extinction?
GB : Même à cette époque, où les espaces boisés étaient très réduits, où l’activité pastorale était très intense (mais gardée) et la population rurale montagnarde très présente (avec des enfants nombreux et moins gardés qu’aujourd’hui), la population d’Ours en Pyrénées était de l’ordre de 150 individus.
Aujourd’hui, la population rurale et surtout agricole est très réduite, la déprise agricole a rendu à la forêt de nombreux espaces de sorte qu’elle couvre environ 35% du massif pyrénéen avec des points de concentration de 40 à 45%, mais l’ours n’y figure que pour une vingtaine d’individus!
Nos contemporains seraient-ils moins partageux et plus exterminateurs que les générations anciennes ? La graine “soixantehuitarde” qui s’est ancrée dans les massifs a importé des nouvelles manières individualistes, peu soucieuse du partage avec autrui et encore moins avec les composantes patrimoniales dérangeantes.
Comment l’ours pourrait-il être rendu responsable du déclin agricole? Un agitateur de statistiques ferait vite la corrélation entre densité d’ours et densité de ruraux-agriculteurs pour conclure que la reconquête agricole ne peut être que proportionnelle à l’accroissement de la population d’ours!
Enfin, plutôt que réintroduction, employé à dessein par l’auteur, il s’agit d’un renforcement d’une population très résiduelle et la France n’est pas le seul pays à l’avoir réalisé.
LBDA : Franck Biancheri considère le renforcement de la population d’ours comme “un choix idéologique” non démocratique. Le plus grand nombre n’aurait pas été consulté et la sauvegarde de l’espèce serait une fausse obligation imposée de fait à une minorité de montagnards (comme une “norme”) par la prise de conscience généralisée – mais l’est-elle vraiment? – de la crise écologique actuelle et par la vague de fond du besoin de sauvegarder la biodiversité? Il parle de la légitimité de ” la mère dont la maison jouxte la forêt et qui a peur que son enfant soit agressé par un ours ” face au “ cadre d’ONG dans son bureau de lobbying à Paris, Bruxelles ou ailleurs qui frémit à l’idée que l’ours brun ait disparu des Pyrénées? ”
Edgar Morin considère (Approche de l'ours éthique : Trouver une solution simple n’est simplement pas une solution) que “les deux visions dominantes de la relation homme-nature obéissent à un méta-paradigme, celui de la simplification, qui, devant toute complexité conceptuelle, prescrit soit la réduction de l’humain au naturel, soit la disjonction entre l’humain et le naturel, ce qui empêche de concevoir l’unidualité de la réalité humaine” (naturelle et culturelle, cérébrale et psychique).
Franck Biancheri reconnait que “ces questions sont complexes” mais pratique ici cette même simplification duale qu’il critique par ailleurs. Il stigmatise les adeptes du renforcement en les caricaturant comme des bobos parisiens venant en vacances dans les Pyrénées, responsables de soutenir le lâcher d’ours dans le jardin de montagnards. “Nous sommes tous des plombiers polonais, nous courrons également tous le risque que quelqu’un veuille introduire demain un ours slovène dans notre jardin.” Jean Lassalle parlait lui de “réserve d’indiens”.
Ce que Franck Biancheri ne souligne pas, c’est que l’agriculture européenne est dumpée et fortement subventionnée. L’ensemble des contributeurs ont donc légitimement et démocratiquement leur mot à dire.
Or, si aujourd’hui une bonne part des aides est soumise à des clauses d’éco-conditionnalité et de bien-être animal, c’est bien que les agriculteurs qui dépendent de ces aides doivent respecter la demande de la Société. Que je sache, ces conditions n’ont pas été intégrées sous la pression des professionnels de la terre mais bien par celle de la société et de ses consommateurs contributaires, leurs clients.
LBDA : Les instructions française, européenne ou syndicale étaient de produire plus, pas de produire mieux ou meilleur ou de manière plus respectueuse de la terre.
GB : Tant que l’agriculture peinait à satisfaire les besoins nationaux, ceci jusque vers les années soixante, l’intensification agricole à tous prix pouvait paraître légitime malgré ses effets collatéraux nocifs dont on n’appréciait pas à leur juste mesure les effets délétères cumulatifs lié à l’inertie des constats.
L’avant dernière révolution agricole de l’après guerre (usage des engrais, puis des pesticide, utilisation de l’énergie fossile et abandon de la traction animale, forte mécanisation) a accru très fortement la productivité en même temps que libéré des terres (fourrages et céréales pour la traction animale vers les productions alimentaires) ce qui a permis de franchir allègrement l’autosuffisance et d’approvisionner l’export quitte à fragiliser les économies agricoles du « tiers-monde ». On parle même désormais d’agriculture à destination industrielle, nouvelle contrainte compétitive vis-à-vis de l’approvisionnement alimentaire.
Aujourd’hui, une bonne part de la production alimentaire est exportée et donc, le poids des nuisances aux seuls profits des producteurs sont naturellement moins bien supportés par la collectivité citoyenne, d’autant que la nocivité de ces excès est révélée au grand jour avec le recul comme il en a été des risques industriels (amiante, plomb, dioxines, irradiation etc.).
Pollution des nappes phréatiques, intoxication par les pesticides, valeur santé des denrées sont devenues des enjeux majeurs et focalisent l’attention générale. En régime de surabondance la qualité prime désormais sur la quantité. La rentabilité économique des professionnels de la production doit nécessairement rester sous surveillance des consommateurs qui deviennent regardant sur la qualité de leurs achats.
En forçant le trait, les agriculteurs–éleveurs sous prétexte ne rentabilité non pas légitimité à se comporter comme des garimpeiros (NDLB : Les garimpeiros sont des chercheurs d'or originaires du Brésil qui travaillent souvent sur des chantiers d'orpaillage clandestins en Guyane.) qui n’hésitent pas à empoisonner les rivières au mercure pour faire fructifier leur business.
De même, laisser aux seuls agriculteurs le soin de s’occuper de l’espace rural, c’est à coup sûr voir disparaître les chemins ruraux sous la frénésie des labours conquérants!
Que sont devenus nos cours d’eau où il y a une cinquantaine d’années on y trouvait encore écrevisses, moutaines, loutres, truites fario locales non importées par alevinage? Ils sont asphyxiés par les résidus d’intrants agricoles et les rejets des stations d’épuration! Ces thermomètres sensibles de notre qualité environnementale nous renvoient la déraison d’une profatibilité productive peu regardante de leurs impacts négatifs sur les biens communs. Et l’ours, quoi qu’on en dise, est perçu par la majorité de la population comme un bien commun, un patrimoine.
Mais des conservateurs archaïques, il en reste : Gilbert Bross, le Président de la chambre d’Agriculture de Haute-Loire parle des “écolos” comme de “malfaisants” qui s’opposent au bon sens paysan. Toutes les initiatives “vertes” de protection des milieux, des habitats ou des espèces sont pour lui des lubbies nuisiblent qui “tuent économiquement l’agriculture qui perd sa compétitivité par rapport au reste de l’Europe.”
J’ai trouvé un autre “moderniste” qui s’oppose à “l’archaïsme” de l’écologie : Michel de Poncins! C’est un docteur en économie, un libéral de 86 ans. Il est le fondateur de l’Association Catholique pour les Libertés économiques. Il cumule les facteurs de “modernité”. Pour lui : “La biodiversité est une chimère en folie”. Avec une ouverture d’esprit très couleur locale dans les Pyrénées, il taille un costard en dentelles à Jean-Louis Borloo : “Cet ancien ministre a fait un grand mal à l’économie française par le truchement des deux Grenelles de l’environnement. Ces parlottes, dont le coût ne sera jamais évalué, ont soumis par la voie légale d’immenses parties de la vie nationale au bon vouloir de la secte des écolos.”
GB : Pourtant Franck Biancheri affirme que « le plus conservateur n’est pas nécessairement celui qu’on croit ». J’ai du mal à le suivre. L’objectif qui consiste à tenter de transmettre de façon la moins altérée possible les ressources de la biodiversité aux générations suivantes constitue un mobile noble qui contraste avec l’égocentrisme générationnel (plutôt qu’anthropocentrisme) consistant à faire du profit immédiat quitte à pratiquer une politique de terre brûlée. La terre est un potentiel qu’il convient d’entretenir et non pas un simple minerai à exploiter jusqu’à extinction, d’où la liturgie moderne du renouvelable.
Franck Biancheri distile des réflexions à l’eau de rose où l’extravagant fait contrepoids à l’absence de matière pour ne pas dire d’ignardise. Ainsi trouve-t-on des associations du style “carpe et lapin” comme « plombier polonais et ours slovène dans les jardins », ce qui ne vaut pas mieux que “garimpeiros et mercure” pour étancher une soif de profit immédiat.
Interview Baudouin de Menten

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