Les syndicats moutonniers contre le bien commun

L’élimination des grands carnivores en France est unanimement demandée par les représentants de l’élevage. La défense corporatiste des « productions animales » justifie-t-elle l’acharnement contre le monde animal ?

Nature-mortePar Pierre Rigaux

On élève sur Terre un milliard de brebis. Elles génèrent chaque année 8 millions de tonnes de viande. C’est majoritairement celle de leurs agneaux, dont ceux nécessaires à la production de lait. La Chine produit un quart de cette viande, la France un centième. Notre pays élève 7 millions de moutons et en abat 4 millions par an. Quelques centaines de milliers meurent avant d’être abattus et sont brûlés en usine. La France compte environ 20 000 éleveurs ovins professionnels. Depuis trente ans, la baisse de leurs effectifs accompagne celle de la consommation française de viande ovine. Voilà le tableau...

Ces chiffres sont ceux des organismes agricoles, on les croit volontiers. On a beaucoup plus de mal à croire les syndicats qui prédisent la fin de cet élevage à cause... du loup. Ils sont unanimes à demander l’élimination de la bête. Le plus puissant d’entre eux, la FNSEA, est aussi nocif pour les loups que pour les paysans eux-mêmes. Le plus petit, le MODEF, entend lutter contre le modèle agricole promu par le premier, mais le retrouve sur un point : les loups, c’est de la racaille à éliminer.

Les deux autres syndicats le disent aussi, chacun à leur manière. La Coordination Rurale est adepte des méthodes fascistes : soutien aux éleveurs qui séquestrent les dirigeants d’un parc national, agression en bande organisée d’une association de protection de la nature. La Confédération Paysanne est plus subtile dans ses méthodes. Ses chargés de communication tentent de faire croire que l’agriculture paysanne ne serait pas possible en présence de loups. C’est évidemment idiot, car le retour des loups entraîne celui des bergers pour le gardiennage des troupeaux. L’humain reconquiert ainsi l’espace rural, ce qui rejoint précisément le projet louable de la Conf’.

Comme les autres, ce syndicat exige le tir des loups jusque dans le cœur des parcs nationaux. La Conf’ proclame que « leur élimination ne doit pas relever du travail des éleveurs et des bergers ». Non, l’abattage des loups ne devrait relever de personne. Mais la protection des moutons relève bien du travail de ceux qui les élèvent. Plusieurs milliers d’années de domestication, visant notamment à augmenter leur docilité, ont rendu ces animaux inaptes à se défendre. En plus d’être une évidence inhérente à la fonction d’éleveur, sa responsabilité fondamentale à protéger le bétail est écrite noir sur blanc dans la législation française. Mais sous la pression des syndicats, l’État refuse d’inciter les éleveurs à l’assumer.

Les interactions entre bétail et faune sauvage peuvent affecter l’élevage, par exemple quand des moutons sont boulottés par un prédateur. Le plus souvent toutefois, ces interactions sont d’avantage néfastes aux animaux sauvages : transmission de brucellose aux bouquetins, de tuberculose bovine aux blaireaux, la pestivirose aux isards etc. A plus long terme, c’est toujours la faune sauvage qui trinque. Destruction des prédateurs, grignotage de l’espace jusque dans les secteurs les plus reculés. Les espaces dotés des niveaux réglementaires les plus élevés pour la protection de la nature sont même mis à disposition des productions de viande. C’est ainsi qu’on élève des brebis et des vaches dans des réserves naturelles de haute montagne où la promenade est interdite hors des sentiers pour préserver la flore… raclée par le bétail.

Les mérites écologiques de l’élevage ovin sont sans cesse vantés par la Confédération Paysanne et consorts. La réalité est encore loin des discours, quand on sait qu’à peine 5% des élevages sont labellisés en agriculture biologique. « Conf’ » ou pas, les biocides anti-parasitaires sont toujours injectés aux moutons et se retrouvent dans la nature. Même en « bio ». Quant aux éleveurs qui se veulent écologistes et demandent l’élimination des loups, ils sont aussi crédibles que des marins-pêcheurs qui prôneraient la protection des océans et l’élimination des dauphins.

On n’en est pas si loin. En baie de Somme, où ne grenouillent pas que des chasseurs en cuissardes et des moutons de pré salé, il y a ce stupide «  collectif de défense contre la prolifération des phoques et des veaux-marins ». Priez pour nous pauvres pêcheurs, les phoques mangent des poissons. Les partisans du tir des phoques brandissent le même fantasme-repoussoir que les syndicats agricoles en montagne : celle d’une horrifique « mise sous cloche du territoire » qui protégerait abusivement les prédateurs, aux dépends des pêcheurs ou des éleveurs. En guise de cloche, la réalité réglementaire consiste en des lambeaux de textes qui permettent la survie de quelques animaux sauvages à notre voisinage.

Des pelouses alpines aux côtes de la Manche, la même haine du vivant. Tout ça n’est pas nouveau. L’histoire humaine est pleine de tentatives souvent réussies d’éliminer les animaux qui gênent l’exploitation d’autres animaux. Les prédateurs bien sûr, mais aussi les cousins sauvages. C’est en grande partie par la compétition avec le bétail européen que fut éradiqué au Moyen-Âge l’aurochs, ancêtre sauvage des vaches domestiques. L’ancêtre du mouton existe encore, c’est semble-t-il le mouflon d’Arménie. Quelques centaines voire petits milliers d’entre eux subsistent sur des collines du Moyen-Orient, menacés par la chasse et… la compétition avec les moutons domestiques.

Le milliard de brebis a peut-être encore de l’avenir. La détestation qu’ont beaucoup d’éleveurs pour la faune sauvage ne change pas. Mais ce qui semble changer, c’est la perception citoyenne de cette violence infligée tant aux animaux sauvages qu’aux animaux d’élevage. L’horreur des cages et des abattages, les agneaux vidés vivants de leur sang au crochet des abattoirs, les loups qui se trainent avec une balle dans le ventre en semant leurs boyaux, ça fait désordre. On ne demande pas aux syndicats de nous parler d’amour des bêtes, mais un peu d’attention pour le vivant nous ferait du bien.

Pierre Rigaux

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