Yves Paccalet : «Si les grands animaux disparaissent, tout s’effondre»

Le philosophe et naturaliste Yves Paccalet publie « Eloge des mangeurs d’hommes »* (Ed. Arthaud), un essai rendant hommage à trois espèces emblématiques - le loup, l’ours et le requin - alors même que ces animaux sauvages font l’objet de violentes attaques en France et dans le monde.

Mort-aux-loupsLe loup, l’ours et le requin sont régulièrement sujets à polémiques. Est-ce la raison de votre ouvrage?
Yves Paccalet : Ce sont les trois grands prédateurs "français" : oui, la France héberge des ours et des loups, mais aussi des requins dans ses nombreuses îles lointaines ! Je n'oublie pas les autres gros "sauvages", tout aussi indispensables... D'une façon générale, en un temps où tout le monde ne parle que de rentabilité, d'utilité, d’argent et de profit, je ressens l'impérieux besoin de défendre la beauté de la nature, en particulier celle qui émane des grands animaux.

Naguère, l'écologie était non seulement une discipline scientifique, mais la préoccupation de la préservation des grands milieux et des espèces sauvages qui y vivent. Aujourd'hui, quand elle n'est pas triste "peinture verte", l'écologie se préoccupe d'énergie, d'agriculture, de transports… et bien sûr de politique. Ces domaines de lutte sont intéressants, mais je veux, quant à moi, revenir aux fondamentaux : sans la diversité de la vie, sans le respect des écosystèmes, tous les autres combats sont voués à l'échec.

Quel est le point commun à ces trois espèces mal-aimées par une partie de l’opinion publique?
Y. P. : Les grands prédateurs sont des mal-aimés parce qu'ils nous gênent. Les loups, les ours, les requins nous posent des problèmes. Ils peuvent dévorer nos moutons, voire, dans le cas des requins, mordre et tuer des humains. Mais ces nuisances, si elles sont dramatiques pour quelques-uns de nos congénères, restent globalement négligeables : en France, les 300 loups du pays tuent (en comptant large) 8 000 brebis par an ; sur un cheptel de 7 millions d'ovins, cela fait à peine 0,08 % de l'effectif total. C'est très embêtant pour les bergers concernés, mais tuer tous les loups ne résoudrait pas le problème de la misère économique des éleveurs...

De même, on estime que les requins causent, dans le monde, une moyenne de 10 décès humains par an. Quand on compare ce chiffre à celui des morts annuelles dues aux guerres (600 000), au paludisme (1,5 million), au tabac (6 millions) ou à la pollution atmosphérique (7 millions), on voit que l’'impact est minime. Cependant, une attaque de requin fait les gros titres des journaux du monde entier, alors qu'un mort du tabac n'est même pas évoqué...

Il nous reste, dans l'inconscient, cette terreur des prédateurs qui remonte aux temps préhistoriques. Nous devions alors nous protéger contre les carnassiers majeurs. Aujourd'hui, ce n'est évidemment plus le cas.

Vous insistez sur le fait que leur disparition serait dramatique pour l’humanité, y compris pour notre culture. Pourquoi ?
Y. P. : Il ne reste presque plus de grands carnivores, ni de grands animaux en général. Tous sont en danger dans les années qui viennent. On compte à peine 1 % de la population originelle d'ours bruns, de tigres, de panthères, de lions... mais aussi d'éléphants d'Asie, de rhinocéros ou de gorilles, sans parler des baleines franches ni des grandes baleines bleues. Tous ces animaux sont indispensables à la survie des grands écosystèmes et de notre biosphère : ils font partie de ce qu'on appelle les espèces "clés de voûte". Ils "tiennent" toute la chaîne alimentaire dont ils occupent le sommet. S'ils disparaissent, tout s'effondre.

Mais ces grands animaux - et c'est un point essentiel de mon livre - me paraissent tout aussi nécessaires à notre culture, à notre civilisation, à l'équilibre intellectuel des jeunes générations humaines. Ils figurent dans nos mythes religieux ou profanes, dans nos légendes, dans nos poèmes, dans notre littérature, notre théâtre, notre peinture, notre cinéma, nos BD. Si nous les éliminons, nous amputons notre propre culture d'un pan essentiel. Je n'envisage pas de raconter "Le Petit Chaperon rouge" à mes petits-enfants s'il n'existe plus un seul loup "en vrai" dans la nature. Qui peut comprendre la civilisation des Inuits sans l'ours blanc, celle de l'Inde sans le tigre, celle des griots d'Afrique sans le lion, celle des Polynésiens sans le requin ?

Aujourd’hui, la majorité de ces espèces sont protégées. Est-ce un signe d’amélioration pour la survie de ces animaux sauvages ?
Y. P. : Je suis très inquiet à ce sujet. Formellement, tous ces animaux sont protégés par les textes de l'UICN** ou par des traités européens, comme le loup dans la Convention de Berne. Mais cela n'empêche pas les massacres, pour des raisons diverses : on braconne les éléphants pour l'ivoire de leurs défenses, les rhinocéros pour leur corne (aux vertus prétendument aphrodisiaque et médicinale), les ours pour leur peau et leur bile, les tigres pour leur peau et pour leur os (réputés une panacée), les requins pour leurs ailerons (et la soupe qui s'ensuit).

Les milieux naturels de ces espèces de grande taille, souvent migratrices, se réduisent comme peau de chagrin : où trouveront-elles encore refuge ? Nos pollutions les empoisonnent comme elles nous intoxiquent nous-mêmes... On a vu, récemment, le préfet de l'Isère autoriser les tirs de loups dans le cœur du parc national des Ecrins ; par bonheur, les associations de défense de la nature se sont mobilisées contre cette folie, et le décret a été annulé. Mais l'épisode montre la force de la pression de mort qui s'exerce à l'encontre des chefs-d'œuvre de la nature. D'où ma colère. Et d'où ma détermination pour que cesse le carnage. Pour que nous puissions offrir aux générations futures l'enchantement de contempler encore les merveilles que l'évolution a mis des millénaires à créer...

En écho au titre de votre ouvrage, peut-on en conclure que ces « mangeurs d’hommes » doivent être sauvés pour le bien de l’humanité ?
Y. P. : Nous pouvons occuper la planète sans qu'il n'y subsiste plus aucun loup, ni tigre, ours, léopard, lion, éléphant, hippopotame, requin ou dauphin. Si c'était le cas, nous nous retrouverions à vivre dans la seule compagnie pullulante des mouches, des moustiques, des rats, des bactéries et des virus, toutes créatures que nous n'éliminerons jamais. Triste perspective ! Et la planète Terre serait en grave déséquilibre...

Non ! Il faut le savoir : nous ne nous sauverons pas tout seuls, dans un univers de béton et de macadam. Nous partageons notre passé avec les loups, les ours et les requins. Ou bien nous réussissons à partager avec eux notre avenir, ou bien nous n'aurons aucun avenir nous-mêmes.

Eloge des mangeurs d’hommes » (Ed. Arthaud)

**Union Internationale pour la Conservation de la Nature


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