Cosa Nostra

Cosa Nostra (Congrégation Œcuménique Syndicale Agricole de chez nous)

Par Bernard Pesle-Couserend

Mes chers coreligionnaires,

C’est un grand moment pour moi et le syndicalisme agricole que de vous recevoir incognito dans nos locaux pour cette assemblée générale annuelle de COSA Nostra. Oui, incognito, car il ne faudrait pas que le grand public s’en aperçoive : cela ferait mauvais genre, après tout le mal qu’on s’est donné…

C’est donc avec une émotion certaine que moi, secrétaire général du plus grand syndicat agricole du Vieuxconistan, le Rassemblement Agricole Pour l’Accaparement des Crédits Européens (le RAPACE), je vous accueille vous, les dirigeants des deux autres syndicats agricoles de notre beau pays que le monde entier nous envie de loin, de dos, et dans le brouillard.


Merci donc au secrétaire général de la Confrérie Agricole des Cultivateurs à l’Ancienne (la CACA) et à son homologue de la Ruralité Exclusivement Agricole Conservatrice (la RÉAC), d’avoir accepté de surmonter ce qui nous divise, pour mieux se réunir sur ce qui nous fédère : la haine de la nature. Car en vérité, je vous le dis : il y aura toujours davantage de place dans notre ecclésia pour un agriculteur bio qui déteste le loup que pour un éleveur conventionnel qui prétendrait cohabiter avec. La seule nature qui mérite de subsister, c'est celle qui survit après le passage de l'agriculture, quelle qu'elle soit.

Diversification apostolique : bilan positif

Commençons par un point de satisfaction : Notre travail d’éclatement en plusieurs syndicats a porté ses fruits ! On peut dire que mes prédécesseurs ont été visionnaires sur ce coup.


Au commencement était le RAPACE. En ces temps anciens, l’entrisme politique ne pouvait pas être discret. Il n’en avait d’ailleurs pas besoin, car nous étions nombreux. C’était donc d’une simplicité biblique. Mais avec l’effondrement de la part agricole de la population active vieuxconne et la montée de la « gauche de terroir », il était nécessaire de créer un syndicat agri qui racole de ce côté là. Cette mission, la CACA l’a parfaitement remplie, en assurant l’entrisme agricole partout où s’afficher de droite pouvait être contre-productif pour la cause. Mais tout en permettant de continuer à juguler la vie sauvage avec application, aussi bien que nous aurions pu le faire nous-mêmes, les RAPACEs. Ce qui dans ma bouche et en dépit d’autres divergences, est un authentique compliment.


Mais rapidement, il a fallu se rendre à l’évidence : tout le monde ayant fait un quart de tour sur sa droite, il devenait flagrant qu’il manquait une dent sur la droite de la droite du râteau syndical agricole. C’est ce qui a donné naissance à vous, les RÉACs, troisième membre de la troïka d’enfumage agricole de la société.


Aujourd’hui, nous pouvons être fiers de notre résultat : il n’y a pas un seul parti politique vieuxcon qui ne soit irrigué par la « pensée » agricole et qui ne cherche à récupérer son vote ! Alors qu’on pèse 2 % de la population active quand même…

Voilà un résultat que je n’avais pas envisagé, même dans mes rêves de destruction de la nature les plus fous ! Même le parti « vert » Vieuxconne-Ecologie, ici représenté dignement par son porte-parole, Jeannet Bavé, a été infiltré. Voilà un résultat que je n’avais pas envisagé, même dans mes rêves de destruction de la nature les plus fous ! Je radote, moi. Mais incontestablement, faire passer un syndicat agricole pour écolo, ça c’est un coup de maître.

Différentes stratégies mineures vs ressemblances majeures

Réunion inter-syndicale

Bien sûr, nous avons des points de divergences ! Mais quelle confrérie n’en recèle pas parmi ses fidèles? Vous, à la CACA, vous trouvez qu’on utilise trop de pesticides. Vous les RÉACs, vous trouvez qu’on n’en utilise pas suffisamment. Mais finalement, à part les OGMs, quoi d’autre nous sépare ? D’ailleurs, cette opposition aux OGMs, on la vend bien aux médias. Mais au départ ? Vous avez choisi d’être tout contre, parce qu’on a décidé d’être tout pour (ou le contraire). Et seulement pour cela. Et si je vous demande de choisir entre l’extermination du loup et cultiver du maïs OGM, vous choisissez quoi ?


« Ah ben rogntudju si on arrive à exterminer le loup d’chez nous, j’suis prêt à aller chaque semaine au Royal Burger d'Milhot déguster un bon Big-Mak sauce nitrates à base de viande de bouquetin aux hormones nourri au soja OGM brésilien ! »  Voilà, c’est ce que je disais : on a des divergences mineures, mais on se retrouve sur l’essentiel. Ah oui, vous les RÉACs, vous n’aimez pas les étrangers. Rassurez-vous : nous non plus. On les tolère uniquement quand on peut les embaucher aux conditions sociales d’un pays d’Europe Centrale. Mais mes frères, n’oubliez pas qu’avant d’être des agriculteurs de gauche, de droite ou d’extrême droite, nous sommes d’abord des nostalgiques !!! Seulement, on n’a pas la même référence de nostalgie.


Nous les RAPACEs, sommes nostalgiques des années 60 : Ah…les années 60. On pouvait bétonner, goudronner, défricher, empoisonner, nucléariser et ça faisait moderne. Il n’y avait pas d’écolos pour vous râper les noyaux, le bon temps…


Vous, à la CACA, vous êtes nostalgiques des années 20 : Ah, les années 20 ! Deux chèvres et puis quelques moutons, une année bonne et l'autre non, et sans vacances, et sans sorties, l’Angélus de Millet. Mais nous aussi quand on veut vendre du vent, on fait appel à ce faisceau de valeurs surannées. Le faux bucolique, c’est porteur.


Vous, les RÉACs, vous êtes nostalgiques des années 40 : Ah, les années 40 : labeur, foyer, nation, la riziculture relancée à grand renfort d’esclaves asiatiques ; j’en ai la larme à l’œil rien que d’y penser. Je comprends que vous soyez attachés à ces saines valeurs. J’ai moi-même dans mon portefeuille une photo du maréchal Tépeint. C’est mon porte-bonheur, elle ne me quitte jamais.

Marges de progressions

Mais je me permets quand même une critique : entre frères, il faut se dire les choses. Vous n’êtes pas suffisamment diversifiés, thématiquement et géographiquement. Je m’explique : Nous les RAPACEs, on quadrille le terrain. On a un rassemblement national, mais aussi des rassemblements provinciaux, et ainsi de suite. Satrapie, marquisat, comté, baronnie : il n’y a pas un sous-pouce d'arpent de terrain sur lequel ne s’installe une aire de RAPACE. Et on décline le concept pour toutes les filières et sous-filières existantes : une proie pour chaque RAPACE et un RAPACE pour chaque proie. Au moins. Comme ça, quand les journaleux se pointent, on est une bonne dizaine à raconter la même chose sous des noms différents. Ça donne l’illusion du nombre. Une vieille tactique militaire. Et paramilitaire. Donc agricole. C’est pour cela qu’on m’appelle le renard du désert agricole (ou le Rommel de la ruralité moisie, c’est selon).


Je vous conseille donc de faire la même chose : créer des marquisats CACA de ceci, et des baronnies RÉAC de cela. L’important, c’est de faire nombre, même quand on est 3 pelés un tondu. Surtout, quand on est 3 pelés un tondu.

Roadmap et Core Business

Mais trêve de dispersion: en ce début de XXIème siècle, ce qui nous rapproche, ce qui nous soude, ce qui nous porte, ce qui nous fédère mes frères, c’est le loup.


  • Nous les RAPACEs, on ne l’aime pas parce qu’il est sauvage.

  • Vous les RÉACs, vous ne l’aimez pas parce qu’il est sauvage et vient d’un pays étranger.

  • Et vous les CACAs, vous ne l’aimez pas car dans le Vieuxconistan des années 20, le loup n’avait pas sa place non plus.

Donc quand bien même il ne boufferait que de la salade, on a chacun des raisons de ne pas l’aimer. Mais ce qu’il faut, c’est synergiser sur nos points communs :  

  • On le déteste parce qu’on n’a pas vraiment de prise sur lui, contrairement à l’ours brun.
  • On le déteste parce qu’il incarne la nature naturelle, alors que nous voulons imposer la nature campagnarde, au-delà de divergences de vue mineures sur les modalités.
  • On le déteste parce qu’il progresse, ce petit trou du ku, alors que nous on régresse, dans tous les scénarios. Tu en braconnes 1, t’es content, tu te paluches. Mais t’as même pas fini de t’essuyer qu’il t’en sort 2 ou 3 ! Saloperies de louves. Le loup a de l'avenir, pas nous, c'est insupportable.
  • Et on le déteste surtout parce qu’il a le soutien des minables qui ne comprennent rien à notre agriculture, créatrice de bonne biodiversité, et qui préfèrent cette nature sauvage à notre belle nature, purifiée, expurgée de qui lui nuit…

C’est dingue quand même ! Le pire, c’est qu’il n’y a pas que les citadins : la plupart des néo-ruraux sont sur la même ligne que la plupart des citadins. Je vous le dis moi, qu’ils ont bien mérité de payer nos subventions, tous ces tocards ! Et on va les faire payer, je vous le dis moi. Longtemps, je ne sais pas, mais beaucoup, j’en fais le serment. Car ce sont des mous, ce qui nous laisse du temps et du terrain.


Et puis après nous de toutes façons, le déluge. Les jeunes, ils n’auront qu’à se débrouiller. Comme on dit chez nous « les générations futures n’avaient qu’à naître avant ». Nous les syndicalistes RAPACEs on s’en fout, on est tous vieux, même les jeunes. On a suffisamment sécurisé notre situation pour prendre la retraite peinards. Nous nous sommes incrustés dans les conseils communaux, puis on s’est fait élire comme conseillers de baronnies, puis dans tous les conseils et syndicats para-publics imaginables. Et oui, si tu veux qu’on continue à te donner des sous quand tu ne pèses pas grand chose, il faut que tu tiennes les manettes. C’est vieux comme Hérode comme combine. Non quand viendra l’heure du jugement dernier, on saura se recaser : on a des relations partout…


En revanche, il y a une question qui me taraude : comment vous allez faire pour vous en sortir vous, syndicalistes dits minoritaires, quand le système va se casser la gueule et que vos adhérents, abandonnés à leur sort comme les nôtres, voudront vous écorcher vifs ? Parce qu’à un moment donné, ça va finir par arriver quand même…



« Nous les RÉACs, ça fait longtemps qu’on a prévu des positions de repli : on a toujours entretenu d’excellentes relations avec les pays d’Amérique du Sud. Mais nous restons discrets sur nos réseaux, on sait tenir un secret. C’est que pendant l’Occupation, on a donné des juifs, mais les boches n’ont jamais su où étaient les coins à champignons… »



Euh…oui, c’est une piste intéressante… Et vous, à la CACA, vous ferez quoi ?

 « Nous, on demandera l’asile politique à la France. »
 La France ? Mais n’y a-t-il pas de convention d’extradition entre la France et le Vieuxconistan ? 
« Si. Mais s’il existe ne serait-ce qu’UN pays où tu peux tout te permettre, du moment que tu es agriculteur, c’est bien la France. Je ne vois pas plus proche et plus sécurisé comme point de fuite. Et puis chez eux, le système électoral est tellement coupé des aspirations citoyennes et le personnel politique tellement vermoulu qu’on sera peinards un bon moment ! »

Pas con comme raisonnement : il ne manque plus qu’on puisse légalement y torturer des animaux, voire tuer un militant écolo, et là mes frères, ce sera vraiment le Paradis Agricole…


Hosanna !

BPC

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