Jean-François Dumas : un projet d’arrêté entaché d’erreurs manifestes d’appréciation !

Aucun motif d’ordre sanitaire ne saurait justifier un massacre de renard dans le département de l’Oise comme partout ailleurs. La raison des chasseurs devient raison d’état. 

Commentaire de Jean-François Dumas à l'occasion de la consultation du public à propos du projet d’arrêté préfectoral de l'Oise autorisant les lieutenants de louveterie à la destruction des renards.

Cela ressort des motifs mis en avant pour justifier l’autorisation donnée aux 14 nouveaux lieutenants de louveterie de tuer des renards par pratiquement tous les moyens sauf ceux qui sont aujourd’hui proscrits quel que soit l’animal visé.

A – Sont invoqués la lutte contre l’échinococcose alvéolaire, la leptospirose et la gale.

1°) la gale vulpine.

Soulignons tout d’abord qu’il ne peut s’agir de « galle » avec deux ‘l’ comme il est écrit dans la note de présentation de l’arrêté puisque ce terme de galle désigne une excroissance tumorale sur les tiges, les feuilles ou les fruits de végétaux produite par des piqures d’insectes ou d’acariens ou bien encore résultant de l’action de champignons ou de bactéries ! Il s’agit donc de « gale » avec un seul ‘l’.

Cette grossière confusion est l’indice d’une note bâclée, une justification pour la forme d’un arrêté que rien en fait ne justifie.

La gale du renard (avec un seul l) est une maladie de peau due à un acarien qui ne s’attaque qu’aux renards, aux lynx, à la fouine, à la marte et au chien. Comme l’explique le zoologue Claude Ficher le chien « peut être soigné aisément par une injection d’acaricide » En ce qui concerne l’homme, l’acarien ne peut s’y reproduire et une contamination éventuelle « se limite à des démangeaisons qui cessent après quelques jours ». Cette maladie qui extermine principalement des renards, est inoffensive pour les espèces domestiques et ne se transmet pas à l’homme. « Ces raisons conduisent, dans la plupart des régions, à considérer la gale d’un bon œil parce qu’elle décime une espèce considérée souvent comme trop abondante ».

Voilà un drôle de motif invoqué pour procéder à la destruction de renards puisque cette maladie s’en charge, au prix d’ailleurs d’horribles souffrances pour le animal infecté ! Cette gale peut à elle seule réduire une population de renards sans qu’il soit besoin de recourir aux lieutenants de louveterie. A la fin du XIXe siècle en Angleterre, une épizootie de gale vulpine faillit faire disparaître l’espèce de l’Ile et les ravages furent tels que l’on importa des renards pour permettre le déroulement des chasses à courre. Une population de renards ayant été réduite par la gale est menacée d’anéantissement et devrait être au contraire protégée !

2°) la leptospirose.

Cette maladie touche très marginalement les renards. Les réservoirs de cette bactérie sont les rongeurs. Ce ne sont en aucun cas les renards qui sont les vecteurs cette maladie. Elle ne constitue pas un motif pour justifier la destruction de populations de renards. En limitant les populations de rongeurs dont ils sont l’un des principaux prédateurs, les renards contribuent à la prévention de cette maladie ! La leptospirose serait au contraire un motif pour ne pas inscrire le renard sur la liste des nuisibles dans le département !

3°) l’échinococcose alvéolaire.

Certes, il est indéniable que les renards sont un vecteur de la propagation de cette maladie qui est transmissible à l’homme. C’est une maladie qui peut être mortelle dont l’incidence est très faible mais dont il faut se protéger. Cependant tous les spécialistes sont en accord sur un point : ce n’est pas la destruction des populations de renards qui permettra d’éradiquer cette maladie.

L’anéantissement d’une population de renards « n’est pas réalisable à grande échelle, car la zone serait continuellement recolonisée par des hôtes définitifs sauvages provenant des territoires limitrophes. En Haute-Savoie, entre 1977 et 1982, 11 673 renards ont été abattus pour limiter la propagation de la rage. Le niveau d’endémie d’E. multilocularis dans cette région y est resté identique (Petavy et al, 1990). Dans cette même région, chaque année, environ six milles renards sont tués par piégeage, chasse ou tir de nuit. Aucune diminution de population n’y est observée.1»

« Les mesures d’abattage massif de renards dans les zones d’endémie d’échinococcose alvéolaire, ne semblent donc pas présenter d’efficacité prophylactique.2 »

L’auteur considère, comme tous les autres spécialistes que des mesures d’éradications ne sont de toute façon pas souhaitables car « Le renard reste, quoi qu’il en soit, un prédateur utile.3»

D’autant qu’il existe d’autres solutions plus opérantes que la destruction des populations de renards.

  • L’une des meilleures mesure prophylactique consiste en la vermifugation avec du praziquantel4. Elle peut être mise en œuvre concomitamment avec la « régulation » des populations de rongeurs, hôtes intermédiaires, pour éviter leur pullulation dans le cadre d’une gestion intégrée qui proscrit l’utilisation d’anticoagulants tels la bromadiolone qui tuent tout aussi bien les espèces non-cibles consommatrices de campagnols, renards(!), petits carnivores jusqu’aux chats domestiques ; 
  • Implantations de nichoirs pour rapaces insensibles à ce ténia et gros consommateurs de campagnols ;
  • restauration de muret et replantation de haies qui morcèlent le territoire de ces campagnols et sont autant de refuges pour leurs prédateurs.

Telles sont quelques-uns des éléments essentiels de cette régulation des rongeurs, hôtes intermédiaires du parasite. Il faut souligner que les renards sont aussi des agents importants de ces mesures préventives, leur régime comprenant jusqu’à 80% de rongeurs.

La lutte contre l’échinococcose alvéolaire n’est donc pas non plus un argument de nature à justifier la destruction de populations de renards.

En résumé aucun motif d’ordre sanitaire ne saurait justifier un massacre de renard dans le département de l’Oise comme partout ailleurs.

B – Le renard, un important prédateur dans les poulaillers ?

Poule-renardIl serait souhaitable de donner des statistiques ! Il est inconcevable que l’administration préfectorale puisse ignorer que l’étiquette de « voleur de poule » a été collée à tort au renard. Il ne faut pas oublier non plus qu’il n’est pas le seul prédateur si la basse-cour n’est pas protégée. 
De toute façon, la prédation dans un élevage industriel est vouée à l’échec comme d’autres l’ont dit avant moi. Dans le cas d’un élevage familial, c’est aussi la stratégie défensive qui s’impose. Efficace et durable, elle permet d’éviter la prédation de toutes les espèces susceptibles de s’en prendre aux poules et pas seulement le renard. En conclusion de sa monographie sur ce canidé, Robert Hainard estime que « vouloir (protéger sa volaille) en éliminant les renards, c’est comparable au possesseur d’une aquarelle de maître qui voudrait la laisser sur la table du jardin et prétendrait faire supprimer la pluie.5 »

S’il s’agit de protéger l’agriculture, le massacre des renards est une absurdité.

C’est en fait favoriser la pullulation des ravageurs comme les campagnols de différentes espèces qui constituent comme indiqué plus haut, une composante essentielle de son régime alimentaire. En outre, il peut se nourrir aussi de charognes si l’occasion se présente et joue ainsi un rôle d’éboueur de la nature. Le renard se nourrit donc souvent à notre l’avantage. Comme le note Robert Hainard, « sans revenir à la notion périmée de bêtes utiles et nuisibles, on peut affirmer que le bilan économique du renard est positif, que ce qu’il épargne de récoltes en prélevant des souris dont il est un des meilleurs sinon le meilleur prédateur, compense largement ses dégâts à la volaille.6 »

Sous l’influence des chasseurs, le préfet de l’Oise ne semble n’avoir quant à lui, jamais renoncé à cette division manichéenne entre les animaux avec les utiles du bon côté et les nuisibles dont le renard du mauvais. On a démontré que même en admettant cette dichotomie rétrograde, le renard ne devait pas être classé dans la mauvaise catégorie.

C – La vraie raison de cet arrêté ordonnant le massacre des populations de renards du département de l’Oise, c’est qu’une fois encore, l’Etat par l’intermédiaire du Préfet fait preuve d’une complaisance condamnable envers les chasseurs.

La vraie raison est dans ce petit membre de phrase : « le renard reste un important prédateur (…) sur le petit gibier ». De quel gibier s’agit-il en fait ? Le renard s’en prend avant tout aux faisans, perdrix, etc., animaux dit de tir qui sont des animaux d’élevage lâchés chaque année le plus souvent quelques jours avant l’ouverture de la chasse, incapables de survivre en milieu naturel car élevés en parquets et inadaptés à la vie sauvage.

Ce sont des proies faciles pour le renard dont le rôle est précisément d’éliminer les animaux présentant des comportements anormaux. Ces lâchers de gibier d’élevage constituent par ailleurs un risque de pollution génétique vis-à-vis des populations sauvages et la prédation exercée par les carnivores sur ce gibier – le renard n’est pas le seul – participe à la préservation de ces populations que la pression cynégétique contribue à décimer.

À cet égard le cas de la perdrix rouge Alectoris rufa est particulièrement éclairant : la plupart des perdrix ainsi introduites dans la nature sont des hybrides ou des descendants de lignées hybrides dont le génome a été introgressé par les gènes d’une autre espèce, ce qui peut contribuer à une pollution génétique du pool sauvage, qui est par ailleurs de plus en plus relictuel. On se reportera à l’étude7 dont les résultats sont résumés dans l’article sur la pollution génétique de Wikipédia. Il n’est donc pas étonnant que l’ONCFS elle-même s’inquiète. Sur son site dans la fiche consacrée à la perdrix rouge, on peut lire « ces pratiques (les lâchers) rendent presque impossible le suivi de l’évolution de la population française de Perdrix rouge à partir des prélèvements. Le risque n’est pas nul que l’espèce à l’état sauvage disparaisse sans que l’on s’en aperçoive ».

Enfin il faut aussi souligner que le renard et les autres carnassiers sauvages ne sont en rien responsables de la raréfaction du petit gibier sauvage de plaine. Elle résulte de l’évolution des pratiques agricoles et des modifications des milieux qui en découlent comme la destruction des habitats semi-naturels et de leurs connexions. C’est ainsi que si les populations de lapins ont décru de manière alarmante, perdant la moitié de leur effectif depuis la fin du siècle dernier, c’est à cause de la fragmentation du boccage qui les a éclatées en petites colonies isolées les unes des autres et de ce fait devenues extrêmement vulnérables. Le renard n’en est pas la cause et même la myxomatose n’aurait joué qu’un rôle marginal.

Ce n’est pas le renard, ni les autres petits carnivores classés nuisibles qui sont responsables de la de la diminution de la taille des couvées, ce sont les herbicides et insecticides.

Les chasseurs voient dans le renard un concurrent mais lui, chasse pour se nourrir et non par loisir. Ils en font un bouc émissaire comme d’autres le font pour le loup. Malheureusement à la différence du loup, le renard n’est pas une espèce protégée. Les préfets, ses services et donc en fin de compte, l’État peut satisfaire à la pression des chasseurs et des élus locaux qui en sont les laquais. C’est ainsi que la raison des chasseurs devient raison d’état. Une raison totalement irrationnelle et déraisonnable. Mais les faits sont têtus. Malgré les accusations répétées des chasseurs, si le gibier de plaine se fait rare, ce n’est pas à cause de la prédation du renard et autres « puants » mais bien des pratiques de l’agriculture contemporaine8.

D – La population de renards n’est pas en diminution affirment les services de la préfecture.

Curieuse formule ! Elle laisse ouverte deux possibilités :la population est stable ou la population augmente.

  1. Si elle n’augmente pas, il n’est pas « nécessaire d’opérer une régulation conséquente » (c’est-à-dire un massacre !) contrairement à ce qu’affirme la note de présentation de l’arrêté et un considérant de l’arrêté lui-même.
  2. Si elle augmente, il faudrait savoir de combien pour justifier une régulation « conséquente ». D’ailleurs « conséquente », cela est bien vague. La Préfecture ne donne aucun chiffre. On aimerait avoir une évaluation fiable de la population de renards qu’il s’agit de « réguler » ainsi qu’une estimation fondée du nombre optimal de renard pour les territoires concernés sans lesquels la « régulation » n’a pas de sens. De toute façon, une estimation de la population idéale de renards sur un territoire restera hautement subjective. En fait dire qu’une régulation conséquente est nécessaire, cela revient tout simplement à dire « tuer autant de renards que vous pourrez ». Il ne s’agit plus de régulation mais d’extermination.

Et c’est d’ailleurs ce que veulent les chasseurs. Mais cet intérêt des chasseurs ne peut en la circonstance être identique à l’intérêt général. En effet, tous les spécialistes de l’espèce Vulpes Vulpes s’accordent à considérer que bien qu’il puisse être classé comme nuisible, le renard a un rôle important dans les écosystèmes par sa prédation des rongeurs et par sa consommation de charognes.

En outre comme rappelé en A, son extermination à des fins prophylactiques ne se justifie pas non plus. Même l’ONCFS n’approuverait pas cette politique d’extermination. À propos des sinistres « Ch’tis Fox Days » organisées début 2014 par la Fédération des chasseurs du Nord, Sandrine Ruette, chef de projet sur le renard à l’ONCFS déclarait : « Lorsque des dégâts portant atteinte aux activités économiques se produisent, la règlementation prévoit d’autoriser des prélèvements pour éliminer les individus qui posent problème. Mais il ne s’agit pas de s’attaquer à une population » ce qui est le cas avec cet arrêté. Elle reconnaissait qu’il existe une méconnaissance du nombre de renards à l’échelle nationale parce que « les opérations de comptage, qui doivent surtout être réalisées la nuit, sont compliquées et on ne peut pas être partout »(Le Monde 15/2/2014)

Dans le Nord, il n’y avait pas eu de comptage depuis dix ans. Gageons qu’il en est de même en Picardie.

En épousant trop étroitement le point de vue des chasseurs, ce projet d’arrêté est entaché d’erreurs manifestes d’appréciation et doit être retiré.

Jean-François Dumas

  1. Bruno GENY de SARS, Le renard, vecteur de l’échinococcose alvéolaire : le point en Lorraine, Thèse de Pharmacie, Université Henri Poincaré – Nancy 1, Octobre 2010, p. 89) [Petavy AF, Deblock S, Prost C. (1990). « Epidémiologie de l’échinococcose alvéolaire en France, I. Helminthes intestinaux du renard commun (Vulpes vulpes L.) en Haute-Savoie. » Ann. Parasito. Hum. Comp.,65 : 22-27.]
  2. Ibid. p.91.
  3. Ibid.
  4. GENY de SARS B. o.c. p. 91 et de nombreuses références
  5. Mammifères sauvages d’Europe, quatrième édition revue et augmentée, 2003, p. 195
  6. o. c., p. 194
  7. Filippo Barbanera, Oliver R.W. Pergams, Monica Guerrini, Giovanni Forcina, Panicos Panayides, Fernando Dini (2010) ; « Genetic consequences of intensive management in game birds » Biological Conservation ; Vol143, n°5, Mai 2010, Pages 1259–1268
  8. Source : Science et décision, http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/31247/RUR.pdf?sequence=1 avec les références : Jean-Pierre ARNAUDUC. « Le bocage, milieu clé pour des espèces d’importance cynégétique. » In Les journées d’études européennes sur les bocages – Ruralité, faune sauvage et développement durable, le bocage, enjeux de territoire pour demain. Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage. 16 et 17 octobre 2002. http://www.oncfs.gouv.fr/events/point_faune/habitat/2004/bocage_colloque/14JeanPierre_ARNAUDUC.pdf  et Victor SCHERRER. Réinventer la chasse pour le XXIème siècle. Conseil économique et social. 11 décembre 2002, II – p.19, pp. 129 – 134 http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000145/0000.pdf

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