Des sigles, des structures… et des pépettes

Par Bernard Pesle-Couserend

C’est inouï tout ce qu’on peut désigner sous un même sigle.

Bernard Pesle-Couserend
Le célèbre Bernard Pesle-Couserend que le monde nous envie. C'est lui qui a dit "Qu'est ce qu'on boit avant l'apéro?"

Prenez ACAP, par exemple. Ça peut vouloir dire :

  • Avoir Conscience d’un Avenir Précaire ou 
  • Argent, Comment en Avoir Plus? ou même 
  • Association des Contribuables Arnaqués et Plumés, voire
  • Association Conspirant pour Aspirer le Pognon.
Mais qu’on se rassure, cela peut aussi signifier Association des Chambres d’Agriculture des Pyrénées. Rien à voir, donc…

La nébuleuse FNSEA

Mais en préalable, un point sur la nébuleuse « FNSEA » : Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles...

  • FNSEA, c’est l’échelon National,
  • FRSEA, c’est l’échelon Régional,
  • FDSEA, c’est l’échelon Départemental.
Ce syndicat est donc déconcentré, mais surtout subdivisé, en plusieurs milliers de formations syndicales apparentées, souvent spécialisées sur une production. Chaque production a son syndicat départemental, ou presque, puis sa structure régionale, et le syndicat national.

A cela il faut également rajouter les « Jeunes Agriculteurs » (JA), qui ne sont jamais que la section de la FNSEA regroupant les moins de 40 ans. Eux aussi ont, évidemment, leurs structures départementales. L’intérêt, en terme de dotation publique est évident. Les partis politiques font la même chose en multipliant les clubs et autres micro-structures à vocation aspiratrice.

En France, les chambres d'agriculture sont des organismes consulaires chargés, sans rire, de gérer des missions d'intérêt général. Les chambres d’agriculture sont également structurées de façon pyramidale :
une par département (à peu près 90 donc), une structure régionale qui chapeaute (donc une vingtaine) et l’APCA, Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture, sorte de « chambre d’agriculture de France ».

Le site des chambres d’agriculture mentionne les grandes lignes du financement: le budget total est de 716 millions d’€. La provenance est la suivante :

  • 45 % issus de la TATFNB (taxe additionnelle sur le foncier non bâti)
  • 24 % issus des prestations assurées par les chambres d'agriculture auprès de leurs "publics" : agriculteurs, entreprises agroalimentaires, communes…
  • 25 % issus de contrats et conventions (Etat, collectivités territoriales, Union Européenne…)
  • 6 % provenant d'autres sources.

La taxe additionnelle à la taxe foncière sur les propriétés non bâties est perçue depuis 2011. Elle concerne les carrières, ardoisières, sablières, tourbières, terrains à bâtir, rues privées, terrains d'agrément, parcs et jardins et pièces d'eau, chemins de fer, canaux de navigation et dépendances, les sols des propriétés bâties et des bâtiments ruraux, cours et dépendances. Ouf !

Toute personne assujettie à l'impôt foncier peut scruter sa feuille d’imposition pour savoir s’il est ou non l’heureux contributeur à la « mission d’intérêt général » attribuée aux chambres d’agriculture.

L’intérêt de la multiplication de ces structures n’est cependant pas que lié au financement ou au domaine d’activité des interlocuteurs : cela permet aussi de multiplier les intervenants sur un sujet en donnant l’illusion d’une pluralité de points de vue qui, partageant les mêmes éléments de langage, disent exactement la même chose, sauf à de très rares exceptions.

LA FNSEA et le loup

Prenons l’exemple (au hasard…) de la « problématique » du loup...

  • La FNSEA dit que le pastoralisme n’est pas compatible avec le loup.
  • La FRSEA de PACA le dit également.
  • La FDSEA des Alpes Maritimes, pareil.
  • Les JA nationaux, régionaux et départementaux reprennent en chœur les litanies de leurs aînés.

Mais hurlant plus fort encore...

  • la Fédération Nationale Ovine (FNO) le rabâche également,
  • relayée régionalement par la Fédération Régionale Ovine du Sud Est.
  • Argument répété à l’envie par la Fédération Départementale Ovine des Alpes Maritimes.
Et bien sûr, même son de cloche du côté des chambres départementales et régionales d’agriculture.

Avouez quand même que si tous ces gens différents disent que le loup est un nuisible, c’est quand même la preuve que c‘est le cas! Sauf que cet attelage fleure bon l’endogamie et la con-sanguinité. Ces gens si différents sont quand même très semblables et ne défendent qu’un seul intérêt : le leur.

C’est ce que qu’on pourrait appeler la « méthode Rommel », du nom de ce maréchal allemand qui avait l’habitude de positionner les camions juste derrière les chars, donnant ainsi l’illusion par la poussière générée de disposer de pléthoriques divisions blindées.

Et l’ACAP dans tout cela ?

Déjà, à ne pas confondre avec l’APCA précitée, l’Assemblée Permanente des Chambres d’Agriculture.
A ne surtout pas confondre non plus avec L’Action Citoyenne pour les Alternatives aux Pesticides (je vous l’ai dit, ACAP, cela peut avoir plusieurs sens…).

La philosophie est assez éloignée… La SEPANSO fait par exemple partie de cette ACAP Aquitaine. ACAP Midi-Pyrénées ne compte aucun représentant des départements 65 et 09. Tout le contraire donc de cette ACAP « Association des Chambres d'Agriculture des Pyrénées. », dont le siège est à Foix…

La raison d'être de ce « super-machin », en plus de la vingtaine de chambres régionales qui existent déjà ? Le lobbying pour la captation d'argent public. Cette énième structure dans l’univers agricole français ne semble pas avoir d’équivalent. Pas sous un nom voisin en tous cas. Gageons cependant que si cette association démontre une réelle aptitude à canaliser de l’argent public vers elle plutôt que vers les autres, elle pourrait faire école…

Je leur fais plusieurs propositions de nouvelles structures pleines d’avenir, et pour lesquelles je renonce aux droits d’auteur :

D’abord facile :

  • Association des Chambres d’Agriculture des Alpes. Logique.
  • Association des Chambres d’Agriculture de Moyenne et Basse Montagne. Parce qu’il est normal que les massifs moins pointus aient aussi leur propre structure de défense. Surtout que celle là pourrait aussi trouver son utilité en basse et moyenne montagne alpine ou pyrénéenne.
  • Association des Chambres d’Agriculture du Cœur de France, afin que la spécificité des zones de plaine, véritable « grenier à céréales » de notre beau pays ne soit pas négligée.
  • Association des Chambres d’Agriculture insulaires, afin de défendre la spécificité trop souvent méprisée des îles.
  • Association des Chambres d’Agriculture des Zones ni de Montagne ni de Plaine et non Insulaires. Sorte d’association des non-alignés. Car il n’y a pas de raison de laisser tout le pognon aux autres…
  • Etc…

L’existence de cette structure est la preuve, s’il en fallait encore une, que la dépendance aux subventions de toute production agricole est encore plus prononcée en montagne qu’ailleurs. Il ne faut pas se leurrer, ce genre d’initiative n’a jamais pour objectif que d’obtenir des financements supplémentaires, lesquels, dans un contexte de réduction du budget de la PAC, seront forcément prélevés sur ce qui aurait pu/dû parvenir sur d’autres territoires. Il n’y en aura pas pour tout le monde…

Les parcs aussi

Dans un registre de plus en plus voisin, les parcs « naturels » régionaux ont le même objectif : orienter vers leurs territoires les subsides provenant des poches de tous les contribuables régionaux (et plus), tout en cantonnant l’aspect « naturel » dans un registre mineur. Pas étonnant que beaucoup de départements s’y mettent : si je ne deviens pas bénéficiaire, cela voudra dire que je serais contributeur…

Quelques règles de base pour avancer ses pions: exemple...

Le livre Blanc de l'ACAP

L'ACAP publie un livre blanc de l'agriculture pyrénéenne

Prétendre agir pour le bien du contribuable

Mais comme il ne s’en rend pas compte, l'inculte, alors il faut le lui répéter, de nombreuses fois. Exemple : « l’agriculture de montagne contribue en très haut lieu à la qualité de notre environnement, de notre climat et de nos paysages, mais elle doit être soutenue pour cela. » La lutte contre le réchauffement climatique passe donc par la subvention à la brebis équipée de pot catalytique.

Ou « Une mesure pluri-annuelle inspirée des MAE doit pouvoir être définie en réponse à des enjeux territoriaux de type "maintien de paysages ouverts", "lutte contre les incendies", "biodiversité". »

La forêt? C’est nul, les prairies artificielles, c’est plus naturel. Les feux d’écobuage ou de brûlis qui partent en sucette? Une légende de bobo-écolos urbains haineux. Les grands prédateurs? Nuisibles à la biodiversité, donc à l'intérêt général. Donc au mien.

Peu de chiffres, peu de détails, mais beaucoup de généralités et beaucoup de blabla

Pas d’exemple à citer : tout ce livre blanc est comme ça…

Ne pas hésiter à soutenir l’exact contraire de ce qui se passe réellement, du moment que c’est invérifiable pour le lecteur.

Exemple : « la fonction productive doit être réaffirmée car elle reste la fonction première du métier d’agriculteur ou d’éleveur. » Or concrètement, depuis des années, pas grand chose n’a été fait pour améliorer la productivité en secteur ovin localement.

Prenons le cas de l’Ariège, vu que c’est là où se trouve le siège de l’ACAP. Il est très difficile de trouver des statistiques sur les volumes et tonnages de productions départementaux, notamment pour la viande.
Problème de relecture ou excès de zèle des rédacteurs, je ne sais, mais le service statistique de la Direction Régionale de l’Agriculture et de la Forêt de Midi-Pyrénées a « lâché » ces chiffres pour 2009. En Ariège, les 75.000 brebis et agnelles recensées (800 laitières) ont permis la production de 894 tonnes équivalent carcasse de viande ovine. 12 kg par brebis, y compris les 219 tonnes de brebis de réforme abattues.

Éleveurs ovins ariégeois qui sont pourtant présentés par diverses milices comme les détenteurs d’un savoir faire ancestral. Mais ancestral n’est pas synonyme de performant...

Le département du Tarn et Garonne n’a pas la réputation de posséder un savoir faire ancestral en matière d’élevage ovin. Pourtant, avec seulement 27.500 brebis, dont 6.500 laitières, la production atteignait 657 tonnes en 2009. Soit 24 kg par brebis ou agnelle. Le double. La « fonction productive » doit donc bien « être réaffirmée », mais il faudra d’abord en persuader les éleveurs pluri-actifs ariégeois, largement responsables de ce bilan, disons perfectible…

Ne pas chercher à contredire les attentes des citoyens, mais s’y substituer (aux attentes).

Il est bien légitime que le citoyen éventuel lecteur veuille préserver le patrimoine naturel. Mais à la condition que ce patrimoine dit naturel, se compose uniquement de ce qui relève de la fabrication agricole. Exemple:

« ...même si l’objectif de « verdissement » de la politique est important en termes de légitimité de la PAC aux yeux de la société, les moyens proposés pour traduire cette dimension environnementale s’avèrent mal adaptés. L’agriculture de montagne contribue déjà actuellement très fortement à un environnement et à des paysages de grande qualité et il serait anormal qu’elle soit pénalisée par des règles trop strictes allant à l’inverse d’une bonne gestion environnementale. »

Monsieur Jourdain (Le Bourgeois Gentilhomme) faisait de la prose sans le savoir. Les détenteurs de savoirs ancestraux viennent de découvrir qu’en éliminant des espèces autochtones, ils font de la bonne gestion environnementale depuis toujours. Ils devraient même demander des arriérés de paiement pour ce service millénaire au bénéfice de l’intérêt général.

Est-il utile de préciser qu'il n'y a aucune occurrence du mot « sauvage » dans ces 28 pages ? Et chaque fois qu'est utilisé le mot « nature », c'est « campagne entretenue » qu'il faut lire : « La valeur « nature » des Pyrénées, est elle aussi issue des modes de production. »

Ne jamais mentionner les sujets qui peuvent éveiller les soupçons

En 28 pages, aucune mention des mots « ours » ou « prédateurs ». Curieux, alors que les même locaux, avenue du général De Gaulle, servent de siège aux plus virulents des anti-ours. Et paradoxal que ce prétendu fossoyeur du pastoralisme ne soit pas évoqué parmi « les nombreux facteurs qui le fragilisent ».

Ne pas être à une incohérence près, du moment que ce n’est pas vérifiable

Exemple : si les mots « prédateurs » et « ours » ne sont donc jamais utilisés, les mots « gardiennage » et « berger » reviennent plusieurs fois. Pourtant, d’après la prestigieuse AOP Barèges-Gavarnie, les brebis se nourrissent bien mieux lorsqu’elles sont en pacage libre. Ils rejoignent en cela les dignitaires syndicaux qui affirment que garder les troupeaux ne fait pas partie du métier d’éleveur.

Par ailleurs, en l’absence du loup, l’ours est la seule cause de mortalité pour les brebis, disent les miliciens locaux. Lesquels ont demandé, soutenus par des politiciens de haut-vol, la capture de tous les ours « slovènes » injustement imposés aux pyrénéens. Laquelle capture ne tardera pas, devant tant d'arguments. C'est sans doute pour cette raison que cette « nuisance » n'est pas évoquée pour la période 2014-2020...

Dans ces conditions, pourquoi donc budgéter un gardiennage aussi inutile que coûteux ? Un merveilleux guide de pays n'écrivait-il pas l'année dernière qu'on se passerait bien d'embaucher des bergers s'il n'y avait pas d'ours ou de loup ? A minima, c'est à dire si les ours ne sont pas retirés, les crédits gardiennage n’ont pas lieu d’être hors zone à ours, si on se base sur la doctrine ultra-pastorale. Sauf à servir à autre chose dans les zones « patrimoniales ».

Utiliser un terme dans un sens et un cadre différent pour avancer masqué

Exemple : le mot « subsidiarité ». Que signifie ce barbarisme technocratique?  "Le principe de subsidiarité vise à privilégier le niveau inférieur d'un pouvoir de décision aussi longtemps que le niveau supérieur ne peut pas agir de manière plus efficace". (Wikipedia). Il ne faut pas perdre de vue que nous somme dans le cadre de l’emploi de crédits européens au sein de la PAC, pour l'essentiel. Le principe de subsidiarité à appliquer est donc celui défini par l’Union Européenne.

Voilà ce qu’en dit Wikipedia : « Le principe de subsidiarité ne s’applique qu’aux compétences partagées entre l'Union et les États membres. Les domaines faisant partie des compétences exclusives de l'Union, tel que la PAC, ou ceux faisant partie de la compétence des États membres en sont exclus ». Le principe de subsidiarité n’a donc pas à être évoqué pour l'essentiel des crédits sollicités. Ce qui tombe bien, car ce n’est pas dans ce sens là qu’il est véritablement utilisé.

Exemple : « Cette stratégie proposée repose sur : ...un principe de subsidiarité afin de laisser la possibilité aux acteurs locaux de mieux se saisir des outils dans leurs contextes locaux ».

Et aussi : « ...car le passé nous a montré combien des politiques trop normatives étaient néfastes à l’initiative et aux systèmes locaux... »

La définition ACAP du mot subsidiarité semble plus prosaïque : le contribuable national (ou européen) paye et les acteurs locaux (comprendre agricoles) décident entre eux des modalités d'utilisation. A ce petit jeu, ne doutons pas de l’obtention d’une belle enveloppe (et peu de comptes à rendre) pour les structures chargées de « l’animation » du plan. Le mot animation, c’est quand même 10 occurrences dans le livre blanc...

Il y aurait de nombreuses autres règles à mettre en exergue, mais je commence sérieusement à fatiguer à éplucher 28 pages d'une mélasse n'ayant qu'un seul objectif : la captation d'argent public pour retarder encore un peu la prise de conscience de la faillite du système. Faillite davantage morale qu'économique, ce qui n'est pas peu dire.

Une dernière quand même pour la route...

Faire preuve d’un peu d’humour, même involontaire

Exemple : « Dans un contexte où l’argent public doit être utilisé avec encore plus d’efficience qu’auparavant … ». Les précédentes aides spécifiques à l’agriculture de montagne auraient donc auparavant déjà fait preuve d’efficience en terme de développement économique et de sauvegarde de la Nature? Sacrés farceurs!

Et pour l’humour involontaire : Avoir son siège Avenue du Général de Gaulle lorsqu’on présente un programme d’inspiration néo-pétainiste (la terre, elle, ne ment pas, disait le bon maréchal), ça ne manque pas d’ironie…

Bernard Pesle-Couserend

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