La Semaine Vétérinaire se penche sur les vautours

Tomber de Charybde en Scylla

LSV-1595-214-09-5Dans son n° du 5 septembre 2014, "La Semaine Vétérinaire" publie un dossier très intéressant réalisé par Serge Trouillet : "Prédateurs, une incompréhension mutuelle entre leurs défenseurs et les éleveurs". On y trouve une page sur les vautours qui nous intéresse dans la cadre de l'affaire Christian Derramond.

L'auteur raconte d'abord le cas d'une "attaque présumée de trois génisses par des vautours sur un alpage en Maurienne". L'autopsie pratiquée a révélé que les bêtes "souffraient d’entérotoxémie, une maladie des ruminants qui entraîne la mort en quelques heures."

Il cite ensuite Jean-Pierre Choisy, dans un article que vous pouvez lire à la Buvette : "lorsqu’un éleveur signale un dommage, il est généralement persuadé que les vautours sont soit responsables de la mort de l’animal, soit pour le moins intervenus du vivant de ce dernier, malgré l’absence de sang».   : « L’expertise des vétérinaires, auprès des agents établissant les constats de dommages, se révèle nécessaire à l’apaisement de la controverse. »

Un vétérinaire qui préfère garder l'anonymat parle de la polémique des "supposées attaques des vautours", et pour lui, il ne s'agit que  d'une « mesquine histoire d’argent ». Pour ce vétérinaire, les éleveurs cherchent à obtenir des indemnisations pour toutes les prédations quelle qu'elles soient.

La dégradation de l'Etat sanitaire des élevages

Ce vétérinaire dénonce également les dédommagements au bénéfice du doute, l'ours qui a bon dos, prenant à son compte tous les animaux morts, ainsi que "la dégradation de l'Etat sanitaire des élevages" causée par la surveillance incomplète ou absente des troupeaux. Pour lui : 

« La situation économique de l’élevage est telle que le vétérinaire n’est plus payé. nous ne faisons plus de césarienne de brebis, maladie de Schmallenberg ou non. Ça passe ou ça casse. En élevage bovin, il y a de plus en plus de pratiques de ce genre. Les vaches vêlent dans les champs; si ça se passe bien tant mieux, sinon tant pis.  Alors, forcément, il y a des placentas à consommer et des animaux morts, qui ne sont plus enlevés en raison du coût de l’équarrissage. Certains préfèrent au contraire les déclarer victimes d’attaques par des prédateurs, avec une chance d’indemnisation à la clé. »

Une validation de la théorie du "changement" de comportement chère au Dr Alzieu?

Enfin il évoque le cas du Dr Alzieu qui prétend avoir démontré, autopsie à l'appui, et pour la première fois le 8 juin 2014 que les vautours ont "changé de comportement". C'est le Dr Alzieu qui dans la Dépêche du Midi déclarait le 9 juin 2014, le lendemain de son "expertise": « On en avait la suspicion. Aujourd'hui, c'est clair : les vautours ne se contentent plus d'animaux morts». 

A propos de cette démonstration définitive et catégorique, Éric Fouquet, l'Inspecteur général des services vétérinaires, à la tête du "groupe vautours" déclare pourtant : «Le docteur Alzieu est persuadé qu'il s'agissait d'une bête saine. Je ne peux pas me prononcer sur son expertise. Il faudrait qu'elle soit validée par un collège scienfique, au plan national».

Le lancement dans la presse de la découverte scientifique du Dr Alzieu ne semblait pas devoir attendre l'accord de ses pairs. Pourquoi le Dr Alzieu était-il si pressé de communiquer sa première? Un besoin de reconnaissance? Un besoin de plaire à son supérieur qui n'est autre, en temps que directeur du Laboratoire Vétérinaire Départemental de l'Ariège, que le Président du Conseil Général, Augustin Bonrepaux himself, son ami.

Dans son interview, le Dr Alzieu critique les positions des protecteurs du vautour et émet une hypothèse à propos du "changement de comportement des vautours", qui de charognards sont devenus prédateurs, selon lui.

Il semble très content et de son expertise "indépendante" ("en tant que directeur du laboratoire départemental, je n’ai pas vocation à instruire un dossier à charge.") et de l'influence qu'elle a eu.

Rappellons que cette expertise du 8 juin 2014, in situ, s'est faite en présence de Mme Nathalie Marthien, préfète de l'Ariège. «J’ai transmis mon rapport aux autorités compétentes, qui m’ont attesté le prendre très au sérieux, dans l’attente d’une confirmation de mon interprétation, elles ont requis des analyses complémentaires. »

  • Il n'y a personne de compétent sur le terrain pour apporter la contradiction au Dr Alzieu ;
  • la préfète n'est pas vétérinaire: elle est peut-être plus sensible que lui à la vue du sang, des boyaux et du travail rapide des mouches, sans parler de l'odeur, car il fait chaud en juin en Ariège ;

Il n'y a pas toujours pas eu de confirmation scientifique l'interprétation du Dr Alzieu. Les photos nécessaires à une contre expertise, c'est lui qui les détient. Elles n'accompagnent pas son rapport d'expertise. S'il n'y a rien à cacher, les photos de "l'expertise" devraient être publiques, au moins pour tous les vétérinaires et autres experts.

Louis Dollo, celui pour qui les randonneurs n'ont plus qu'à bien se tenir (pour ne pas tomber sous les becs des charognards devenus prédateurs), dans son style inimitable, dirait : "On ne peut que s'interroger sur les raisons qui le pousse..." à garder les photos par devant lui.

On se perd donc en conjectures...

Source des extraits: La semaine vétérinaire n° 1595, 5 septembre 2014, page 31

La paix, et vite !

Pourtant les autorités compétentes n'ont pas lambiné en route. Faut-il rappeler que 10 jours seulement après le show du Dr Alzieu sur les prés de Christian Derramont, le 21 juin 2014 exactement, la préfète de l'Ariège autorisait l'effarouchement des vautours2.

D'ailleurs Serge Trouillet ne dit rien d'autres quand il termine son article par "Le caractère unique de cette description suffira-t-il à constituer une preuve scientifique ? ".

Visiblement oui !

La paix contre l'indemnisation?

Nous ne sommes pas certains que la préfète, même impressionnée par la "démonstration" du Dr Alzieu, soit convaincue par la "prédatorisation" des vautours fauves. Ne vise t-elle pas "la paix des montagnes"? Sans se rendre compte qu'elle ne l'aura sûrement pas, car pour certains éleveurs, l'autorisation d'effarouchement n'est qu'une étape.

C'est ce qui ressort aussi de l'avis de la DREAL : "Dans l'objectif d'apaiser les tensions exacerbées chez les éleveurs, le Préfet de l'Ariège souhaite la mise en place de mesures d'effarouchement, de crainte qu'apparaissent des troubles à l'ordre public et des dégâts supplémentaires dans les troupeaux. Il s'agit de mettre en œuvre un premier dispositif visant à apaiser le contexte politique très sensible."

En autorisant ces effarouchements1, Nathalie Marthien oblige, de fait, les éleveurs à être proches des troupeaux. En soi, c'est une très bonne chose, car cela devrait diminuer drastiquement la possibilité de voir des vautours s'approcher des bêtes, à condition qu'ils ne soient pas armés d'une caméra, mais d'une de ces fameuses cartouches d'effarouchement à double détonation. Et s'ils ne sont pas "au cul des bêtes",  ils ne pourront pas les "canarder" comme l'espère François Toulis, Président de la Chambre d'Agriculture de l'Ariège2.

La préfête de l'Ariège gagne peut-être du temps, mais à ce petit jeu, elle met aussi le doigt dans un engrenage dangereux. Les éleveurs, ce n'est pas effaroucher les vautours qui les intéresse, ni même les tuer, ce qui les intéresse, c'est obtenir des indemnisations sur la base du barème "ours".

Avec l'adoption d'un principe de bonne foi de l'éleveur (traduction: se passer allègrement des expertises de l'ONCFS), toute bête qui finira dans le bec d'un vautour fauve rapportera 160 €, quand sa valeur oscille entre 30 et 110 €. On se rapprocherait alors de plus en plus du principe de l'assurance, mais sans prime d'assurance à payer et où l'assureur serait l'Etat, enfin... les impôts.

Le beurre et l'argent du beurre...

Le cas du vautour

Si les éleveurs arrivent à obtenir des dédommagements pour de prétendues “attaques” de vautours devenus “prédateurs” par simple opportunisme, pour cause de manque de soins, de prévoyance et de surveillance humaine (et non par évolution spontanée de l'espèce), et avec l'aide éventuelle d'un vétérinaire complaisant qui aurait tendance à oublier les règles déontologiques de sa profession, toutes les bêtes mal soignées, malades, abandonnées à leur sort, non surveillées lors des mises-bas parfois difficiles seront susceptibles d’avoir été “attaquées” quelque soit leur état de santé général avant la “curée” des animaux "déviants".

Selon un représentant des éleveurs témoignant en 2003 sous serment devant la commission d’enquête parlementaire sur le pastoralisme, la mortalité en estive est estimée de 3 à 5% des troupeaux. Dans les Pyrénées, cela permettrait de “rentabiliser” aux frais du contribuable de 18.000 à 30.000 pertes sèches par été sur les 600.000 brebis présentes en montagne, au lieu de payer pour l’équarissage des cadavres, (sujet que nous n'avons pas le temps d'aborder dans cette enquête, mais ou pourrait y revenir plus tard).

Le bénéfice éventuel est colossal ; d’où la campagne médiatique anti-vautours qui nie les évidences scientifiques (même de la part des ministres concernés : écologie et agriculture) pourtant répétées officiellement par les vétérinaires et parfois même préfêts, je pense à Samuel Boujut, le sous-préfet des Pyrénées-Atlantiques.

Des éleveurs ont sont même arrivés à filmer des brebis en difficultés, malades ou blessées, parfois condamnées pour apporter des “preuves” au lieu de protéger, de rentrer, de soigner (ou de mettre fin aux souffrances de) leurs bêtes en grandes difficultés ou au bout de leur vie.

L’objectif est d’arriver à ce que le vautour paie, vite, fort, bien, et longtemps. Un peu comme l’IPHB de Jean Lassalle, qui a instrumentalisé l'ours en Béran et l'a fait disparaître progressivement, tout en détournant la manne de l’ours en faveur du pastoralisme.

Maintenant, l'Etat et Région commencent à rechigner à payer l'IPHB. La manne risque et disparaître complètement, et l'IPHB avec, enfin ! Alors qu'il ne reste que deux mâles aux burnes gonflées !

Mais avec le vautour, il y a moyen de pérenniser la manne, en gardant le plaisir du tir, mais sans passer par la case disparition locale d'une espèce, qui ne niche d'ailleurs même pas en Ariège à ce jour!

L'Etat est-il capable d'apprendre de ses erreurs?

L’abandon de l’Etat

  • L’Etat (de gauche comme de droite), sous la pression des lobbies agricoles, cynégétiques, industriels, se désengage de la protection de la nature, y compris dans les zones théoriquement protégées comme les parcs nationaux ou pour les espèces protégées par des lois et les engagements internationaux.
  • L’Etat ignore les travaux scientifiques qu’il a lui même commandé pour l’orienter dans les choix politiques pour la sauvegarde des espèces menacées. Les prédateurs ne votent pas.
  • L’Etat cache ses incohérences et son manque de courage politique derrière des prétextes fallacieux ("sécheresse en Béarn" dans le cas de l’ours, "nombre de loups recensés dépassant un nombre fixé" (prétendument fixé! quand? par qui?) dans celui du loup.
  • L’Etat essaie d’éviter les plaintes déposées à l’Europe (que deviennent-elles?) tout en vidant de sa substance la prétendue Stratégie Nationale (ou pyrénéenne) de Valorisation de la Biodiversité.

Il est intéressant de lire la question écrite de M. Roland Povinelli et la réponse de la ministre de l'écologie, plus d'un an après. Ségolène Royal avoue que 93 % des indemnisations sont effectuées au bénéfice du doute, ce qui confirme ce point essentiel : les services de l'ONCFS doivent prouver la non-culpabilité du loup pour le dédouaner, et non pas sa culpabilité pour l'accuser. Et quand ils cherchent, les injures fusent ou les voitures souffrent, c'est arrivé dans le Gaec Derramond dont nous parlons, Christian Derramond restant étranger à ses menaces et pressions, selon les gendarmes.

Pour les auteurs de cette enquête, ce renversement dans la charge de la preuve, couplé à ce que le territoire d'un animal très mobile comme le loup soit désormais assez vaste (dans les Alpes), rend complètement inutile la souscription d'une couteuse assurance contre les chiens errants. Et évidemment contre le loup, si cela était possible. Le bénéfice du doute suffit !

Il faut mettre fin à cela !

Et pourquoi ne pas innover?

Ce que nous préconisons, c'est une assurance mutualisée des éleveurs français, sur tout le territoire (le loup regagne progressivement les territoires qui étaient les siens), avec des primes fluctuantes en fonction du risque et des moyens de protection mis en oeuvre et contrôlés, couvrant les dégâts des prédateurs mais aussi des chiens divaguants.

Les charognards font leur travail de charognards. Ils ne font qu'anticiper. Indemniser cela revient à indemniser l'absence de l'éleveur qui n'est pas auprès de ces bêtes ! C'est-à-dire qu'ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles: même s'il arrive quelque chose, ils seront payés, donc plus la peine de surveiller. Les charognards ne sont pas une cause, au contraire des grands prédateurs ou des chiens errants. Ils passent quand la surveillance sanitaire est absente.

L'Etat pouvant alors recentrer ses aides au niveau de toutes les mesures de prévention, de protection et au niveau des primes d'asurances uniquement pour les éleveurs actifs et réactifs au niveau de la protection des troupeaux. Et celà en abandonnant définitivement le système de dédommagement (ou non dédommagement) actuel, qui on le constate depuis des années, est une porte ouverte à toutes les dérives possibles (chargement du dossier des prédateurs dont les dégâts sont indemnisables, fausses déclarations d'attaques consécutives à des problèmes sanitaires non perçus dans les temps requis, négation des dégâts de chiens errants, etc...)

Notes

  1. http://www.ariegenews.com/toulouse/agriculture_environnement/2014/77847/eric-fouquet-inspecteur-general-de-sante-publique-veterinaire-conduit-.html
  2. http://www.ladepeche.fr/article/2014/06/20/1904154-des-mesures-pour-effrayer-les-vautours.html
  3. *Liste des participants à la réunion en préfecture ce jeudi 19 juin 2014:
    Nathalie Marthien, préfet de l'Ariège ;
    M. FOUQUET, inspecteur général de santé publique ;
    M. NOVELLAS, directeur départemental des territoires ;
    M. SAUVANNET, sous-préfet de St Girons ;
    Colonel DEVY ;
    François TOULIS, président de la chambre d'agriculture ;
    Mme FERRAND présidente FDSEA ;
    Mme GASC (permanente FDSEA) ;
    M. MARCEROU, président des Jeunes Agriculteurs ;
    M. TARTAGLINO, office national de la chasse et de la faune sauvage ;
    M. BRUNATI, adjoint à la directrice départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations ;
    M. DUETE, DREAL.

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Vautours: Stratégie du "changement" de comportement et conflit d'intérêts

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