Un point sur la filière ovine automne 2015

Le contrat sans la contrainte. De toutes façons, ce sont majoritairement les « bobos parisiens » qui payent

Préambule

Chaque année, le Service de la Statistique et de la Prospective (SSP) effectue une enquête cheptel destinée à déterminer les évolutions d’effectif concernant les différentes filières d’élevage. Cette étude représente l’ossature de la publication annuelle de l’Institut de l’Elevage intitulée : Productions ovines lait et viande - chiffres clés 2015, dont la dernière mouture, portant sur l’année 2014, a été mise en ligne en septembre. Cette publication existe également pour d’autres filières d’élevage.

Les habitués de la Buvette remarqueront une forte ressemblance avec une note portant le même nom, mise en ligne il y a environ un an. Il s’agit en effet surtout d’une mise à jour en fonction des données les plus récentes. 
Des changements dans la mise en forme du document source tendent à compliquer les comparaisons dans le temps. Ce n’est peut être pas dû au seul hasard…

Structures de production
    
Fin 2013, le nombre de brebis mères allaitantes (élevées pour la viande) était de 3 904 000 animaux, soit une quasi stabilité (-1,0 %) par rapport à fin 2013. On a donc assisté en 2014 à un « ralentissement de la baisse » par rapport à la tendance moyenne sur 15 ans. La baisse est de 31,5 % depuis 2000 (-45 % depuis 1990).


Le nombre de brebis mères laitières était fin 2013 de 1 575 000 animaux, ce qui traduit une relative stabilité depuis 2000. Toutefois, on observe une tendance récente à la diminution (-4,5%) après un maximum atteint fin 2010 (1 647 000). Depuis 1990, la hausse atteint cependant 16 %. Comme l’évoquaient certaines sources, il semblerait que le potentiel de croissance du secteur laitier soit saturé.

Animaux

Evolution-du-cheptel-1

Exploitations

Evolution-n-exploitation

La régression du nombre d’exploitations détenant des ovins ne s’explique pas seulement par le déclin du cheptel, mais aussi par la régression du nombre d’exploitations détenant des petites quantités d’ovins.
Entre 2010 et 2014, plus de 14 000 exploitations ovines allaitantes ont disparu, ce qui représente un rythme de disparition de l’ordre de 9 exploitations par jour.

Evolution de la taille des troupeaux / Age des éleveurs


Cette répartition est inchangée, car il s’agit là des données de 2010. Toutefois une modification a été apportée dans la présentation, car la ventilation par tranche d’âge entre les éleveurs ovins lait et viande est désormais disponible.

Taille-troupeau-3

63 % des brebis allaitantes sont détenues dans des troupeaux de plus de 200 têtes, dont un ¼ de plus de 500. Cette proportion atteint 85 % pour les brebis laitières, suite à une concentration du cheptel entamée plus précocement.

A l’instar de la population française, la tendance au vieillissement des éleveurs est sensible. La nouvelle présentation met en évidence que ce vieillissement est davantage prononcé chez les éleveurs ovins viande : 61 % d’entre eux ont plus de 50 ans, dont 30 % plus de 60 (contre 8 % des laitiers). Les plus de 50 ans détiennent encore près de la moitié du cheptel. Les moins de 40 ans ne représentent plus que 15 % des éleveurs ovins allaitants, et détiennent 23 % du cheptel.

Par extrapolation, on peut estimer qu’environ 40 % des éleveurs ovins allaitants prendront leur retraite dans le courant de la prochaine PAC (2015-2021). Leur permettre d’arriver jusqu’à cette échéance, tel est l’objectif principal de cette future PAC. Pour les plus jeunes, il sera toujours temps d’y réfléchir à l’horizon 2020…

Répartition Géographique

Changement de comptabilité qui, de fait, nuit (volontairement ?) aux comparaisons. Il ne s’agit plus désormais des effectifs ayant demandé la prime ovine, mais des effectifs de brebis et agnelles saillies. Je reproduis donc d’abord le tableau établi fin 20103, permettant d’apprécier les évolutions d’effectifs régionaux sur la durée (1990-2012).


  Repartition-geographique-4

Entre 1990 et 2012, les baisses les plus modérées (car il n’y avait pas de hausse) étaient observées dans les régions suivantes :

  • PACA -9 %, Lorraine - 22 %,
  • Languedoc-Roussillon –24 %,
  • Midi-Pyrénées - 24 %,
  • Aquitaine et Rhône-Alpes - 28 % ;

Dans le même temps, la baisse au plan national était de 33 %.

Plusieurs fiefs « historiques » de la production ovine ont vu leurs effectifs s’effondrer au cours des deux dernières décennies.
C’est le cas des régions :

  • Poitou-Charente (- 58 %),
  • Limousin (- 59 %),
  • Bourgogne (- 57 %)
  • et dans la région Centre (- 62 %).

Les régions qui connaissent le plus fort déclin depuis 1990 ne sont pas concernées, à ce jour, par la « problématique » grands prédateurs. C’est au contraire parmi les régions où vivent ceux-ci que les effectifs ovins résistent le mieux. Signe que déclin avéré ou reprise hypothétique de l’élevage ovin dépendent de bien d’autres paramètres que l’absence ou la présence de quelques loups, lynx ou vautours fauves. Ces autres paramètres sont juste un peu moins médiatisés, c’est tout…

Place maintenant au « nouveau tableau », basé sur les effectifs de brebis et agnelles saillies.

Agnelles-saillies-4b

Peu d’enseignements à tirer : il manque le recul dans le temps lié au changement de méthodologie encore pour quelques années.

La viande ovine en France

NB : les quantités sont exprimées en « tonnes équivalent carcasse ». Peut être est-il utile de donner la définition de cette unité de mesure : Il s’agit d’une unité employée pour pouvoir agréger des données en poids concernant des animaux vivants et des viandes sous toutes leurs présentations : carcasses, morceaux désossés ou non, viandes séchées, etc. On applique au poids brut un coefficient propre à chaque forme du produit : 1 pour une carcasse entière par définition, 0,5 pour un gros bovin vivant, 1,3 pour les morceaux désossés, 1,8 pour les saucissons, par exemple (source : Ministère de l’Agriculture).

Evolution de la production française

Evolution-production-5

La production indigène de viande ovine en 2014 s’établissait à 80 000 tonnes équivalent carcasse (tec), chiffre stable par rapport à 2013. Une petite partie étant exportée, ce sont 73 000 tec qui ont été consommées dans l’hexagone. Sans ces exportations, la production française pourrait couvrir 45 % de la consommation (178 000 tec).

Avec un cheptel de  près de 5,5 millions de brebis, dont presque 4 millions dédiées spécifiquement à la production de viande, la production française devrait être supérieure à ces 80 000 tec. Mais la productivité numérique française, passée de 1,1 à 0,66 agneau/brebis/an entre 1990 et 2013, est en retrait par rapport au standard européen.

FranceAgrimer apporte une explication à cette situation dans ce document (septembre 2014) :


« En France, les systèmes extensifs bénéficient de montants d’aide supérieurs à travers l’ICHN (Indemnité Compensatrice du Handicap Naturel), la PHAE, prime à l’herbe, et les DPU «herbe» du premier pilier.

Ces aides ne sont soumises à aucune condition sur la production et imposent un taux de chargement maximum. Elles pourraient induire un décrochage entre la production et le revenu perçu par le producteur, n’incitant pas à une amélioration de la productivité dans les systèmes extensifs. Or le poids de ces aides est, historiquement, plus important en France qu’en Irlande et au Royaume-Uni. Cela pourrait expliquer que les systèmes extensifs des autres états membres européens restent dépendants d’une plus grande productivité afin d’assurer un revenu satisfaisant.

Une prime à la brebis est maintenue, mais elle n’est soumise à aucune condition sur la productivité et ne constitue pas une incitation à améliorer celle-ci dans les élevages. En 2003, une brebis française produisait en moyenne 13,66 kilogrammes d’agneau dans l’année contre 13,01 en 2013, soit une baisse de 650 grammes. »

Importations

Importations-6

L’approvisionnement en viande ovine en 2014 a majoritairement été assuré par de la viande importée. On remarque toutefois que les importations sont à nouveau en légère baisse (1 %) par rapport à 2013.
En 2014, le Royaume-Uni, avec 41 % des importations (soit un petit ¼ de la consommation), arrive toujours en tête. Pour la deuxième place, l’Irlande (19 %), devance encore la Nouvelle Zélande (presque 17 %), et l’Espagne (9 %).

La part relative néo-zélandaise est sur une tendance à la régression sur les dernières années, suite à une baisse de la production d’une part, et la réorientation des exportations vers le Moyen-Orient et laChine d’autre part. Elle représente aujourd’hui à peine 10 % de la consommation de viande ovine en France. Donc, contrairement à une idée reçue, la Nouvelle Zélande est loin d’être le principal fournisseur de la France.

La présence de l’agneau néo-zélandais en Europe explique toutefois, par ricochet, l’arrivée d’agneaux britanniques en France. Pour l’Espagne, dont on connaît les difficultés économiques, l’agneau est devenu prioritairement un produit d’exportation, car compétitif : alors qu’en 2006, la consommation dépassait les 5 kg/habitant, elle est aujourd’hui tombée à moins de 2 kg ! L’Espagne exportait en 2014 30 % de sa production (alors que le pays était juste à l’autosuffisance en 2006). Espagne, pays aux 200 ours et aux 2 500 loups…

Une stratégie comparable semble impossible de l’autre côté des Pyrénées : la France possédant le prix au kilo le plus élevé des pays producteurs, les points de chute en matière d’exportation sont peu nombreux. Notons cependant dans ce cadre le développement plutôt récent d’une filière d’exportation d’ovins vivants sur plusieurs milliers de kilomètres à destination du Liban (26 000 têtes en 2014, surtout des brebis de réforme, car de – en – consommées par les français). Le Liban, et son abattoir de Beyrouth, à l’intérieur duquel le concept de « bien être animal » prend toute sa véritable signification. Situation qui ne semblait pas trop poser de problèmes éthiques à ceux qui larmoient facilement devant le résultat d’une attaque de « grand canidé »…

Grâce à la mobilisation associative (de défense animale, pas agricole...), cet abattoir a été (provisoirement) fermé à l’automne 2014 pour « réhabilitation ».

Il n’est cependant pas nécessaire d’aller à l’autre bout de la Méditerranée pour déplorer de graves entorses à la dignité animale dans des abattoirs : une vidéo tournée dans le sud de la France en a fait la preuve récemment…

Consommation contrôlée par bilan

Venons au cœur du sujet : la consommation annuelle par français continue sa régression tendancielle (2,7 kg/an/personne, encore en légère baisse par rapport à 2013). Cette consommation était de 5,5 kg vers 1991-1992, période que l’on peut considérer comme l’apogée de la consommation individuelle de viande ovine en France.

La consommation annuelle individuelle a donc été divisée par deux en environ 20 ans.
 La viande ovine consommée en France en 2014 n’était d’origine hexagonale qu’à hauteur de 41 % (73 000 tec sur 178 000).


 

Consommation-7

La baisse de consommation de viande ovine s’inscrit dans un contexte global de réduction de la part de la viande dans l’alimentation. Cette diminution est cependant plus marquée pour l’agneau, depuis l’épidémie de fièvre aphteuse de 2001, que pour n’importe qu’elle autre viande, hormis le cheval.

Pour la viande spécifiquement d’origine française, le bilan est encore plus sombre. En effet, vers 1993, viande indigène et étrangère se partageaient le marché à peu près à parité.
Cela représentait donc environ 2,7 kgec de viande d’origine française/personne/an. Cette consommation est tombée en 2014 aux alentours de 1,2 kgec. Soit donc une baisse de 55 % en 20 ans.

Achats de viande d’agneau par les ménages français

Depuis l’année dernière, la publication « chiffres clés : productions ovines lait et viande » rajoute une information : l’évolution des achats de viande ovine à partir du panel de consommateurs « Kantar ». c’est donc une manière d’apprécier l’évolution de la consommation, non plus à partir des données issues des abattoirs, mais des déclarations d’un panel d’acheteurs :

 

Achats-viandes-8

Deux années, c’est trop peu de recul pour émettre une conclusion. Deux points semblent cependant émerger :

  • la baisse des achats semble plus nette que la baisse des volumes traités en abattoir
    
  • la baisse des achats semble suivre l’évolution des prix au détail


Une certitude : le taux de pénétration est plus élevé chez les ménages aisés (61 %) que chez les ménages modestes (48 %).
Il n’est pas inutile de rappeler que le prix payé entrée abattoir aux éleveurs français est parmi les plus élevés d’Europe. Cela vaut d’ailleurs pour la plupart des viandes, et était déjà valable avant le mouvement d’humeur du monde de l’élevage de l’été 2015. A titre d’exemple, voici les cours en vigueur début octobre 2015 dans les principaux pays producteurs :

  • France : 6,41 €/kg de carcasse

  • Royaume-Uni : 4,61 €/kg

  • Irlande : 4,21 €/kg



Promotion agneauLe taux de pénétration suit également un gradient décroissant en fonction de l’âge, bien plus prononcé que celui lié au revenu des ménages :

Seuls 29 % des moins de 35 ans ont acheté de la viande ovine en 2014, représentant 6 % des volumes.
Ils étaient 37 % en 2006, pour 8 % des volumes…

A l’inverse, le taux de pénétration atteint 73 % chez les plus de 65 ans, soit 42 % des volumes. Mais même dans ce « bastion » de la consommation de viande ovine, le taux de pénétration se tasse : il était de 75 % en 2006. En 2014, 76 % des volumes achetées l’ont été par des ménages de plus de 50 ans. En 2006, c’était seulement 68 %.

Les efforts de « reconquête ovine » principalement auprès du jeune public, telle la discrète campagne « Agneau presto » depuis 2008, n’ont pas vraiment d’impact sur le volume de consommation. Aucune autre viande ne présente un différentiel aussi prononcé entre classe d’âge de consommateurs. Toutefois, ces échecs ne semblent pas décourager les pouvoirs publics : un programme de communication de trois ans, et doté de 7,7 millions d’€, est prévu dans six pays (Angleterre, Irlande, France, Belgique, Allemagne et Danemark) avec pour objectif d’enrayer le déclin de la production et de la consommation de viande ovine…

Conclusion (quasi-inchangée)

La viande ovine ne représente qu’un peu plus de 3 % de la consommation totale de viande en France.

La part spécifiquement française correspondant à une petite moitié du tonnage consommé, cela signifie que la proportion de viande ovine d’origine française, c’est environ 1,5 % du total de viande consommée en France. Même si la tendance était presque à la stabilité en 2014, cela ne devrait pas s’arranger sur le long terme, compte tenu du faible attrait dont témoignent les « jeunes » pour cette viande. D’ailleurs la tendance sur les 8 premiers mois 2015 en atteste.


Ce n’est donc clairement pas son importance dans l’alimentation des français qui décidera du maintien de cette production dans la panoplie agricole hexagonale.

L’élevage ovin viande recule à peu près partout où d’autres productions agricoles sont possibles. L’élevage laitier s‘en sort globalement mieux, mais semble avoir atteint son maximum de restructuration.

Bareges-gavarnie-non-merciLa pérennisation de cette activité condamnée à être économiquement déficitaire aurait pu s’intégrer dans un vaste programme de sauvegarde/restauration des écosystèmes les plus fragiles, notamment ceux de montagne, avec accroissement de leur capacité de résilience. Une sorte de « pacte de solidarité » (terme à la mode…) entre les producteurs et des citoyens-contribuables de moins en moins consommateurs. Mais cela aurait comme postulat l’acceptation du principe de la cohabitation avec les plus beaux fleurons de notre faune sauvage. Donc il n’en sera rien dans notre sublime pays. Car ce principe est massivement rejeté par les dignitaires syndicaux, qui conduisent leurs adhérents vers une stratégie bien peu glorieuse : le détournement, à leur unique profit, de zones au moins partiellement dédiées à la protection de la Nature : parcs nationaux, hypocrites parcs « naturels » régionaux…etc. Le contrat sans la contrainte. De toutes façons, ce sont majoritairement les « bobos parisiens » qui payent…

La « biodiversité à usage humain », la prétendue supériorité des « milieux ouverts »…sont autant de circonlocutions révisionnistes destinées à un seul but : permettre à des activités en mal de rentabilité et de perspectives de supplanter la Nature dans le peu d’endroits où elle a encore une (petite) place. Avec l’argent d’un contribuable qui aspire majoritairement, pourtant, à davantage de naturalité et dont le point de vue n’est pas jugé recevable. Pas plus que celui des vrais spécialistes des écosystèmes, évidemment. Et cerise sur le gâteau, avec la complicité de politiques clientélistes qui encouragent cette dérive. Y compris la plus navrante, au sein de partis dit « écologistes ».

Toutes ces gesticulations réduiront, peut être, la population de loup. Elles resteront sans effets sur la viabilité de la filière. Mais est-ce véritablement l’objectif, lorsqu’on sait que 40 % des quelques éleveurs ovins-viande qui restent prendront leur retraite dans les 6-7 ans qui viennent ?

 Marc Laffont

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