Prédateurs : Une assurance répondrait aux priorités de la société actuelle

En vue de cohabiter avec le loup, qu'est ce qui est acceptable, qu'est ce qui est inacceptable? Quelles positions sont négociables ou ne le sont pas? Dans une négociation, chaque acteur se demande préalablement que tenir, que lâcher? Encore faut-il se trouver dans le cas de figure d'avoir autour de la table des acteurs désireux d'arriver à un accord..., ce qui n'a pas pas toujours évident : chaises vides, jeux de manches, crispations, tirades lyriques.

A la veille de la réunion du Groupe National loup, la Buvette s'intéresse aux arguments des uns et des autres. Premier intervenant : Gérard Bozzolo. Dans plusieurs de ces notes à la Buvette des Alpages, cet Ingénieur Agronome, maître de conférences à l'Ecole Nationale Supérieure Agronomique de Toulouse faisait des propositions pour sortir du cercle vicieux arguments/contre arguments, expert/contre expert. La Buvette des Alpages lui a donc posé la question.

 
Prédateurs : Une assurance répondrait aux priorités de la société actuelle
La solidarité contre la prédation : ici "Couine", le chien errant.

Entretien avec Gérard Bozzolo

Gérard Bozzolo : Ainsi présentée, cette dualité ne laisse entrevoir que des passages étroits ! S'il fallait rechercher un plus petit dénominateur commun, l'issue ne pourrait être que d'accoucher d'une souris. Tout de même prédatrice de fromage ! Cependant, l'idée de compiler les orientations majeures de ces différents positionnements est intéressante en soi.

Avant de rechercher des solutions sur un tel sujet aussi encadré par un dialogue de sourds, il me semble incontournable de s’appuyer sur des hypothèses de travail qui puissent faire consensus avec la sensibilité et les priorités de la Société actuelle. Ne s’agissant que d’une approche personnelle du sujet, celles-ci peuvent prendre l’aspect de postulats, de manière à cerner le champ des possibles.

Une multiplicité de préliminaires

Estives obligatoires

Dans les espaces concernés, en situation de montagnes, l’élevage intermittent durant 4 à 5 mois de l’année sur les hauteurs (estives, alpages, montagnes) est considéré comme une nécessité quasi incontournable pour les exploitations agricoles montagnardes tant leur foncier disponible reste exigu. Les conditions économiques sont telles que la taille des troupeaux excède le potentiel alimentaire local du domaine privé. Les estives, ainsi que les zones intermédiaires, constituent alors une variable d’ajustement obligée.

Emplois précieux

Sans reprendre la litanie des bienfaits de l’agriculture en zone difficile, amplement récitée par la profession agricole et son encadrement, il reste que les emplois générés sur site sont précieux, particulièrement dans la conjoncture actuelle. En outre, en zone difficile, les agriculteurs représentent un fondement stable de la population locale permanente.

La prédation, un phénomène naturel

A côté de l’Homme, les prédateurs animaux de grande taille font partie des cycles de vie. Les interdépendances et concurrences sont à apprécier de manière réaliste sans à aller jusqu’à une situation de guerre déclarée.

Or, nous sortons à peine d’une sorte de moyen-âge où, il ya encore peu, l’ignorance de la biologie des espèces ne permettait pas de faire la balance entre avantages et inconvénients au seul regard de l’espèce humaine. Ce court circuit conduisait à un jugement expéditif ramené uniquement au poids des inconvénients rencontrés par les activités humaines, conduisant à trier les espèces en nuisibles insupportables, à détruire pour le bien de l’humanité, et les autres, tolérées.

C’est ainsi que corvidés, rapaces, vipères, sauvagines (mustélidés, renards etc. ) étaient impitoyablement pourchassés pour extermination et leur dépouille primée au niveau communale, encore dans les années 50. Ce fond de commerce et cet état d’esprit anthropocentrique imprègnent encore fortement le monde rural.

Pour les espèces qui nous intéressent, Loup et Ours, ce sont essentiellement les intérêts agricoles et ceux de la chasse qui sont pris en considération.

Il n’en demeure pas moins que d’autres commensaux sont régulièrement concernés avec la même détermination : poux (le plus ancien compagnon de l’Homme), rats, blattes, moustiques et autres punaises, ainsi que quelques envahisseurs récents comme le frelon asiatique.

Activités humaines et régulation?

  Sur le court terme, la simple autorégulation naturelle des espèces n’est pas adaptée au côté éphémère ou conjoncturel du développement ou même du maintien d’activités liées à la prétention humaine, comme c’est le cas de l’agriculture.

Dans un espace artificialisé (cas des zones de présence humaine)  une régulation des fauteurs de troubles fait consensus dès lors que les dégâts provoqués sont mal maitrisés  et /ou deviennent excessifs par rapport à l’exercice de la dite activité (sangliers, cervidés, loups, ours, si ce n’est que le statut d’espèce protégée pour ces deux dernières entrave cette velléité).

Indispensables bergers, indispensable gardiennage

Le proto élevage néolithique, remis récemment à l’honneur durant la période estivale, en laissant les animaux en liberté sur les hauteurs, n’est pas cohérent avec la situation de notre Société et les canons de la domestication et donc de l’élevage.

Les animaux domestiques doivent être surveillés et guidés pour assurer leur protection (sanitaire et contre les prédateurs ou même endiguer les risques qu’ils peuvent générer à l’encontre des tiers) et pour assouvir leur besoins alimentaires ainsi qu’une reproduction contrôlée.

Dans les espaces collectifs où la notion d’enclos n’est pas adaptée, l’emploi de bergers (humains) doit être considéré comme une nécessité incontournable. En zones de présence de prédateurs potentiels, leur travail gagne à être épaulé par des auxiliaires tels que les chiens de garde (patous par exemple).

En revanche, les chiens ne sont que des aides. Ils ne doivent pas être employés comme des substituts. Ces cas sont trop souvent rencontrés, lors de traversées pédestres des Pyrénées où les troupeaux, en l’absence de pâtres, sont confiés à la garde des patous, conduisant à des situations parfois conflictuelles avec les autres usagers de la montagne.

Regroupements nocturnes

La nuit les animaux doivent être regroupés dans des enceintes ad’hoc et surveillés par des chiens. Cette évidence n’est pas le fruit de rêves d’esprits éco-branchés, mais résulte de pratiques ancestrales aussi vieilles que les prémices de l’élevage telles que l’ont toujours perpétuées les peuples éleveurs : kraals, corrals, enclos protégés par des enceintes.

Aujourd’hui, le recours à des technologies modernes devrait permettre d’appuyer complémentairement de façon efficace ces précieux auxiliaires canins (méthodes d’effarouchement programmé et dirigé : sons, lumières, grâce à l’autonomie que peut apporter l’énergie de capteurs solaires). Des programmes de recherche dans ce sens seraient à entreprendre avec plus d’insistance et plus de moyens.

Petits troupeaux et éleveurs pluri-actifs

Les petits troupeaux ne doivent pas trouver prétexte à leur faible poids économique pour s’abstraire d’un suivi sur les pâturages collectifs. En rognant un peu sur leur prérogatives individualistes ces éleveurs, souvent pluriactifs, peuvent rentrer dans le rang en confiant la surveillance de leurs troupes à un berger par mutualisation dans les troupeaux collectifs, à conditions de remplir les garanties sanitaires imposées.

Un prédateur n'est pas l'autre

Il n’est pas judicieux d’amalgamer Ours et Loup, même si les levées de boucliers peuvent s’appuyer sur des appréhensions communes. Le comportement, le régime alimentaire, le pouvoir de dissémination au  travers de la prolificité des espèces respectives et de la conquête du territoire sont bien différents, d’autant que l’ours devient, à l’inverse du Loup, particulièrement discret durant la période hivernale en fumant sa pipe dans sa tutte.

Le cas du loup

La dissémination des Loups est territorialement très étendue et déborde  largement du cadre montagnard en lorgnant sur les grands massifs forestiers de moyenne montagne ou même de plaines collinaires bien pourvus en gibier, entourés par des zones d’élevages non pastoraux et plus densément habités.

Le potentiel conflictuel est alors majoré d’autant que dans ces situations d’animaux d’élevage parqués,  la présence de gardiens de troupeaux ne se justifie pas. En outre, la crainte de la rage, en particulier dans les massifs forestiers de l’Est est une réalité même si l’on a su éradiquer cette plaie par la vaccination des renards.

Donc, la présence des Loups ainsi que les moyens de son contrôle est à analyser en fonction des situations géographiques et de leur statut. Pour cela, les retours d’expérience des pays proches qui possèdent des populations lupines depuis des lustres (Espagne, Italie) sont à prendre en considération.

Pour délivrer deux souris

A partir de là, comment gérer cette cohabitation et orienter les divers apports : subventions, dédommagements etc ? Plusieurs pistes peuvent être suivies.

Sortir de la situation actuelle, marquée par la politique du court terme

La pire d’entre elles me parait être d’avoir recours aux appareils de l’Etat pour gérer cette situation. Que ceux-ci se contentent de faire appliquer la loi serait déjà une grande avancée. Leur subordination aux politiques, en même temps que leur devoir de réserve, les mettent en porte à faux pour des actions qui, de plus, ne ressortent pas toujours de leurs compétences.

Les postures du pouvoir auquel ils sont soumis sont cadencées par les renouvellements de présidence tous les 5 ans, échéance trop courte pour une action environnementale de longue haleine digne de ce nom. Chaque fin de mandat est soumise à l’emprise démagogique de la conquête de l’électorat. Si les actions ne sont pas entreprise en tout début de mandat, l’enlisement est assuré et même pire, la régression (détricotage des lois sur la chasse, sècheresse en Béarn, pantomime burlesque de la dernière fin de mandat).

Des aides compensatrices pour imposer la contrainte de cohabitation

Dans la situation économique actuelle il est évident que les charges supplémentaires liées au respect des contraintes environnementales dans les espaces protégés : cœur et zones de transition des parcs naturels (bergers + chiens + équipements divers) doivent être contractualisées avec l’appréciation de ces surcouts. Ces aides spécifiques doivent permettre le maintien ou la réorganisation d’activités agricoles encadrées, en harmonie avec les orientations locales.

Doivent-elles être octroyées au titre de rémunération pour l’entretien du paysage ou en tant que primes de risque comme le suggèrent certaines associations ? Peu importe, l’essentiel est que les aides financières servent à aider les paysans pour convertir leurs pratiques d’élevage vers une issue plus favorable à la cohabitation.

Une assurance contre le risque de prédation

En revanche, s’agissant de la gestion des indemnités pour cause de prédation, il n’y a pas lieu de faire une exception spéciale pour les élevages. Les compagnies d’assurances doivent être sollicitées comme c’est le cas pour les risques agricoles habituels (évènements météo,  incendies, chiens errants etc.) et les contrats d’assurance devraient être la règle.

Du coup, plus besoin de se préoccuper des conditions de gardiennage et d’imputations réelles des prédations. Les compagnies d’assurance ont un savoir faire en la matière pour ne rembourser que les désordres réels, en s’appuyant sur un réseau d’experts peu influençables et sous réserve de précautions d’usage inscrites dans les contrats (en particulier moyens de protections et de surveillance).

Libérés de ce poids, les fonctionnaires d’Etat pourraient alors se consacrer entièrement à leur mission d’origine.

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