Denis-Richard BLACKBOURN au secours du renard roux

Commentaire de Denis Richard BLACKBOURN à l'occasion de la consultation du public à propos du projet d’arrêté préfectoral de l'Oise autorisant les lieutenants de louveterie à la destruction des renards.

Tuer, toujours tuer !

Monsieur le Préfet de l’Oise,


Je suis résolument opposé en tant que citoyen, scientifique et membre de diverses APNE à votre projet d’arrêté préfectoral autorisant 14 nouveaux Lieutenants de Louveterie de votre département (Oise) à détruire les renards par chasses, individuellement à l’affût et par battues administratives, de jour comme de nuit, en utilisant des véhicules (comportant à leur bord, jusqu’à 3 autres personnes), des sources lumineuses et en équipant leurs armes de silencieux.

J’ignore le nombre de Lieutenants de Louveterie, opérant actuellement dans votre département, mais 14 nouvelles nominations me paraitrait devoir justifier d’une situation locale exceptionnelle et d’extrême urgence, si l’on considére les conditions d’exercice de leur mission. Votre département (l’Oise) est-il à ce point l’objet de dégâts importants de la part de diverses espèces sauvages, pour justifier ainsi ces dérogations aux lois cynégétiques ? En effet, vous envisagez d’autoriser ces chasseurs à tirer, de jour comme de nuit, seul ou accompagné, à l’affût ou depuis un véhicule, alors que ces agissements sont d’habitude légalement punissable (chasse de nuit, à l’aide d’un engin prohibé, avec un silencieux et à l’aide d’une source lumineuse) ; en fait, vous envisagez d’institutionnaliser des actes, relevant jusqu’alors du « braconnage ».

En ce qui concerne ces « Louvetiers », je crois savoir qu’ils ne sont l’objet d’aucune évaluation, quant à leurs compétences et connaissances en matière de faune sauvage (comme l’a bien illustré récemment le triste et ridicule exemple de l’affaire du « Tigre du 77 », validé par le Président Départemental de la Louveterie du 77 et qui s’est avéré être un chat.) (NDLB : Lire "Tigre se Seine-et-Marne, l'ASPAS dénonce l'incompétence des autorités) et sont simplement nommés par le Préfet sur proposition du Président de la Fédération Départementale des Chasseurs.

De plus, il serait très intéressant de connaître les motivations des Lieutenants de Louveterie les amenant à circuler de nuit, généralement par des températures basses (les déplacements des renards sont surtout notables lors du rut hivernal de janvier-février) dans un véhicule aux fenêtres forcément ouvertes à la recherche d’animaux sauvages afin de les tuer (le Blaireau ne fait-il pas également partie des cibles autorisées dans les mêmes conditions dans le département de l’Oise?).

Ces agissements nocturnes sont-ils bien raisonnables pour des bénévoles, généralement chargés de famille et exerçant souvent une activité professionnelle dans la journée ?

De plus, ces agissements sont dangereux pour la sécurité publique (tirs depuis un bord de route) et sources d’inquiétude pour les riverains. De plus, dans les conditions déterminées, les erreurs d’identification quant à la cible, ne sont pas à exclure. (NDLB : Lire Vercors : Un lieutenant de louveterie tire sur un âne ! et Tourette sur loup: Pan dans Lagl)

En ce qui concerne le Renard, objet de ma thèse de Doctorat et de plusieurs articles et ouvrages, je pense pouvoir revendiquer mon statut de scientifique, puisque je l’ai observé et étudié pendant plus de 50 ans. Il ressort de ces études que le Renard est une espèce fondamentalement importante dans les nombreux écosystèmes que sa plasticité comportementale lui permet d’occuper.

Il importe sans doute de rappeler quelques lois fondamentales d’éco-éthologie et de dynamique des populations, qui semblent échapper à la plupart des "gestionnaires" auto proclamés de la faune sauvage.

  1. La densité des prédateurs est dépendante des ressources trophiques et en particulier de celle de leurs proies. Ce sont ces dernières qui déterminent le nombre de leurs prédateurs (et non l’inverse). De ce fait, prétendre « réguler une espèce prédatrice » est un non sens écologique.
  2. Les prédateurs s’autorégulent (nombre de portées, de jeunes) en fonction des disponibilités alimentaires locales. La notion de territoire s’explique par ce besoin d’espacement entre individus (ou groupe) d’une même espèce qui repoussent des individus surnuméraires.
  3. Tout territoire caractérisé par des ressources alimentaires suffisantes est automatiquement et tôt ou tard, réoccupé par un ou plusieurs individus de l’espèce détruite.

Ceci démontre donc, si besoin est, que le Renard ne peut pas « pulluler », qu’il est dépendant de la disponibilité de ses proies et qu’un territoire ne reste pas longtemps vide. En résumé, en plus, d’un non sens scientifique, c’est une absolue perte de temps et de moyens que de détruire des prédateurs, que ce soit de jour comme de nuit, puisqu’ils sont aussitôt remplacés, en particulier dans le cas du Renard roux.

En ce qui concerne l’argument de la transmission de zoonoses, il a été prouvé depuis bien longtemps que des mesures simples permettaient de mettre les populations humaines à l’abri de la contamination, surtout due aux chiens et chats domestiques. De plus, une étude récente (S. Comte ELIZ-Nancy) démontre que la destruction locale de renards ne fait qu’augmenter la prévalence de cette zoonose.

En ce qui concerne les déprédations sur les élevages, là aussi les moyens de s’en protéger existent à partir de précautions simples (grillage, poulaillers et clapiers fermés et bien sécurisés).

En fait, tuer des renards ne résout en rien les hypothétiques problèmes liés à sa présence, puisque ces massacres ont lieu depuis des décennies sans résultat notable. Ainsi, à la fois, « gibier » et nuisible », le Renard peut être chassé du 1er Juin (tir d’été) au 28 Février (fermeture de la chasse), puis détruit (par tir) jusqu’à fin mars par les chasseurs de « nuisibles ». Il peut, de plus être tiré toute l’année par des gardes particuliers, déterré et piégé de même par des piégeurs agréés ou non. Dans ces conditions est-il vraiment indispensable de poursuivre sa persécution en confiant cette nouvelle mission à des Lieutenants de Louveterie ?

Les bénéfices de sa présence sont multiples et vous ne pouvez l’ignorer, tant les articles scientifiques et les observations abondent à ce sujet ; en effet, le Renard est un équarisseur gratuit, mais également un vétérinaire de ses proies en éliminant les individus malades, faibles, blessés. Il joue un rôle dispersif par rapport à certaines proies (Lapin), les empêchant ainsi de détruire totalement leur environnement.

Son incidence prédatrice sur les populations de rongeurs, qu’ils soient de milieux arbustifs (Mulots, Campagnol roussâtre) ou en milieux ouverts (genres Microtus et Arvicola) a été depuis longtemps reconnue et même démontrée : un Renard en éliminant plusieurs milliers de ces micromammifères annuellement les empêche ainsi de commettre des dégâts dont le montant peut dépasser plusieurs milliers d’euros, répartis sur l’année, sans compter son incidence bénéfique sur la dynamique des populations de rongeurs, au contrôle desquelles il contribue en compagnie de leurs autres prédateurs (Rapaces, Mustélidés, etc).

Pour conclure :

  • Ce projet d’arrêté ne remporte aucunement mon adhésion, que ce soit en tant que naturaliste, scientifique ou même de citoyen naturaliste, heureux d’observer et d’admirer un Renard, l’un des animaux les plus spectaculaires et passionnants de notre faune sauvage et de notre histoire culturelle.
  • Par contre, pour des raisons scientifiques, éthiques, de prudence élémentaire, je suis absolument opposé à la destruction des espèces prédatrices, précieux auxiliaires du monde agricole, comme le reconnaissaient les agriculteurs rencontrés mais comme refusent de l’admettre leurs syndicats et représentants, enclins à s’entendre dans ce domaine, comme dans d’autres, avec le monde de la Chasse, qui ne considère malheureusement la faune sauvage que sous l’aspect bien réducteur d’une cible vivante.


Je vous prie d’agréer, Monsieur le Préfet de l’Oise, l’expression de mes salutations respectueuses. 


Dr. Denis-Richard Blackbourn
Docteur en Ethnozoologie (MNHN) 

Docteur en Éco-éthologie (Paris V) 

Attaché au MNHN

Laissez votre commentaire à cette consultation (jusqu'au 6 janvier 2015)

Le renard roux

Renard-rouxPeu de carnivores parmi les mammifères européens fascinent autant les photographes animaliers que le renard roux. Et c'est donc tout logiquement que Richard Blackbourn est tombé sous le charme du plus photogénique de nos prédateurs.

Mais, même si cet ouvrage possède une iconographie vulpine relativement riche grâce aux photos de l'auteur mais aussi de Fabrice Cahez et Pascal Bourguignon, son intérêt premier réside dans la qualité du texte.

En effet, Richard Blackbourn a quasiment écrit une thèse de doctorat (le texte est dense, d'une rigueur scientifique mais abordable pour tous les naturalistes amateurs) sur le renard roux qui satisfera tous les naturalistes recherchant un détail sur sa biologie, son comportement ou sa répartition.

Cette synthèse quasi-exhaustive sur Maître Renart est certainement à aujourd'hui l'ouvrage le plus complet et le plus abordable sur notre goupil préféré. Puisse-t'il un jour lui permettre d'accéder au statut suprême d'espèce protégée.

Ah, si seulement les chasseurs savaient lire :-)))

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