Laurent Garde: Le loup va faire disparaitre l'élevage local

Laurent Garde, coordinateur régional du Cerpam (Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes Méditerranée) avait accueilli le loup avec espoir. Aujourd’hui il confie son pessimisme.

Article publié dans le journal La Terre, le 6 aout 2013 et signé Olivier Chartrain

Laurent Garde: Le loup va faire disparaitre l'élevage localLa Terre : vous dites que le loup menace avant tout les petits élevages. Pourquoi ?
Laurent garde : On a appris au fil des années à maîtriser, à peu près, la protection des gros troupeaux regroupés en estive de haute montagne dégagée. Quand on a 2 000 bêtes, un berger, un aide-berger financé à 80 % par la mesure de protection des troupeaux, 3 à 5 chiens de protection et des parcs de regroupement nocturne, le coût relatif n’est pas très élevé. Mais d’une part le loup ne se contente pas de la haute montagne et d’autre part, les éleveurs ne sont pas tous de grands transhumants venus du littoral méditerranéen.

Les éleveurs locaux ont un troupeau moyen de 300 à 400 bêtes, 500 à 600 au plus. Ils pratiquent l’allotement : en fonction des dates de mise bas, des logiques commerciales, de l’éclatement du parcellaire, ils n’ont jamais 400 bêtes au même endroit en même temps. Déjà avec un troupeau plus petit, le coût relatif des mesures de protection est plus lourd, mais il faut en plus protéger en même temps plusieurs lots, avec pour chaque lot le même dispositif que pour 2 000 bêtes ! C’est impossible.

En plus ces bêtes-là restent à l’alpage six mois, parfois toute l’année : la menace du loup dure plus longtemps, sur un troupeau fractionné… Le résultat c’est qu’aujourd’hui je suis persuadé que le loup va faire disparaître l’élevage local. Et ce n’est pas une position de principe, c’est une conviction que j’ai acquise au fil des ans. Les éleveurs ont toujours été opposés au loup mais nous, organisme technique, nous avons joué le jeu. On ne savait rien – ou plutôt, on savait ce que nous racontaient les défenseurs du loup. Ils nous ont menti de A à Z ! Il suffit d’enquêter en Espagne, en Italie, en Roumanie…

Cela fait partie des choses que l’on entend : « en italie ça ne se passe pas si mal »
Dans les Abruzzes, d’après mes infos, l’élevage ovin a régressé de 80 % en 40 ans. Alors oui, c’est une réussite mais dans le sens où un espace pastoral est en train de muter vers un espace touristique aux portes de Rome… Et ne parlons pas du travail : le Cerpam se bat depuis qu’il existe pour que les bergers aient une convention collective, des conditions de travail et des salaires décents, un statut…

Or la réalité en Italie c’est que tous les bergers viennent des Balkans, d’Albanie, de Macédoine, et ils ont des conditions sociales bien loin de ce qu’on a en France. Le loup nous ramène au Moyen-âge, à une époque où la main-d’œuvre ne coûtait rien et n’avait aucune protection sociale. Pour autant les éleveurs italiens que nous rencontrons dans le Piémont vivent la même chose que nous.

En Espagne, même chose. Le ministre suédois de l’Ecologie – pas de l’Agriculture : de l’Ecologie ! – a demandé, tout comme son collègue espagnol, le déclassement du loup dans la directive Habitat qui le protège.

En France on a imposé un mensonge, mais ce mensonge est en train de se fracasser sur la réalité et dans les Alpes du Sud on arrive à des situations de détresse que je n’aurais jamais imaginées. On ne maîtrise plus rien. Depuis 20 ans les éleveurs se protègent massivement, et pendant un temps on a cru qu’on pourrait contenir la prédation. Mais c’est un animal infiniment plus malin que ce qu’on croyait. Il a vu qu’il ne risque rien – rappelons qu’il bénéficie d’une protection absolue – et il a appris à déjouer les moyens de protection, qui ne sont finalement que des obstacles. Pendant 20 ans on l’a éduqué à ne pas craindre les activités humaines. Aujourd’hui des loups attaquent en plein jour, en présence du berger et des chiens. Certains bergers ont même été confrontés à des attitudes menaçantes envers eux.

Que pensez-vous du plan loup 2013-2017 ?
C’est un début de prise en compte de la réalité. On introduit la possibilité de défendre le troupeau contre le loup en facilitant les conditions de tir sur 24 individus. Mais il y a deux problèmes. D’une part les tirs de loup sont très difficiles à réaliser – les attaques sont brèves, ne se font pas en terrain découvert, les conditions de visibilité ne sont pas forcément bonnes, on n’a pas systématique- ment un fusil sous la main… D’autre part la France a de fortes chances de se retrouver poursuivie au niveau européen si elle applique l’intégralité de ce plan. Je ne suis donc pas optimiste sur sa réussite.

Selon vous le quota de 24 tirs ne sera pas atteint ?
(NDLB : Il ne s’agit pas d’un quota, mais d’un plafond. Il n’y a aucune obligation à atteindre ce plafond.)

Au 5 août on en est à un seul tir de prélèvement – et ce tir a soulevé une véritable tempête de protestations. De toute façon avec 24 prélèvements sur 300 adultes on est encore loin d’une vraie régulation, le taux de croissance de la population de loups tournant autour de 20 % par an. Il faudrait faire comme en Norvège ou aux Etats-Unis : quand on a des meutes qui ont « appris le troupeau » et attaquent sans arrêt, il faut prélever la meute entière.

En France, on a à peu près une trentaine de meutes : prélever un loup par meute serait inefficace. L’urgence, c’est de restaurer la peur de l’homme chez le loup. Aujourd’hui on en est loin : il y a encore des éleveurs qui se font verbaliser parce qu’ils ont un fusil à côté d’eux dans la voiture... C’est compréhensible : on ne passe pas du jour au lendemain d’un rôle de protection du loup à un rôle de régulation, c’est humain.

Comment voyez-vous l’avenir ?
Je suis très pessimiste. Je suis écologue de formation et je fais partie des gens qui ont été enthousiastes au début, passionnés, en se disant qu’on arriverait à préserver le loup et l’élevage. Aujourd’hui je ne peux que constater la détresse d’un grand nombre d’éleveurs. Des gens qui ne sont pas des « charlots», qui sont de vrais professionnels, subissent 40, 50 attaques par an.

D’autres se résignent à envoyer leurs bêtes pâturer en plaine l’hiver, parce qu’il n’y a pas de loups... On marche sur la tête ! Alors un éleveur dans la force de l’âge ne va pas arrêter du jour au lendemain ; mais qu’en sera-t-il des successions, des installations?  Qui voudra travailler dans des conditions pareilles? Ça va être lent, insidieux, mais je pense que le loup est un instrument pour éliminer l’élevage local, dans le projet de faire des Alpes – et sans doute aussi des Pyrénées – un grand massif ensauvagé. On veut fabriquer de la nature sauvage (sic) : soit l’homme subit et supporte, soit il disparaît. L’homme n’a plus sa place. Le message du loup, c’est qu’il suffit d’un élevage hors-sol. Je trouve ça dramatique, y compris en tant que citoyen qui souhaite acheter des produits locaux, fermiers, de saison, et non de l’alimentation industrielle. Le discours de défense de l’élevage, des activités humaines y compris comme facteur de biodiversité, devient inaudible. Cela me rend assez pessimiste pour l’avenir.

Réactions

Bruno Besche-Commenge et Laurent Garde
Laurent garde (de dos) et Bruno-Besche Commenge à La Commission européenne lors du 1er Stakeholder Workshop on EU Action on Large Carnivores,
en janvier 2013. Photo La Buvette

Jean-Marie Bompard, éleveur dans le Vercors et lecteur de la Buvette m'a écrit parce que je refusais de publier ce texte déjà présent sur olusieurs sites : "Je m’aperçois que, comme la quasi totalité des intervenants sur vos pages, vous refusez d'entendre et de présenter les diverses positions qui différent des vôtres, et que vous les déformez de façon malhonnête en pratiquant l'amalgame: c'est tellement plus facile de n'avoir que des gros méchants comme adversaires. Mais au final vous êtes les meilleurs alliés des fabricants de malbouffe et des politiques irresponsables."

Laurent Garde, gros et méchant (voir ci-contre?)  Il y avait déjà à la Buvette plusieurs textes de cet employé du CERPAM qui fait partie du "board stratégique" de plusieurs associations... pyrénéennes (ADDIP, ASPAP par exemple). En voilà donc un de plus. La Buvette en a profité pour demander à Gérard Bozzolo et à Marc Laffont ce qu'ils pensaient des propos de Laurent Garde, le gros méchant Monsieur « On ne sait pas si on ne va pas perdre la maîtrise de la situation ou si on ne l'a pas déjà perdue ».

La Buvette des Alpages : Gérard Bozzolo, le loup va-t-il faire ou fait-il disparaître l’élevage local?
Gérard Bozzolo : Laurent Garde est dans son rôle, employé qu'il est par le CERPAM, centre d'étude spécialisé dans le pastoralisme méditerranéen, secrété par les Chambres d'agriculture de PACA. Son droit de parole est directement sous influence de ses employeurs-payeurs, une liberté sous surveillance.

Personnellement, je suis plutôt en phase avec lui pour ce qui est de son analyse à propos des différences d'adaptabilité des élevages selon leur origine: grands élevages transhumants v.s. petits élevages locaux plus diversifiés en alotements spécifiques. Ceci peut-être paradoxal puisque, justement, la meilleure cohabitation du côté transalpin est associée au fait de leurs petits troupeaux ovins, mais laitiers, et donc gardés et très souvent rentrés le soir. Du côté français ce sont les petits troupeaux de brebis viandes non gardées ou de manes taries qui posent donc problème. Quant aux grands troupeaux qui ont les moyens de financer bergers et aides de protection, encore faudrait-il que ces bergers ne redescendent pas en plaine pour leurs nuitées.

Idem pour la nécessité de renforcer chez le loup la crainte de l'homme.

En revanche, d'autres éléments de son discours me paraissent un peu tirés par les cheveux notamment sur la désaffection de l'élevage ovin qui serait une séquelle de la présence du loup alors qu'il ne s'agit que d'une évolution sociétale. Son chiffrage du déclin des ovins dans les Abruzzes (80% sur 40 ans) est peut-être exact, mais sur une aussi longue période, la réduction de l'élevage ovin français est de plus de 40%. Celle de certaines régions anciennement réputées comme le Limousin ou la Bourgogne doit être du même tonneau que celui des Abruzzes. Pourtant le Loup n'y est encore (peut-être) pour rien !

Même si je ne suis pas un « connaisseur du Loup », il me semble qu'à son égard une adaptation des élevages est possible, à différencier selon les situations. En zone de pastoralisme, combien même cet espace ne peut pas être taxé de naturel, l'occupation de ces territoires  d'élevage saisonnier par des meutes bien établies permet, probablement, une autorégulation locale de la gent lupine. L'excédent de prolifération s'exporte naturellement sur les zones adjacentes en forme de conquête du territoire. In situ, pour permettre aux éleveurs de continuer à tirer parti de cette ressource saisonnière selon un usus pluriséculaire, il reste nécessaire de mieux encadrer leurs troupeaux et de les défendre contre les loups en acceptant une surveillance collective des petits troupeaux. Il faut sortir de cet individualisme récent que les sociétés paysannes anciennes n'acceptaient pas sur ces espaces collectifs..

Dans les zones d'élevages fixes (domiciliation des exploitations), anthropisées, les maraudes des loups doivent être combattues au même titre que celles des chiens errants.

Ailleurs, dans les régions de plaine, je continue à croire que le loup ne serait pas toléré très longtemps par la société, aussi bien par les ruraux que par les urbains. Son modus operandi serait trop conflictuel avec les intérêts privés des humains en forte concentration dans ces régions: animaux d'élevages aussi bien qu'animaux familiers. Dans un équilibre donné, ici artificiel car formaté aux besoins de l'homme, laisser s'introduire un prédateur aussi spécialisé (carnivore presque intégral) qui n'aurait pas lui-même de prédateur conduirait à de grandes perturbations. Son prédateur naturel est donc l'Homme. Le Frelon asiatique en est un exemple d'école, sa conquête envahissante et la lutte acharnée qui lui est réservée abreuvent moins de discours que la saga du Loup. Cela tient-il à la hiérarchisation des représentations symboliques de la Nature ? Le statut d'espèce protégée pour l'un et celui plutôt d'espèce exogène envahissante (sonnant "nuisible") pour l'autre, constituent-ils des alibis suffisants?

La Buvette des Alpages : Marc Laffont, le loup va-t-il faire ou fait-il disparaître l’élevage local?
Marc Laffont : Faire du loup le principal responsable de la déliquescence de la filière, et passer sous silence la dépendance structurelle aux subventions, c'est faire preuve d'une hémiplégie assez détestable qui ne mérite pas de publicité particulière, quels que soient les oripeaux de l'intervenant.

La disparition des petits élevages s'effectue progressivement depuis quelques décennies. Cela vaut aussi pour toutes les petites exploitations agricoles, dans toutes les filières, en France (et ailleurs). On peut le déplorer pour X raisons, mais c'est une lame de fond. Il y avait 154.000 exploitations ovines viande en France en 1989, 89.000 en 1999, 50.000 en 2010. Le nombre de troupeaux de moins de 200 têtes diminue, celui de plus de 1000 augmente. C'est logique : il y a une taille critique minimale en dessous de laquelle il n'est pas possible de rémunérer un équivalent temps plein.

A cela s'ajoute un système de primes qui favorise la détention de brebis plus que la productivité et la technicité. Seul un changement de paradigme, favorisant la "prime à l'agneau" au détriment  de la "prime à la brebis" pourrait atténuer (seulement atténuer) la course à l'agrandissement du troupeau. Agrandissement dans les limites du possible. Et justement, dans pas mal de coins en montagne, on s'approche des limites du possible...

Au delà de la marge de restructuration, c'est la grande inconnue. Certains passent manifestement, tout du moins publiquement, davantage de temps à désigner des responsables au déclin, évidemment extra-agricoles, plutôt qu'à chercher des solutions qui incombent en principe aux organismes qui gravitent autour d'une filière.

Le fait que 60 % des éleveurs aient plus de 50 ans n'est sans doute pas étranger au choix d'une "stratégie" particulièrement court-termiste.

La présence ou l'absence du loup ne change pas grand chose à cette évolution, structurelle. La différence, c'est qu'en présence du loup, il est toujours possible de lui attribuer la cause du déclin ovin et d'exonérer les vrais responsables. Mais bon, entre copains, on ne s'écharpe pas, tant qu'on peut faire porter le chapeau à un bouc-émissaire local et confortable...

Alors que ce déclin est de niveau européen : même les cheptels anglais, espagnols ou irlandais déclinent  sur les dernières années. 60 millions d'ovins recensés en 2006 dans l'UE à 15, 53 millions en 2012, pour juste illustrer la période récente. Ce qui ne nuit d'ailleurs pas à l'auto-suffisance de l'UE à 15. Elle est même en hausse (passée de 78 à 86 % entre 2006 et 2012) pour une raison simple : la consommation individuelle décline fortement. On l'oublie souvent, mais le consommateur a aussi son mot à dire sur les besoins de production par fourchette interposée.

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