Charybde ou Scylla (ou pire...)?

Bernard Pesle-Couserend est un habitué de la Buvette. Sa plume est acerbe et trempée dans le vécu. Bienvenue au Vieuxconistan !

Par Bernard Pesle-Couserend.

Moule-decouilleesIl n’y a pas beaucoup de pays où un petit diablotin hydrocéphale, pâle copie pas drôle de l’acteur Louis de Funès, peut espérer redevenir président (et même déjà devenir…) après s’être fait lourder une première fois. D’ailleurs, quitte à élire un humoriste, autant faire comme le Guatemala et en choisir un vrai…


Le Vieuxconistan appartient à ce cercle très fermé des phares de la démocratie.
 Aux Etats-Unis, il est courant de dire que chacun a droit à une deuxième chance. Chez nous, on est plutôt sur une logique Shadok, qui pré-suppose que seul celui qui échoue plusieurs fois peut finir par réussir. Celui qui a échoué saura tirer les enseignements de ses échecs. Il peut donc revenir. En mieux.
 Si ce rare exploit est à portée de talonnettes de notre diablotin, c’est bien sûr grâce à la mémoire de l’électeur, aujourd’hui inférieure à celle d’un poisson rouge (9 secondes pour le poisson rouge). 
Mais c’est surtout grâce à la performance gouvernementale du groupuscule actuellement au pouvoir : le Parti Sankouyes.


Le Parti Sankouyes a réussi à faire élire son candidat à la magistrature suprême. Doté d’une solide vis comica lui-aussi, mais différente. Une sorte de mixage improbable entre la bonhomie lubrique d’un Benny Hill et le côté gaffeur d’un Pierre Richard. Enfin bref, au bout du compte, il a été reçu à un concours de circonstances. Sankouyes donc, mais pas sans dents. Elles rayent le parquet, au moins autant que celles de son prédécesseur potentiel successeur, mais de manière moins ostentatoire. C’est ce qui a fait sa carrière et son succès : amis et adversaires l’ont appris à leurs dépens, souvent trop tard…



Moi, une fois président, quel programme ?

Passé le cap des trois mois, tout président élu n’a rapidement qu’une obsession : se faire ré-élire. Au Vieuxconistan, les seuls présidents à ne pas avoir cherché à être réélus en ont été empêchés par la maladie. Tous les autres ont cherché à l’être, mais en ont parfois été empêchés par le peuple.


Pour réussir, le président Sankouyes a élaboré une stratégie bien à lui… 
Oh ! Il ne part pas de rien non plus. Il y a les bases incontournables, communes à tout animal politique formaté au XX ème siècle : en démocratie feinte, on n’est jamais élu sur un bilan, mais par la vente d’un programme. En réalité, pas tout à fait : il sait que ce qui compte pour contribuer à une réélection, ce n’est pas de présenter un solde positif sur l’ensemble du mandat, c’est juste de présenter un solde positif sur les 10-12 derniers mois du mandat. Pas vraiment besoin de plus. Il y a des exemples fâcheux qui démontrent que, sur un mandat de 5 ans, avoir 4 premières bonnes années ne sert strictement à rien, si la dernière ne l’est pas…


Il faut donc œuvrer à réussir sa fin, pas son début, ou même ses trois-quarts (cf, la mémoire de l’électeur). Faire passer le chômage de 10 à 9 % ne sert à rien, si dans la dernière année, ce chiffre est remonté à 9 % après être passé par 8 %.
 Il vaut mieux passer de 10 à 11 %, après une pointe à 12 % un an avant le scrutin : la seule chose qu’on espère voir retenue, c’est la dernière tendance : celle de la baisse, qui se prolongerait en cas de réélection. Vous suivez ?


En cette année de coupe du monde de rugby, c’est une logique d’actualité : au rugby, quand le ballon ne sort pas du regroupement, c’est la progression à la fin de l’action qui détermine l’équipe à qui sera rendue la balle, pas le différentiel de progression entre le début et la fin de l’action. Pour les clefs du palais présidentiel, c’est un peu pareil.



Un peu de Stratégie


Au Vieuxconistan, on n’a pas de pétrole pour masquer le fait qu’on n’a pas d’idées non plus.
 Pas de talent, pas d’or. Que faire donc, quand on n’est pas aidé par la conjoncture, ni par ses collaborateurs, pour garder la main ?


Et bien il faut tout miser sur la fin de l’action !
 Mais sous l’apparence de l’improvisation teintée d’amateurisme se cache en fait une véritable anticipation. A partir du moment où l’on a acté que le bilan global ne pourra pas être bon (au bout de 6 mois), il faut très tôt embrayer sur les concessions, les compromis, les compromissions… Mais pas avec n’importe qui : avec des personnes qui ne voteront sans doute pas pour vous, mais qui ont en main, croit-on, les moyens de « réamorcer la pompe à croissance », dont bénéficiera, dans un second temps, beaucoup de monde. Donc aussi ceux qui votent traditionnellement pour vous, mais qu'on ignorera superbement pendant l'essentiel du mandat. Ensuite, il sera toujours temps dans les quelques mois qui précédent le scrutin de câliner ce cœur de cible électoral pour qu’il retourne au bercail. A défaut d’avoir les moyens de le câliner, il reste l’autre volet du plan : lui faire peur en lui prédisant pire en cas de défaite. Votre choix est simple : 


  • soit c’est moi, qui n’ai rien fait pour vous, et n’a pas forcément prévu de faire plus à l’avenir.

  • soit c’est quelqu’un d’autre, qui a lui (ou elle…) tout un programme contre vous.
 Alors ? Vu comme ça, on fait toujours sa précieuse ?



Et beaucoup de tactique


Une fois adoptée la stratégie, reste à adapter la tactique. Plus complexe sur le principe.
 Sur le principe seulement, car elle est finalement assez simple : on n’a rien à refuser à ceux qui, pense-t-on, peuvent créer ou maintenir de l’emploi, fut-il fortement subventionné, fortement polluant ou les deux à la fois.



1° corollaire : La destruction de la nature !
 

Lorsqu’on est nostalgique des 30 glorieuses, et incapable de sortir de ce cadre, quel est donc le seul moyen de créer des emplois qui dispense de réfléchir ? La destruction de la nature !


Comment a t-on fait, après 1929, pour sortir de la crise ? Une politique de grands travaux publics ! Pour faire quoi ? Bah ! peu importe, en fait : l’important, c’était d’abord d’occuper les gens. Et Dieu a créé la nature pour que l’Homme puisse en disposer à sa guise, ne l’oublions pas. Bon, évidemment, ça c’est inéluctablement fini par une petite guerre, mais ça ne change pas le principe de la nature servant de paillasson…


La mission de l’Homme moderne n’est-elle pas de protéger la nature, d’elle-même et du risque suprême de l’ensauvagement, en la jardinant ? 
Franchement, ne vaut-il pas mieux qu’il y ait un aéroport, un barrage, un parc de loisirs ou une autoroute plutôt qu’un rien qui ne produit rien ? 
Ne vaut-il pas mieux subventionner des activités qui produisent beaucoup moins qu’elles ne coûtent, mais en préservant un cheptel électoral sous assistance, plutôt que de voir l’Homme reculer devant la nature ?


Franchement, l’Homme n’est-il pas prioritaire sur « toutes ces histoires d’environnement » ? 
Ne vaut-il pas mieux cajoler des chasseurs et éleveurs « créateurs de biodiversité », « premiers et meilleurs écologistes du Vieuxconistan », et qui votent, plutôt qu'une minorité de zadistes « ultra-violents » qui ne sont même pas inscrits sur les listes électorales (mais dûment fichés comme il se doit pour tout empêcheur de saccager et polluer en rond...) ?
 


Plus tard, et seulement plus tard (car la seule évocation du mot « écologie » bloque la sainte-croissance…), il sera toujours temps de conserver un petit coin paumé, dont la valeur marchande sera d’autant plus grande que ces petits coins seront rares. Trop de nature banalise la nature. Si on veut donner de la valeur marchande à la nature, il faut la raréfier.


C’est à ce moment là que s’effectue la récupération des « environnementalistes ». Trop contents de pouvoir sauver une minuscule part d’un timbre-poste dont on ne peut vraiment rien faire, car même les brebis sur-subventionnées n’y vont pas. Le plus rigolo, c’est que ces « environnementalistes » croiront qu’ils y sont pour quelque chose dans la « conversion à la thèse de l’écologie » du président ! Alors qu’il se sera juste borné à leur imposer la baisse de leurs prétentions, déjà pas très élevées, tout en les mettant en œuvre le plus tard possible.


En politique environnementale comme en politique générale, les promesses non tenues sont les plus « développement durable », car elles peuvent être recyclées plusieurs fois. 
Exemple :

  1. On promet une loi sur la biodiversité l’année n.
  2. On en parle pendant les années n+1 à n+2.
  3. On en débat durant l’année n+3.
  4. Si bien que lorsqu’on la vote l’année n+4, le public a l’impression que ça débouche sur une loi majeure, vu le temps écoulé. Alors qu’on a juste accouché d’une souris. Mais la synergie est incontestable : une promesse, 4 ans de baratins…



2° corollaire : Ne pas confondre participation citoyenne et optimisation électorale.

Le populisme discret, voilà la clef !
Exemple :

 La participation citoyenne, lorsqu’une option est soutenue par 75 % de la population, implique de prêter une petite attention à la voix populaire sollicitée. Pas de se rallier mécaniquement au plus nombreux, simplement en tenir compte. Surtout si l’opinion publique et les avis scientifiques convergent, ce qui n’est pas si fréquent. 
75 % de « pour », 25 % de « contre », c’est un ordre de grandeur qui revient assez souvent quand il est question de protection de la nature.
 Mais :
Si sur ces 75 %, seuls 5 % en font une raison de changer de bulletin de vote, le chiffre à retenir, c’est 5 %.


Si dans les 25 % d’opposants à l’option, 15 % en font une raison de changer de bulletin de vote, le chiffre à retenir, c’est 15 %.


Au final, c’est donc 5 % de « pour » et 15 % de « contre » (et 80 % de sans objet).On retrouve donc bien un ratio de ¾ vs ¼, mais à l'envers. Donc, dans une logique d’optimisation électorale, il faut être pour les « contre ». Surtout si le découpage électoral fait la part belle aux 15 % qui pèsent 75 % Vous suivez toujours ? Pour ce qui est de la démocratie participative, elle en reste au stade du développement durable de la promesse, et c’est bien là l’essentiel. Quant aux scientifiques, combien de divisions ?



3° corollaire : Il va tellement falloir lâcher à certains, qu’il devient impératif, pour se soulager, de se venger sur d’autres.

Dans ce cadre, il importe de s’inspirer de ce que les prédécesseurs ont fait de mieux : être tyranniques envers les faibles et serviles envers les puissants, en plus de l’incurie, c’est aussi ce qui fait la griffe des Sankouyes.


Là aussi, la base est simple : selon que vous serez un fervent agro-destructeur ou un militant éco-protecteur, les interventions de gendarmerie vous rendront blanc ou tuméfié. Impunité donc pour les milices agricoles fascisantes « dont on peut comprendre l’exaspération » et haro sur « quelques marginaux hirsutes et anti-progrès », faciles à diaboliser, car personne ne veut sérieusement leur ressembler. Ce sont eux les véritables dangers pour notre belle démocratie. Les fâcheux ruraux n'ont surtout pas comme objectif de modifier l'ordre établi (il leur est bien trop favorable en l'état...). Peu importe si le vernis de légalité de plusieurs décisions craque de toutes parts : Grâce aux médias, il sera toujours possible de manipuler le bon peuple pour lui faire détester les opprimés et lui faire adorer ses oppresseurs. C’est une question d’éléments de langages, de timing et de répétition…



Par ricochet, la Sankouyie a peut-être définitivement fixé les modalités de gestion des possibilités d’influence dans le vaste domaine « environnemental ».


Avant, on avait à peu près ça (liste des cas non exhaustive) :



  • Arguments écolos sans autre moyen de pression = faibles résultats
.
  • Arguments écolos + éléments de droit favorables = quelques résultats sur la durée obtenus grâce à la justice nationale, quelquefois bonifiés par la justice européenne

  • Arguments écolos + potentiel de nuisance = ça se discute (rare)

  • Arguments anti-écolos + potentiel de nuisance + lobby agricole = résultats importants, mais parfois réduits par l’intervention tardive de la justice nationale, voire européenne (dommage électoral contenu)



Mais ça c’était avant… Désormais, ça ressemble plutôt à ceci :



  • Arguments écolos sans autre moyen de pression = aucun résultat

  • Arguments écolos + éléments de droit favorables = faibles résultats tardifs, essentiellement après intervention de la justice européenne (justice nationale rendue inopérante par le cadre réglementaire)

  • Arguments écolos + potentiel de nuisance = grenade offensive

  • Arguments anti-écolos + potentiel de nuisance + lobby agricole = résultats importants et rapides, éventuellement supérieurs aux attentes lobbystiques, avec cadre juridique national fraîchement ciselé sur-mesure, mais susceptible d’être très tardivement cassé par la justice européenne (dommage électoral minimisé ou/et reporté)



Nul doute que les successeurs des Sankouyes reprendront à leur profit tous ces beaux principes… 


Perspectives électorales prévisionnelles



Tout ça n’a que peu de chances d’aboutir d’un point de vue électoral pour les élections intermédiaires. Ne serait-ce que parce que les électeurs courtisés pour leur écrasante majorité n’en auront jamais assez, quel que soit le drap d’or déployé pour eux, et ont déjà prévu de voter pour un autre camp. Et inversement, une simple application tardive de lubrifiant ne suffira probablement pas à faire rentrer au bercail une proportion suffisante de l’électorat présumé « captif », et qui ne l'est peut être pas tant que ça. Mais ces élections intermédiaires ne sont pas l’objectif du président Sankouyes…


Est-ce que cela peut fonctionner pour la seule élection visée, la présidentielle ?
 Difficile à anticiper, car il y a peu de cas comparables dans l’histoire du Vieuxconistan.
 Et il y a toujours la possibilité d'évènements imprévus susceptibles de rebattre la cartes.
 L'élection présidentielle n'est pas une élection comme les autres : c'est la seule pour laquelle chaque bulletin pèse le même poids. Ce qui rend la courtisanerie des lobbies locaux moins rentable.
 Mais si Moi, re-président, ça marche, Machiavel pourra aller se rhabiller. 


En même temps que la Nature et la démocratie.


Et si ça ne marche pas ?
 Ben pareil…ou pire.

 A se demander si la destruction de la Nature n’est pas en définitive le véritable et principal objectif du cheptel politique, d’où qu’il vienne.
 Et il apparaît de plus en plus clairement que la démocratie est un obstacle à cet objectif…

Pour en relire d'autres du même auteur, c'est ici : Bernard Pesle-Couserend

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