A propos de l'affaire des loups bâtards en France

Tu pousses le bouchon un peu trop loin, Maurice...

par Johan Timmer, correspondant de la Buvette des Alpages aux Pays-Bas 

Ces derniers jours, la presse regorge d'articles concernant la présence de génome du chien dans la population ouest-européenne de loups. Pour certains, c'est un prétexte pour qualifier tous les loups d'Italie, d'Espagne et de France de "bâtards", qu'il conviendrait d'éradiquer, au grand complet, plutôt que de les protéger. La commisision européenne envisage de demander aux états de vérifier cela et d'éliminer les individus manifestement croisés. Cela supposerait une campagne de capture de grande envergure et de passer l'ADN de tous les individus au crible. Quel état en a les moyens?

Je me suis demandé si cette éventuelle présence de génome canin a pu passer inaperçue :

  • lors des nombreuses analyses ADN de poils et de crottes, entre autres dans les procédures d'étude de réclamations de dégâts sur troupeau, dont le loup était un des auteurs possibles,
  • mais aussi dans le cadre du suivi des populations et de leurs expansions géographiques. Bien des analyses étant précisément destinées à vérifier si l'ADN était bien celui du loup et non pas celui du chien.

Avant de considérer des actions de capure, il conviendrait d'étudier l'ADN dans des poils et des crottes dans une campagne plus large, ce qui représente déjà un travail laborieux et coûteux.

Je me suis rappelé l'échange que j'ai eu voici 30 ans environ avec Luigi Boitani à ce sujet. Dans une publication de 1983 avec feu Erik Zimen, il estimait alors les nombres de chiens errants ou divagants (je vous laisse le choix du terme) et féraux (c'est à dire vivant dans un état sauvage sans lien avec l'homme) en Italie à respectivement 250.000 et 80.000. Soit un total de plus de 300.000 chiens en goguette dans le pays, contre une population de loups alors estimée à entre 250 et 300, soit 1.000 fois plus de chiens que de loups.

Dans une telle situation, on s'imagine aisément que des croisements en liberté peuvent avoir lieu. Ceux-ci ne doivent pas être confondus avec les croisements opérés par l'homme en captivité. Ces derniers ont donné trois races de chien reconnus comme chien-loups (attention, le berger allemand est souvent appelé à tort "chien-loup") :

1) Le chien-loup de Saarloos

Cette souche créée par Leendert Saarloos aux Pays-Bas au cours des années 1920-1930 par croisement berger allemand – loup croisé à nouveau avec un berger allemand en deuxième génération. La race existe toujours et a été sélectionnée pour sa ressemblance physique avec le loup.

Ces chiens ont aussi hérité de leurs ancêtres lupins un tempérament généralement craintif. Exemple: celui d'une amie ne se laissait pas approcher par moi à la maison, mais se sécurisait bien volontiers contre mes jambes dans un environnement inconnu.

2) Le chien loup tchèque

Le chien loup tchèque, également obtenu par croisement berger allemand/loup, qui ressemble beaucoup plus physiquement au premier mais est généralement plus téméraire. Une chienne de cette race n'a même pas mis 5 minutes après son arrivée chez moi pour être en train d'essayer de prendre des côtes d'agneau sur le plan de travail de la cuisine. Cependant, bien des chiens sans loups dans leur ascendance récente en auraient fait de même.

3) Le chien-loup italien

Le chien-loup italien, classé patrimoine national par décret ministériel, interdit à la commercialisation et réservé au seul usage par les brigades anti-banditisme et anti-braconnage.

Chiens-et-loups


En plus de ces trois races reconnues, de nombreux croisements ont été opérés au fil des décennies. J'ai étudié cette possibilité avec ma chienne de travail voici 20 ans, envisageant d'obtenir ainsi une progéniture particulièrement apte au pistage.

Quand j'ai lu tous les aléas de comportement que ces croisements pouvaient entraîner, j'y ai renoncé. J'aurais été obligé d'éliminer toute la progéniture sauf un individu à élever de façon très spéciale avec sa mère éminemment sociable et encore je n'aurais pas été sûr d'avoir en fin de parcours une chienne que je pourrais laisser sans aucune crainte avec des enfants et qui n'aurait pas de forte tendance à poursuivre les autres animaux. A quoi bon donc de ré-inventer la roue alors que tout chien de taille moyenne et d'un physique normal est amplement à même d'assurer le travail de pistage, y inclus l'aptitude d'évoluer sur le terrain sans problème? (NDLB : Les deux Saint-Hubert qui vivent "à la Buvette des Alpages" sont des spécialistes, même quand la piste est "froide", plus de 24 heures après le passage de "l'odeur").

Tout ceci peut paraître comme une divagation, mais j'en parle parce qu'on évoque souvent, et à nouveau maintenant, le phénomène de "hybrid vigour", la vigueur des hybrides. CAP loup rappelle dans son article que le terme hybridation n'a pas sa place entre loup et chien dans la mesure où il est réservé au croisement entre espèces distinctes alors que le loup et le chien sont généralement considérés comme étant de la même espèce Canis.

Les études d'ADN mitochondrial (mtADN) menées entre autres par Peter Savolainen et ses collègues montrent bien que le loup est le seul et unique ancêtre du chien, invalidant des hypothèses émises par exemple par feu le Prof. Konrad Lorenz, qui invoquait la présence de génome du chacal dans certaines races de chien afin d'expliquer les différences de tempérament.

Je ne m'attarderai pas à des considérations d'ordre zoosystématique. En effet, nous savons maintenant qu'il y a une différence minime ente le génome du chien et celui du loup. Il n'en est pas moins que dans la paléontologie, des individus ont été classés comme appartenant à des espèces différentes pour moins de différences morphologiques qu'il y en a actuellement entre un bulldog français ou un bichon maltais et un loup.

Le critère que j'ai encore appris quand j'étais petit pour différencier entre croisement et hybride est la capacité des rejetons de première génération de se reproduire à nouveau. Pour un mulet, ce n'est pas le cas, pour un croisement chien/loup cela l'est. On peut remettre ce critère en question au vu des profondes différences entre chien et loup en matière morphologique et physiologique. Le chien se reproduit deux fois par an en toute saison, le loup une seule fois au printemps. Le Dingo, considéré comme une phase morphologiquement intermédiaire entre les deux, reste à une fois par an. Je laisse ce débat aux systématiciens, je suis biologiste de terrain et ne m'occupe que de la gestion des situations existantes, même si je considère que l'histoire et l'évolution sont des racines indispensables dans cela. Disons que ma tare génétique du pragmatisme prend le dessus.

Mon intérêt voici 30 ans pour la "vigueur des hybrides" était motivé par le fameux cas de la Bête du Gévaudan. Celui- avait déjà fait couler beaucoup d'encre, mais surtout de la part de journalistes et d'historiens. Au début des années 1980, un vétérinaire, Georges André Castres, s'est penché sur cette histoire dans le cadre de sa thèse. Il a été le premier à avoir le bon sens de pointer sur des cartes géographiques les attaques répertoriées. Il en résultait deux ellipsoïdes représentant chacun un domaine vital et qui se chevauchaient. Il aurait pu s'agir de deux individus issus d'une même portée croisée de première génération chien/loup et qui auraient été tous deux des "vigoureux", ayant la puissance du loup mais pas la crainte inculquée par tant de siècles de persécution humaine. Ils auraient donc peut-être eu davantage tendance à s'approcher de l'homme et à l'attaquer.

Ayant lu la publication sus-citée de Luigi Boitani et d'Erik Zimen, je me suis adressé à ce premier. Il m'a alors dit qu'il n'avait jamais vu ni entendu parler du phénomène que la "vigueur hybride" en Italie. Il ajoutait que les chiens féraux se reproduisaient certes, mais que comme ils le faisaient en toute saison et que les mères étaient généralement incapables d'amener leurs chiots à l'âge adulte, leurs effectifs n'étaient maintenus que par l'afflux constant d'autres chiens ayant abandonné le lien de vie avec l'homme.

En même temps, depuis que je m'intéresse au loup et à sa gestion, j'ai pu constater que celui-ci a généralement plus tendance à se mettre des chiens sous la dent qu'à se reproduire avec eux. Au 18ème siècle le Marquis de Cherville écrivait qu'il le considérait comme un bon garde-chasse. En effet, par crainte de lui les gens s'aventuraient moins dans les bois et les braconniers étaient découragés par le fait de trouver leurs pièges et autres collets vidés par ce patrouilleur plus efficace qu'eux. Le Marquis notait aussi que le loup éliminait bon nombre de chiens errants.

A partir de la seconde moitié du 20ème siècle, nous trouvons des constats des collègues soviétiques qui disaient que là où la chasse au loup était suspendue, les nombres de chiens en vagabondage chutaient considérablement.

Plus tard, nous avons pu voir les images filmées autour de tanières de loup en Espagne, où le sol était parsemé d'ossements de chiens et de chats. Une séquence filmée montre des chiens qui soudainement quittent le champ de l'image avec leurs queues entre les pattes, pour laisser la place très peu de temps après à des loups. Vladimir Bologov et son équipe ont documenté les déprédations de loups sur les chiens jusque dans les villages.

Bref : le loup préfère manger le chien que de "coucher avec lui", si l'on ose dire puisque la position d'accouplement est la position "en levrette".

J'ai donc écrit à nouveau à Luigi pour lui demander ce qu'il en pensait. Voici sa réponse : "The fact that all wolves are hybrids is just an idiocy. As a matter of fact we have not a single case of hybridization in the Alps. All cases are in the Apennines." ("Le fait que tous les loups sont des hybrides n'est qu'une idiotie. En fait nous n'avons pas un seul cas d'hybridation dans les Alpes. Tous les cas se situent dans les Appenins.")

Cela veut bien dire que les loups de provenance italienne qui ont colonisé les Alpes françaises sont à priori indemnes de génome canin.

Dans un des nombreux articles j'ai relevé le terme "caryotype". Déjà cela s'écrit karyotype et non pas avec un c au début. Deuxièmement, le karyotype ne concerne que le nombre de chromosomes. Cela tombe bien que la comparaison avec le "sanglochon" issu de croisement entre le sanglier et le cochon ait été utilisée, car j'ai travaillé pendant quelques années sur le sanglier quand ces croisements étaient présents, résultat des lâchers d'animaux d'élevage pour renforcer les effectifs.  Nous opérions alors des prises de sang stériles à la jugulaire pour analyse. Le sanglier a 36 chromosomes, le cochon en a 38, les individus qui en avaient 37 étaient des croisements.

Les études de l'ADN, qui se sont généralisées au cours des années 1990, analysent le contenu des chromosomes et pas seulement leur nombre dans les noyaux des cellules. Cela permet d'étudier de façon pertinente et précise la lignée dont l'individu descend. Celles du mtADN ne peuvent retracer que la lignée maternelle, mais n'en sont pas moins précises. C'est ainsi que nous sommes maintenant sûrs que le chien actuel descend d'une domestication durable qui a eu lieu voici 14.000 ans environ dans une région qui appartient maintenant au sud-est de la Chine.

De nos jours, le génotype du chien est toujours composé de génome de loup et ne varie que suite à nos pratiques de sélection. Autrement dit : même si l'on désire considérer les deux comme des espèces distinctes, il n'en est pas moins que le génome de tout chien est celui d'un loup. Si 5% des loups étaient donc porteurs d'un génome que l'on peut retracer à du chien par diversité génétique, ce n'en est donc pas moins celui des ancêtres communs.

Belyaev et ses collègues ont commencé, au cours des années 1950, à sélectionner des renards argentés dans les élevages sur des critères relevant seulement d'un comportement moins craintif envers l'homme. Le but était de créer une lignée de renards d'élevage moins sauvage et plus facile à manipuler.

En quelques générations, ils ont commencé à voir des caractéristiques morphologiques que l'on peut associer à ceux qui distinguent le chien du loup : oreilles pendantes, têtes plus arrondies, même des couleurs changées, par exemple des renards noirs et blancs. Dans cette lignée, certains individus commençaient à remuer la queue et même à aboyer. Et pourtant aucun renard n'avait jamais été croisé avec un chien, cela est génétiquement impossible.

En sortant de la famille des canidés, que vois-je au quotidien? Un chat noir et blanc qui vient ronronner sur mes genoux pour se faire caresser. Il n'en est pas moins que ce même chat m'a fièrement ramené un rat mort quand il n'avait que 8 mois. Ma chienne, mère Labrador et père Beauceron, est docile à souhait, mais n'en attrape et tue pas moins des campagnols, des taupes et même une fois une tourterelle et autre fois un rouge-gorge, tout en étant mère adoptive du chat.

Comme mentionné ci-dessus, le chien-loup de Saarloos, élevé pour ressembler physiquement au loup, a gardé un tempérament craintif, en tout cas beaucoup plus que le chien-loup tchèque qui ressemble davantage à un chien. Si, après presque un siècle, cette méfiance qui caractérise le loup persiste toujours dans les individus qui lui ressemblent physiquement, que penser de croisements de première génération, que ce soit en captivité ou à l'état sauvage?

Même s'il y avait 5% (je prends ce chiffre au hasard puisque je l'ai vu cité dans un des articles) de génome reconnaissable comme venant du chien dans les loups ouest-européens, ce qui paraît peu crédible étant donné le fait que le génome du chien a été entièrement décrit depuis quelques années et aurait été reconnu dans les analyses ADN des loups dans les Alpes et ailleurs, ce ne serait toujours que du génome lupin légèrement altéré par une période de domestication de 14.000 ans.

Le genre Canis est vieux de 5 millions d'années. La séparation entre les lignées coyote et loup date de 2 millions d'années. Le temps depuis le début de la séparation génétique entre chien et loup ne représente donc que 0.07% (voire même pas 1 : 10 000) de la durée de vie de l'espèce loup. Et ce dans 5% du génome des loups, donc encore divisé par 20 pour la chance de le retrouver quelque part, et sans aucune observation permettant de penser que cela influencerait le comportement de ces individus.

Mais dire que le loup ouest-européen n'est pas une espèce naturelle, qu'elle ne doit plus être protégée, qu'elle doit plutôt être exterminée massivement ou qu'il faut les capturer pour éliminer les individus croisés, c'est pousser le bouchon un peu trop loin...

 

 

Nous autres de l'espèce Homo sapiens sapiens portons tous une part du génome de notre lointain cousin Homo sapiens neandertalensis. Avons-nous pour autant vu naître un bébé néandertalien parmi nous de mémoire de notre espèce?

Réflexion faite, je suis bâtard moi-même, issu d'un croisement frison-saxon et né aux Pays-Bas. Ma fille est issue d'un croisement avec une femme française dont la famille maternelle avait des racines italiennes. Mes ancêtres frisons pillaient les côtes normandes bien avant les Vikings, habitant de la partie plus au nord de la région frisonne de l'époque? Ces derniers ont pillé, au 12ème siècle, la ville d'Oloron-Sainte-Marie dans les Pyrénées-Atlantiques, où ma fille est née. Comme le pillage ne s'arrêtait généralement pas à l'arrachage de trésors, mais allait gaillardement jusqu'à celui de vêtements féminins et ce qui s'ensuit, elle et moi avons donc sûrement du génome en commun avec des normands et des béarnais de nos jours.

L'humain anatomiquement moderne a émergé voici 100.000 ans environ, voire 20 fois plus tard que le loup. A en lire la presse, nous attendons encore l'arrivée de l'humain cérébralement adulte.

Johan Timmer
correspondant de la Buvette aux Pays-Bas

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