Le vrai danger, ce sont les loups à deux pattes

Portrait d’Alex Soulé par Stéphane Jarno

« En montagne, il n'y a pas d'animaux dangereux, il n'y a que des animaux sauvages, assure Alex Soulé. Au lieu de vouloir à tout prix éradiquer les loups et les ours, il vaudrait mieux mettre des patous dans les troupeaux. Mais, évidemment, il faut les nourrir, s'en occuper. Il est plus simple et moins coûteux d'exterminer la vie sauvage plutôt que de se donner les moyens de la cohabitation. »

Dans la famille brebis, le berger

Depuis douze ans, Alex, ses soixante brebis et ses deux chiens arpentent le parc régional du Haut-Languedoc. Une vie âpre, pas toujours facile, en fusion avec la nature. Portrait.

« J'ai passé la semaine dernière en montagne à pister mes brebis. Quelqu'un a traversé le champ où elles paissaient et a mal refermé la clôture. Heureusement, je les ai toutes retrouvées. » Alex Soulé a les traits creusés. Être berger n'est pas de tout repos. Les clichés du pâtre insouciant allongé dans l'herbe, occupé à compter les nuages, sont assez éloignés de sa réalité. A 53 ans, Alex travaille à l'ancienne. Son troupeau, il le sort et le garde presque tous les jours de l'année et ne ménage ni son temps, ni sa peine. « Bêtes de parcours », ses soixante brebis avalent autant d'herbe, de châtaignes et de glands que de kilomètres pour atteindre leurs pâtures dispersées autour de Vialanove, Rieussec et La Caunette. Un triangle situé en hauteur sur les contreforts de la montagne Noire, dans le parc régional du Haut-Languedoc. Une terre vallonnée, par endroits montagneuse, contrastée : la garrigue méditerranéenne jouxte les forêts profondes du Tarn et la tramontane y souffle autant que le vent marin. Né dans le Vaucluse dans une famille venue jadis du Piémont pour échapper à Mussolini, Alex est installé ici depuis douze ans. L'homme a voyagé, eu plusieurs vies avant de retourner au pastoralisme, qu'il avait connu enfant auprès de son grand-oncle.

« Le mouton n'a pas bonne presse. Il passe pour un animal stupide, suiveur, sans volonté propre ni moyen de défense. Pour appuyer leurs dires, les gens se réfèrent souvent à Rabelais et ses moutons de Panurge ou aux fables du genre Le Loup et l'Agneau. Ils oublient juste que La Fontaine ne parle pas tant des animaux que des hommes. En groupe, dans un mouvement de foule ou face au danger, l'homme ne vaut pas mieux que la brebis. » Pour Alex, le troupeau est avant tout une somme d'individus. Chaque animal a sa personnalité, sa place, ses habitudes, et est traité comme tel. « Il y a des brebis affectueuses auxquelles j'ai donné un petit nom et qui viennent quand je les appelle ; d'autres qui m'ignorent depuis des années, des "bourougnes" avec lesquelles je n'ai aucune affinité. Certaines s'endorment quand je les soigne, d'autres me défoncent les genoux. Il y a les béliers qui n'ont qu'une seule chose en tête, et aussi des suiveuses, des agressives, qui n'hésitent pas à affronter les chiens, et des rebelles même pas grégaires qui n'en font qu'à leur tête. Bref c'est comme les gens. » Un seul trait commun : un appétit illimité, une faim insatiable que le berger doit encadrer et avec laquelle il doit savoir composer.

Pas de berger sans chiens

Patou-brebisLâchée dans un champ de luzerne, la brebis peut manger jusqu'à en mourir ! L'attention doit être permanente car le troupeau est mouvement et inconstance. Une force qui va, une masse tout en sonnailles (les cloches que les brebis portent au cou), que le berger oriente, accompagne, dissuade, plus qu'il ne contrôle. Regrouper les brebis, les amener au bon endroit, les faire se tenir tranquilles quelques instants s'avère pour un homme seul quasi impossible. Le berger heureusement peut s'appuyer sur d'autres membres de cette microsociété : les chiens. Alex en a deux : Pilou, un petit nerveux, son auxiliaire de choc, qui, à la demande, rassemble, écarte, contient, rabat ou ramène les brebis égarées. Et Gus, 70 kilos, le poil immaculé, un physique de star et un gabarit dissuasif. Réintroduit depuis une quinzaine d'années par une association, la Pastorale pyrénéenne, le patou est un chien à part. Placé tout chiot au sein du troupeau, élevé au contact des agnelles, Gus est devenu comme ses congénères « un mouton avec des crocs ». Certes il ne broute pas, mais les brebis sont sa famille, il partage leur vie et les protège en toutes circonstances. Ours, loups, chiens, hommes : rien ni personne ne le fait reculer. « En montagne, il n'y a pas d'animaux dangereux, il n'y a que des animaux sauvages, assure Alex Soulé. Au lieu de vouloir à tout prix éradiquer les loups et les ours, il vaudrait mieux mettre des patous dans les troupeaux. Mais, évidemment, il faut les nourrir, s'en occuper. Il est plus simple et moins coûteux d'exterminer la vie sauvage plutôt que de se donner les moyens de la cohabitation. »

“Longtemps le berger a été l'idiot du village, le simple, le laideron que l'on ne peut pas marier.”

De sa fenêtre, Alex dit voir parfois « la baie d'Along ». Depuis sa petite maison sur les hauteurs de Vélieux, le paysage ce jour-là est à couper le souffle. Crevant la mer de nuages qui pèse sur la vallée, quelques sommets irréels évoquent effectivement les monolithes vietnamiens mondialement connus ; plus loin à droite, les Pyrénées affichent leurs neiges éblouissantes. Pas mal pour démarrer la journée. « Il y a beaucoup de fantasmes autour du métier de berger. Les gens qui vivent en ville me disent que c'est formidable, magnifique, alors qu'à la campagne nous sommes tout au bas de l'échelle, dans le fond du faitout, comme on dit ici. Longtemps le berger a été l'idiot du village, le simple, le laideron que l'on ne peut pas marier. Cela a un peu changé, maintenant il y a un diplôme, un an de stages et de théorie, où l'on étudie l'agronomie, les sols, les maladies ovines et bien sûr différents gestes chirurgicaux d'urgence. Etre berger, c'est comme être musicien, pour progresser il faut être humble, on n'a jamais fini d'apprendre. »

Même s'il ne gagne pas grand-chose, Alex n'a pas le sentiment d'être pauvre. Les contraintes sanitaires édictées à Bruxelles lui ont fait, comme à beaucoup d'autres, abandonner la filière lait et fromage. Trop d'investissements pour être dans les nouvelles normes. Il vit désormais de la vente de ses agneaux et surtout des subventions régionales. « Nous sommes les nouveaux cantonniers, nos troupeaux nettoient et entretiennent les terrains communaux ; ils empêchent les broussailles de tout recouvrir et préservent la diversité végétale des plantes invasives. Les bêtes sculptent les paysages et permettent de garder une nature ouverte, des montagnes praticables. » Ce qui, par ici, ne plaît guère aux porteurs de fusil. Enjeu politique et financier et surtout passion locale, la chasse, particulièrement celle au sanglier, s'accommode mal des troupeaux et des bergers. « Plus il y a de ronces, plus l'espace se ferme, et plus il y a de sangliers ! Alors évidemment nous sommes une gêne plus qu'autre chose. Ici, les gens nourrissent les laies pour qu'elles aient deux portées par an au lieu d'une. Plusieurs milliers de têtes sont abattues pendant la saison, mais ça n'est jamais assez. Les chasseurs traversent les enclos, et leurs chiens, des races de plus en plus féroces, s'en prennent régulièrement aux brebis. Cette chasse rend fou : le vrai danger, ce sont les loups à deux pattes ! »

Père de trois jeunes enfants, Coline, Titouan et Izia, Alex se souvient avec nostalgie de ses années de transhumance. Incompatibles avec une vie de famille, les estives, ces périodes de cinq ou six mois passées seul dans les alpages pour garder les troupeaux de gros éleveurs, sont, à ses yeux, ce que la vie offre de plus authentique. « Au contact des bêtes vingt-quatre heures sur vingt-quatre et en pleine nature ! Deux mille cinq cents têtes parfois sous sa responsabilité. Si on ne se met pas à leur écoute, si on continue à penser à la verticale, ça n'ira jamais bien. Les brebis sont hypersensibles, elles sentent tout et ne pardonnent rien. Ce n'est pas un cep de vigne, on bosse avec du vivant ! Si on est énervé, préoccupé ou juste un peu absent, elles vont à coup sûr vous faire passer une journée de merde ! En revanche, quand on prend le temps de les observer, on peut éviter bien des problèmes. Elles savent en premier le brouillard, l'orage, le froid, les menaces... Il faut se reconnecter avec sa part animale : savoir se réjouir d'un paysage ou d'une odeur, être attentif à la lumière, respecter les araignées, les couleuvres, toutes ces petites bêtes que l'homme écrase sans penser un instant à leur utilité. »

Je ne suis pas au-dessus du troupeau, j'en fais partie.”

Bouddhiste, Alex ? Pas du tout. Même si religion et pastoralisme ont toujours fait bon ménage, même s'il rappelle que Mahomet était berger et que les troupeaux provençaux arborent encore symboles et références bibliques, l'homme ne croit à aucun prophète. Ses convictions intimes le porteraient davantage à respecter certaines pierres, de grands arbres, quelques lieux précis. Un animisme diffus propre à ceux qui vivent au contact immédiat de la nature : « Il y a des bergers qui se prennent pour Dieu ou son proche cousin. Convaincus d'appartenir à une race supérieure, ils pensent avoir droit de vie ou de mort sur ce qui les entoure. Ceux-là généralement ne font pas long feu dans l'alpage, ils s'épuisent, abandonnent ou finissent par avoir un accident. Moi, je ne me sens supérieur à rien, ni à personne, je ne suis pas au-dessus du troupeau, j'en fais partie. Je suis un être humain, un animal dans un écosystème. En société pourtant, j'ai l'impression de devenir un extraterrestre, je me sens de plus en plus hors norme, décalé, inadapté. Comme si mon métier, qui a pourtant accompagné l'homme pendant toute son histoire, était désormais condamné par le profit, la paperasse et les ordinateurs. » Berger, autre espèce en voie d'extinction ?

Source : Télérama

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