N'abandonnez jamais un homme ou un ours derrière vous !

Je vous ai déjà parlé du livre de Rick Bass : "Sur la piste des derniers grizzlis". Quelques hommes se demandent si l'ours a réellement disparu de la chaîne des San Juan, dans le Colorado. Ils s'élancent à leur recherche, traquent la plus infime trace de leur passage...

Ce week-end sur la Côte d'Opale a été du genre "retour de la mousson". Prudent, j'en avais profité pour glisser dans ma valise un livre de ma pile de livres commencés. Celui-là justement. J'ai croqué toute une série de pages et vous en livre quelques passages appropriés au sujet de la Buvette des Alpages ; n'en déplaise aux adeptes du tout à l'utilitaire et de la biodiversité "à visage humain".

Coup de coeur

Rick Bass Sur la piste des derniers grizzlis“En les persécutant, nous avons rendu ces ours incroyablement fiers et forts, mais nous leur avons ôté leur spontanéité, leur liberté. Si on pouvait desserrer un peu les contraintes qui pèsent sur eux, nos propres blessures cachées, notre manque de spontanéité commenceraient peut-être à disparaître. Nous avons perdu les grizzlis et la relation que nous avions avec eux. Nous avons perdu une part de nous-mêmes, de ce que nous étions et de ce que nous pourrions être.” (page 65)

Toujours il se trouvera des esprits chagrins pour ricaner : “Vous faites plus de mal que de bien aux ours et aux montagnes en attirant l’attention sur eux! ” Mais si l’on se tait, rien ne peut être changé. Il faut inverser ce flux inexorable, empêcher l’extinction des ours – et cela ne se peut que si l’on parvient à délimiter de plus vastes territoires de nature vierge, et à les relier entre eux." (page 111)

“Quelle importance ont nos vies, de toutes façons ? Quelle importance a une race qui survit? Aux yeux de Dieu, comme du point de vue de ces montagnes je crains qu’il soit impossible de distinguer l’homme et l’ours – une métaphore pour suggérer qu’en cette affaire il se pourrait bien que nous soyons aussi à la recherche de nous-mêmes.

Tandis que l’univers se refroidit, que les humains prennent la place des ours, c’est nous qui accueillons l’ours en nous, qui devenons l’ours.

Quelle importance ont nos vies ? Sous les étoiles du Colorada, à une altitude de onze ou douze mille pieds, atome singulier parmi quatre milliards d’humains, quelle importance avons-nous, chacun de nous?

Pouvons-nous par notre seule façon de vivre empêcher l’univers de se refroidir, protéger, garder le pouvoir et la grâce d’un ours des montagnes? Sommes-nous tellement plus importants qu’un champignon ou une pomme de pin? Le fait même d’être capable de poser la question signifie que la réponse est oui mais il ne faut pas tarder. Nous devons nous hâter, ouvrir les yeux, faire attention, si nous voulons saisir un fragment du mystère. Nous devons trouver quelque chose que nous n’avons pas été jusqu’à présent capables de voir." (page 115)

« Ceux qui se sont aventurés au pays des grizzlis savent bien que la présence d’un seul grizzli fait que les montagnes paraissent plus élevées, les canyons plus profonds, le vent plus glacé, les étoiles plus brillantes, la forêt plus sombre et qu’elle fait battre plus vite le cœur de celui qui y pénètre. Et ils savent aussi que la mort d’un ours entraîne la mort d’un élément sacré, caché dans tout ce qui vit au contact de son royaume. » (John Murray, cité par Rick Bass)

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Rick Bass, sur la piste des derniers grizzlis
“Et cinquante yards plus loin nous tombons sur une harde de wapitis, de belles femelles à la robe jaune, des mâles et des faons couleur acajou, si nombreux que nous ne pouvons pas faire un pas sans tomber sur l’un d’eux. Ce qu’il faudrait, c’est un loup. La terre est piétinée, aplatie, par tous ces sabots. Ai-je dit que je chasse ? Je l’ai certainement mentionné. Mais avec une telle abondance de gibier, ça devient embarassant. Ce n’est plus un défi, encore moins un exploit, d’en attraper un. C’est du tir à la carabine, pas de la chasse. Quand vous devenez le seul prédateur de la forêt, vous franchissez un pas, un pas décisif, qui vous rapproche de la prétendue immoralité, tant vilipendée par les chasseurs, qui consiste à acheter sa viande sous cellophane chez l’épicier. C’est-à-dire à engager quelqu’un d’autre pour tuer." (page 131)

“Nous voulons redécouvrir les ours du Colorado, même si nous n’en trouvons jamais un seul. Quand vous levez les yeux vers les pics neigeux, l’idée qu’il pourrait y avoir un ours, juste derrière la crête, la découverte de ce sentiment ou sa redécouverte est aussi importante que de voir un dos voûté, de longues griffes, l’ours lui-même. “ (page 167)

“Les San Juan (NDLB : Une chaine de montagne du Colorado) ont sans doute besoin de plus d’espaces sauvages, d’une zone de protection contre les pointes acérées de la civilisation. Mais tracer de nouvelles frontières n’apportera qu’une réponse partielle – rien de plus qu’une façon de gagner du temps, de retarder la disparition inéluctable. Pour que la nature sauvage puisse survivre, pour qu’elle revienne, il faut que revienne d’abord le respect. Pas seulement le savoir, mais la compréhension, le respect, la connaissance, la prudence, la prévision, la compassion – on dira que cela ressemble furieusement à une liste de bonnes résolutions pour religieux quaker, mais c’est bien plus important que ça, dès lors qu’il s’agit de la nature. “ (page 186)

“Leopold (NDLB : Aldo Lépold) explique que certains éléments du cycle de la rivière, le chêne, le gland ou l’écureuil, peuvent retourner prématurément à la terre, en échappant au système un temps ou deux trop tôt. Le gland n’est pas toujours mangé par l’écureuil ni l’écureuil attrapé par l’Indien.« En raison le cette déperdition en cours de route, seule une partie de l’énergie du milieu ambiant atteint la phase finale », et il ajoute : « En plus des pertes occasionnées par ce phénomène, l’énergie se disperse dans des dérivations secondaires. La nourriture n’est pas l’unique chose transmise d’une espèce à l’autre. Le chêne ne pousse pas seulement pour produire des glands. Il fournit du combustible à l’lndien, des feuilles à brouter aux cerfs, un repaire au raton laveur, de la verdure aux hannetons, de l’ombre aux fougères et aux tormentilles. Il est parfait pour que les guêpes y abritent leur essaim et le passereau son nid ... et pendant ce temps-là ses racines continuent à briser les rochers et à fabriquer de la terre sur laquelle pousseront d’autres chênes. »
Je griffonne dans la poussière: montagne-neige-soleil-chanterelle-ours-homme et il m’apparaît que nous en sommes exactement là, dans ce cycle de la rivière. Nous faisons partie de « la déperdition d’énergie» et c’est justement cette déperdition qui donne sens et richesse à la vie, au flux de la rivière.
Cette faculté, même potentielle, de s’échapper du circuit pour une courte période est un des enchantements qui nous sont offerts par les grandes contrées sauvages. C’est quelque chose qui nous détourne et en même temps nous prépare à notre dernier retour à la terre. Une manière de se rappeler notre propre histoire.” (pages 194-195)

"Et je me dis que peu importe si ce projet, cette histoire de grizzli survivant dans le Colorado, nous épuise ou nous fortifie. Dans le cas présent, la question ne se pose même pas. Quand le pilote dit aux parachutistes de sauter, ils sautent. Pas question de faire une pause, pour réfléchir. Il ne reste plus grand monde à sauver dans notre siècle et un de nos camarades est tombé à terre. N’abandonnez jamais un homme, ou un ours, derrière vous." (page 198)

"Si le mécanisme de l’écosystème est globalement bon, alors chaque partie  qui le constitue est bonne, que nous le comprenions ou pas. Si le milieu ambiant au cours des siècles a fabriqué quelque chose que nous aimons mais que nous ne comprenons pas, alors qui, sinon un fou, pourrait éliminer les éléments apparemment inutiles? Garder toutes les pièces et tous les rouages est la première précaution à prendre pour bricoler intelligemment." (page 204)

"J’éteins mon feu, contemple les étoiles. C’est ma première randonnée depuis la naissance de Mary Katherine. Et c’est bon de penser que j’aurai encore quelques endroits sauvages à lui montrer; quelques lieux magiques comme ce pré, ce ruisseau qui dévale à l’ombre d’un glacier. Comment imaginer un monde où il n’y aurait plus de bois, de forêts sauvages, pour que ma fille puisse s’y promener? ” (page 227)

"Il est réconfortant de penser qu’il reste encore, par les temps qui courent, des officiels qui s’efforcent de fonder la gestion de la nature sur la biologie et non sur la politique." (page 228)

 

"C’est la destruction de la vie naturelle, et la perte de vigueur qui en a résulté qui a ouvert la porte à toutes les autres plaies de la société. Il faudra plusieurs générations pour parvenir à stopper ces fléaux, mais s’il n’est pas facile de changer les habitudes on peut peut-être empêcher une catastrophe définitive. On peut protéger les dernières zones vierges, et commencer à restaurer celles qui ont été abîmées. Si nous parvenons à modifier nos comportenents à l’égard de la terre, tous les autres abus de pouvoir dans la société (qui se prétendent de bons modes de gestion) laisseront apparaître qu’ils obéissent à un même schéma, qu’ils suivent un modèle commun, que nous pourrons alors contourner. A notre manière. Mais il n’y en a pas d’autre." (page 229)

"Tolisano nous entretient ce soir du seuil de viabilité des populations, un phénomène connu sous le nom de « règle des cent » - selon laquelle l’espèce la plus réduite, la plus isolée, a quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chances de survivre pendant cent ans. Cent ans ! Nos critères sont tombés bien bas. Dans les premiers temps, à l’ère du Crétacé, du Jurassique ou du Trias, les espèces survivaient pendant des centaines de milliers d’années. Cent ans ! Quelle dérision… " (page 235. Cette règle des cent est aussi utilisée pour établir la viabilité des ours dans les Pyrénées)

" Si nous renonçons aux ours il faut s’attendre à ce qu’on fasse la même chose avec nous. C’est une loi physique. Les choses mises en mouvement perpétuent ce mouvement, inéluctablement. Le bruit qu’on entend autour de nous est celui de dominos qui s’abattent. " (page 240)

"Ce que je perçois, si proche qu’il me semble que je pourrais le toucher, commence à prendre possession de moi, se répand en moi comme les racines d’un arbre s’insinuent dans un rocher jusqu’à le faire éclater. Je suis encore si bouleversé par l’aspect sacré de cette rencontre que je m’obstine à bâtir des statégies mentales pour me persuader que ce n’était pas un ours, mais peut-être le fruit de mon imagination, le tremblement hallucinatoire dû peut-être à un anévrisme. Ce que l’on voit, ce que l’on sent, est-il bien réel? Avons-nous autant de réalité que ces rochers? Nous sommes encore en vie, encore doués de sens, n’est-ce-pas ?
C’était bien un ours, un ours géant qui s’est enfui à toute vitesse.
Je suis arrivé là persuadé que je ne verrai jamais d’ours, que je n’en trouverai aucune trace. Je m’étais préparé par avance à l’idée d’un échec. D’une certaine façon, je n’ai rien fait pour obliger la montagne à me révéler son vériable pouvoir.
Il m’apparaît pourtant que cette vision fugitive du Vieux Bonhomme, dans sa forêt magique au sommet de la montagne, est exactement ce qu’il fallait, qu’elle correspond parfaitement à la nature d’une espèce aussi fondamentale. “ (page 255)

Extraits de Rick Baas, Sur la piste des Grizzlis.

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