Vautour fauve Gyps fulvus et bétail : éco-éthologie alimentaire, évolution, controverse par Jean-Pierre Choisy

Jean-Pierre Choisy étudie le volet "biologie" des dommages à bétail par vautours : éco-éthologie et évolution des vautours. 

Cet article est paru dans la revue d'ornithologie de Suisse romande. L'autre volet "gestion" paraitra très prochainement, dans une autre revue. Vautour fauve Gyps fulvus et bétail : éco-éthologie alimentaire, évolution, controverse.  Jean-Pierre Choisy

La Buvette : Jean-Pierre Choisy, pourquoi cet article ?
Jean-Pierre Choisy : Les chercheurs sont trop chroniquement surmenés pour avoir plongé dans la polémique qui, au demeurant, n'est pas de nature scientifique, ni sa solution.

La controverse politico-médiatique sur les vautours ayant prétendument évolué vers la prédation a été l'occasion d'un déballage d'inepties anti-vautours, tant de la part d'un agitateur dont le cas est du ressort des psy que des médias sensationnalistes toujours prêt à soigner les troubles de la faune à grand renfort d'intra-musculaires balistiques saturniques. Hélas, trois fois hélas, les naturalistes, s'ils ont bien senti, et à juste titre,  qu'il ne s'agissait ni de prédation ni d'évolution, ont été incapables de démonter des élucubrations qui, pourtant, ne pouvait pas résister à l'analyse.

Ils n'ont pas ni analysé, ni a fortiori expliqué. Ils ont réagit. Subjectivement, je suis de tout coeur avec eux, mais objectivement cela les a conduit :

  •  jadis : au déni des faits, ce qui entamait leur crédibilité et irritait leurs partenaires ;
  • de nos jours : à une communication dont les sociologues ayant étudié la controverse diagnostique la faible efficacité.

Ceci non pas faute d'intelligence mais faute de prendre le temps de s'informer. Cet article leur fournit le cadre minimal d'interprétation.

La conclusion de l'article

User d’un seul mot, « attaque » par exemple, pour désigner comment un Aigle royal se procure une proie consommable, renvoie implicitement à une suite de comportements complexe, de la détection de l’animal jusqu’à sa mise à mort. C’est une commodité légitime pour des faits amplement documentés et d’interprétation nullement controversée. Tel n’est pas le cas de l’attribution à des Vautours fauves de comportements de prédation, ce qui impose une tout autre rigueur. Un rappel méthodologique s’impose.

Ce que font des animaux, en fonction des circonstances et de leurs gènes, de l’épigénétique, de leur état du moment, des expériences antérieures, etc. est :

  • d’abord décrit par la collecte de données : protocoles systématiques, observations fortuites in natura, etc. ;
  • ensuite interprété à la lumière des connaissances en éco-éthologie, dans la perspective de l’évolution biologique.

Il est essentiel de bien distinguer ces deux phases. C’est pourquoi l’éventuelle observation d’intervention de vautours sur bétail encore vivant exige un compte-rendu circonstancié, se bornant à enregistrer des faits bruts. Ceci sans la moindre interprétation, ni explicite telle que les intentions supposées des vautours (« effrayer » etc.) , ni implicite tel que l’usage de termes constituant eux-mêmes une interprétation : « attaque », par exemple.

« La démarche scientifique ne peut commencer que par un scepticisme initial sur les faits... une bonne partie de l’activité du scientifique consiste à vérifier si ce... n’est pas un artefact, une méprise » (LECOINTRE et al. 2010) et ce avant toute interprétation.

Tout ce qui s’éloigne d’une description purement factuelle diminue la probabilité de pouvoir arriver à une certitude quant à la matérialité des faits. Ce que les tenants des « vautours prédateurs » prennent parfois pour une mauvaise volonté n’est qu’une très banale et élémentaire exigence de rigueur méthodologique.

L’interprétation se gardera de toute interrogation, spéculation, affirmation sur ce qu’est ou n’est pas le Vautour fauve, sur sa prétendue essence déterminant le comportement d’une espèce, quasiment abstraite, ipso facto hors du champ de la biologie et plus largement de la méthode scientifique.

Il ne s’agit nullement de futilités stylistiques: avant d’être le moyen de communiquer, la langue, écrite ou parlée, est d’abord le support de la pensée. Des modes d’expression et de pensées essentialistes, inséparables, sont incompatibles avec la méthode scientifique. Ils constituent un obstacle majeur à une analyse rationnelle et sereine de la controverse sur les dommages au bétail attribués aux vautours, donc à sa gestion.

Les faits actuellement établis et leur interprétation rationnelle sont :.

L’intervention des vautours sur grands mammifères encore vivants :

  • diffère radicalement de la prédation par :
    • l’équipement physique nécessaire à celle-ci ;
    • les comportements ;
    • l’effet démographique sur les populations qui en sont l’objet.
  • concerne exclusivement des individus ne disposant pas de tous leurs moyens, du fait de leur état ou/et de leur situation ;
  • est bien comprise dans le cadre de la biologie du comportement ;
  • n’est nullement un fait nouveau mais est connue depuis plus d’un siècle, donc ne traduit aucune évolution biologique ;
  • ne s’est nullement répandue par imitation ;
  • ne concerne qu’un nombre insignifiant d’individus par rapport à ceux qui sont entamés déjà morts.

La perception, par les décideurs mais aussi le grand public, de la grande faune en général, des vautours en particulier, joue un grand rôle dans les décisions politiques et/ou administratives les concernant. L’éducation en la matière est primordiale ; ses carences, encore au XXIe siècle, sont d’autant plus consternantes.

Corvée toujours à recommencer à la moindre poussée de fièvre médiatique, la communication à propos des rares interventions de vautours sur animaux encore vivants est souvent décevante si on compare ses résultats à son coût en temps et en énergie. Ceci est en grande partie dû aux carences des réflexions concernant les grands objectifs et stratégies les poursuivant (Choisy, in prep.), ainsi que l’écoéthologie et évolution des vautours. Il serait plus efficace, et moins épuisant, de prendre le temps d’assimiler les bases. Si le présent travail peut y contribuer, il n’aura pas été vain.

Le lecteur simplement curieux de mieux connaître les vautours peut lui aussi y trouver quelque intérêt.

Télécharger et lire le dossier en entier : Prédation vautours Choisy 2013

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