Henri Nayrou, le baron de l'Ariège

Beau mélange des genres, magnifique partage des tâches. Monsieur l’élu dirigeait un hôpital public, et la société de madame y faisait des chantiers. Bienvenue en Ariège !

Enquête de Laurent Léger (Charlie Hebdo)

Henri-nayrou-baron-ariegeDigne représentant du socialisme cassoulet, mais d’un cassoulet ariégeois s’il vous plaît, Henri Nayrou a comme il se doit accumulé les casquettes. Apparatchik local du PS, il continue à creuser le sillon que la gauche a tracé en Ariège depuis la IIIe République. Notre élu est membre du conseil général depuis 1983 (oui, depuis trente-deux ans…) et le préside depuis les dernières départementales, après en avoir été pendant dix-sept ans le vice-président. Il a été député pendant quinze ans, maire pendant douze ans de La Bastide-de-Sérou, après que son propre père en a été lui aussi le premier magistrat. Une dynastie familiale, de beaux mandats, des cumuls dans la plus grande tradition de l’ancienne génération des élus de ce pays.

Et il y a le reste : cet ancien journaliste a présidé le syndicat qui gérait la station de ski Guzet-Neige, le golf club du cru, l’Association nationale des élus de montagne (ANEM). Il y a aussi l’hôpital du coin, le centre hospitalier Ariège Couserans (CHAC), un établissement public dont il a pu prendre en main la destinée en tant qu’élu. Une belle structure, avec ses mille salariés et son budget de 64 millions d’euros. Ne manque au palmarès que la présidence de la Confrérie de la saucisse de Foix !

Entre 1998 et 2007, Henri Nayrou fut simple administrateur de l’hôpital, avant d’en devenir, de 2007 à 2014, le président. Et quand notre homme quitta son fauteuil, en novembre dernier, l’un des médecins de l’établissement lui rendit un vibrant hommage, saluant notamment la création d’un centre de rééducation neurologique, dont il serait « le père », ainsi que cette capacité qu’il aurait « à mobiliser ses relations».

Justement, ses relations. Il se trouve qu’une grosse société de travaux de chauffage et de climatisation, la SARL Duclos, une boîte familiale installée à Saint-Girons depuis 1920, en fait partie. À lire les statuts de la boîte, une certaine Nicole Duclos en est actionnaire, détenant depuis 2005 quelque 30% de ses parts : madame Henri Nayrou à la ville. Mais on ne trouve aucune Nicole Duclos dans l’organigramme officiel. Et encore moins de Nicole Nayrou…

L’hôpital a longtemps fait appel à l’entreprise. Aussi loin que remontent les références indiquées sur le site Internet de la boîte, on constate qu’entre 2004 et 2009 pas une seule année ne s’est écoulée sans qu’un petit ou gros marché lui soit attribué. En 2004, elle intervient pour une unité psychiatrique (un montant hors taxes de 224 475 euros) et le service moyen séjour de l’hôpital (248 171 euros). En 2005, l’année des vaches maigres, seule la maternité a besoin d’un coup de neuf, pour 31 435 euros. L’année suivante, Duclos effectue deux chantiers pour 348657 euros.

Providentielles commandes

En 2007, le fameux centre de réadaptation neurologique, dont Henri Nayrou serait « le père », lui rapporte 450 945 euros. Ça continue ensuite : 248 289 euros en 2008, 260 774 euros en 2009. Le site est muet sur les chantiers en cours, mais 574 450 euros auraient été prévus pour la réhabilitation d’un EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). Soit en tout quelque 2,4 millions d’euros. Merci, l’hôpital public!

La société Duclos n’a pas toujours été florissante. Qu’auraient été ses résultats sans les commandes providentielles de l’hôpital ? Sans les marchés passés par le conseil départemental, dont Nayrou a été simple élu avant d’en prendre la tête — plus de 800 000 euros ? Voire même sans le contrat de maintenance passé avec le golf local, que Nayrou préside aussi ? Là, on n’est plus dans l’argent public, mais bon…

Pour débiter des banalités, Henri Nayrou se pose là. Lui qui s’est vu reprocher son «clientélisme» par ses opposants a lancé, le jour de son élection comme président du département : « Mon parti, c’est l’Ariège ! » Fallait oser. À Charlie, il assure, à propos du conseil départemental, n’avoir « jamais participé aux travaux de la commission d’appels d’offres ni aux commissions “Bâtiments Travaux Publics”. Aucune attribution de marché à l’entreprise Duclos n’a été faite en ma présence à la Commission Permanente du Conseil général ». Concernant l’hôpital, il expliquait n’avoir « jamais fait partie d’une commission d’appels d’offres » : « Je n’ai jamais eu à connaître des choix concernant l’entreprise Duclos. » Après étude d’un dossier technique, « le directeur était seul compétent en la matière », ajoute-t-il, dénonçant une « instrumentalisation » de la presse. Mais « à quoi servait-il donc, alors ?», s’interroge Francis Le Bras, un investisseur lésé dans une affaire locale.

L’Agence régionale de santé expliquant qu’elle n’en est pas chargée, on aimerait savoir comment les marchés sont contrôlés dans cet hôpital public. Un rapport de la chambre régionale des comptes sur la gestion du CHAC est passé à côté de la question. Voilà, on ne parlait jamais de l’Ariège dans Charlie, eh bien, c’est fait.

Laurent Léger

Source :  Charlie Hebdo n° 1200 / 22 juillet 2015

Lire aussi

Commentaires