Le prétexte de l'ours

Le musée grison de Poschiavino pourra présenter la version empaillée de l'ours M13, abattu en février dernier “pour protéger la population”. Et voilà qu'un autre ours a la mauvaise idée d'émigrer en Suisse...

" Des éleveurs abandonnent leur alpage à cause de l’ours ! "

SUISSE - Pour la première fois, aucun mouton ne paît sur l’Alp Mundin, dans les Grisons. Les paysans disent avoir perdu de l’argent suite à l’attaque du prédateur en 2014. Au sein du hameau de Tschlin, la décision a été prise ce printemps: il n’y aura plus de moutons en estivage sur l’Alp Mundin. Les bêtes ont été menées dans d’autres localités de la vallée, leur sécurité ne pouvant être assurée sur l’alpage perché sous les falaises du Piz Mundin.” (Source : Le temps)

Plus d'un an après l'abattage de M13 dans le Val Poschiavo, les Grisons reçoivent depuis vendredi matin la visite d'un (een, one, ein, uno, 1) nouveau plantigrade en provenance d'Italie. Drame dans la montagne...

par Marc Laffont

Le prétexte de l'ours

Merci à la Buvette de m’avoir signalé cet article que j’avais vu récemment.  Le titre, « Des éleveurs abandonnent leur alpage à cause de l’ours !” est (volontairement?) sensationnaliste. Quand on lit l'article en entier, on voit que le prétexte de l'ours qui chasse l'éleveur de la montagne n'est pas très solide, et que la rédactrice de l'article n'est guère convaincue :

  • Le directeur de la coopérative admet que le déclin a commencé avant l'arrivée de l'ours (un seul).
  • Il a lui-même vendu il y a 3 ans son troupeau pour acheter une auberge, bien avant l'arrivée de l'ours (pré-science?).
  • La tendance générale est à l'abandon "des alpages sur les terrains escarpés et difficiles d’accès, qui possèdent une faible productivité"; dixit le responsable du programme de recherche.
  • Cette tendance semble difficile à enrayer, malgré de gros moyens mis en œuvre (120 millions de FS).
  • "peu d’éleveurs invoquent l’ours ou les loups lorsqu’ils abandonnent leur alpage".
L'ours M13
L'ours M13

Le directeur de la coopérative admet une mortalité ovine toutes causes confondues de 10 %.
Si cette année, avec 150 bêtes, c'est, comme il l'affirme, la moitié du cheptel de l'an dernier, c'est que l'an dernier et précédemment, il y avait environ 300 brebis, dont 30 mourraient  d'une autre cause que l'ours.

Si l'indemnisation des 15 brebis attribuées à l'ours, 300 francs suisses (environ 280 €) chacune, "ne couvre pas les frais réels", que dire alors des autres brebis mortes pour toutes autres raisons, et qui ne semblent pas faire l'objet de compensations?

Je ne connais pas particulièrement la cote des brebis helvétiques, mais à 300 FS par brebis, l'indemnisation  semble supérieure à la valeur intrinsèque de chaque animal, plus proche de 200 FS (Source : agriexpert.ch : valeurs indicatives 2014 pour la comptabilité agricole, pdf page 7).

Le vrai problème, comme ailleurs en Europe, c'est la rentabilité économique, qui ne permet, d'après l'article, de couvrir les coûts d'un berger qu'à partir de 1.000 têtes !

Or d'après les affirmations du directeur de la coopérative, il y a 4 troupeaux sur le hameau totalisant 150 brebis. Ce qui sous-entend un présence/surveillance humaine réduite à la portion congrue pour d'évidentes raisons économiques.

Dans ce cas évidemment, "les barrières électriques ne servent à rien". Les chiens de protection non plus... , d'ailleurs comment les payer.

Si la présence d'UN ours est présentée comme LA raison de l'abandon de l'alpage "perché sous les falaises" en question, il ne précise pas la raison de la disparition de 2 éleveurs sur 4 pour l'an prochain. Lui-même, 59 ans, a vendu son troupeau il y a 3 ans pour investir dans l'accueil des randonneurs. D'autres sont, soit peut être en âge de prendre leur retraite, soit ont pu avoir le même genre d'idée.

La présence de l'ours (comme du loup) pourrait d'ailleurs en attirer un certain nombre, de touristes. A l'inverse, le tir d'un loup dans le Valais s'était traduit en 2013 par une baisse de la fréquentation touristique. (Lire : "Une carte postale valaisanne bien entachée" Valais La fronde contre l’initiative Weber, des tracts anti-vaudois et le tir d’un loup ont entaché l’image du canton). "Le tir d’un loup dans le Haut-Valais à la fin du mois d’août aurait aussi provoqué l’annulation de réservations dans certains hôtels du Haut-Valais, les clients suisses alémaniques étant très sensibles sur cette question."

A méditer, lorsqu'on se ré-oriente vers l'accueil touristique...

"Si j'ai monté cet élevage, c'est pour ne pas avoir à surveiller les bêtes"

En fait, cet article, et surtout l'argumentaire du directeur de la coopérative (qui n'est plus lui-même éleveur...) sur le point d'être dissoute, me fait penser à un article de La France Agricole de 2004, que j'ai retrouvé hier, par hasard. Il y était déjà question d'un grand prédateur, le loup, arrivé en 2004 dans ce secteur de l'Ain. Le loup serait donc devenu LA menace de l'élevage dans le secteur !

Pourtant, en fin d'article, il était dit que "dans la région, il y a 20 ans, ils étaient 5 éleveurs. Ils ne sont plus que 2 (en 2004). L'autre arrête à la fin de cette année. Si au printemps le loup est encore là, (le dernier éleveur) abandonnera l'élevage..."

Là aussi, il y a dans la manière de rédiger l'article l'idée que le loup va être CELUI qui aura fait disparaître l'élevage "dans la région". Or il n'y a pas eu besoin du loup pour passer de 5 à 1 élevage sur les 20 ans qui ont précédé...

Pour conclure une citation de ce "dernier éleveur" (pluri-actif, encore actif en 2015...) dans ce même article : "Si j'ai monté cet élevage, c'est pour ne pas avoir à surveiller les bêtes. Berger, c'est un autre métier qu'éleveur." Parole d'éleveur, dédiée à tous ceux qui confondent les métiers de berger (si bucolique...) et d'éleveur (lequel se passerait souvent volontiers du berger...).

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