Tribune libre, par Daisy Demoor
Le retour du loup en Suisse
A la fin du 19ème siècle, de nombreuses populations d’ongulés furent dramatiquement réduites ou éliminées à cause d’une chasse incontrôlée et d’une déforestation massive. N’ayant plus de proies naturelles à leur disposition, les loups durent se rabattre sur les animaux domestiques. Les éleveurs firent pression sur les gouvernements pour obtenir un contrôle, voire une éradication des loups. Les chasseurs appuyèrent leur requête quand le gibier devint à nouveau plus important. C’est ainsi que les loups disparurent de Suisse à cette époque.
Leur retour se fit sporadiquement au cours du 20e siècle. Protégés en Italie depuis 1973, ils se dispersèrent dans l’arc alpin au début des années 80 pour atteindre ensuite le territoire helvétique. Ce furent d’abord de jeunes mâles qui quittèrent la horde parentale pour découvrir d’autres territoires. Les femelles apparurent par la suite. On les observa en Valais, dans la région du Grand Saint-Bernard tandis que les éleveurs constataient les premières attaques de troupeaux. Les analyses génétiques des crottes trouvées à différents endroits confirmèrent l’origine italienne des canidés (Canis lupus italicus)

Entre 1994 et 2009, les loups entreprennent, à la seule force de leurs pattes, la reconquête d’un pays d’où on l’a chassé 100 ans plus tôt. C’est surtout depuis l’affaire de « la Bête du Val Ferret » entre 1995 et 1996 qu’ils font régulièrement parler d’eux.
Leur expansion commence, discrètement, en 1995 par le Val Ferret et le Val d’Entremont. Ils sont signalés dans la vallée de Conche en 1998 et sur la route du Simplon en 1999. Des indices permettent de déduire qu’ils proviendraient du massif du Mercantour. Ils se manifestent ensuite dans le Val d’Hérens et d’Hérémence et dans la vallée de Tourtemagne en 2000 avant de continuer leur progression dans le Tessin et les Grisons en 2001. Des analyses génétiques révèlent la présence d’une première louve en 2002. Elles permettent, en outre, d’affirmer qu’elle était déjà présente, en 2001, dans sa meute d’origine en Italie.
En 2006, le loup est repéré dans le canton de Berne. L’année suivante, il fait son retour dans le canton de Vaud après 152 ans d’absence et dans celui de Fribourg qu’il a quitté voici 170 ans. En 2009, il est remarqué en Suisse centrale, à Lucerne et dans le canton d’Obwald. Jusqu’à présent, il n’existe pas de preuves tangibles de l’existence d’une meute. Il faut laisser évoluer la situation pour qu’une population viable puisse tranquillement prospérer. Nous en sommes seulement à la phase de colonisation.
Facteurs favorables
Depuis la disparition du loup, les milieux naturels se sont modifiés. La densité des ongulés est nettement plus élevée qu’au siècle dernier où les populations en étaient réduites à de faibles effectifs. Le changement de statut aux yeux de la loi a également rendu possible le retour du loup. D’espèce traquée sans relâche car considérée comme nuisible, le loup s’est vu appartenir à la famille des espèces protégées. Dès cet instant, leurs populations ont pu s'accroître et recoloniser peu à peu les zones d'où elles avaient été exterminées.
Cela fait longtemps que les canidés ont appris à vivre dans un territoire habité par les hommes à condition qu’ils y trouvent suffisamment de place pour se réfugier, par exemple dans de vastes forêts ou sur des pentes rocailleuse où leurs proies de prédilection, cerfs, chamois, chevreuils et sangliers sont nombreuses. Le loup chasse avant tout des ongulés. C’est justement ce qui pose problème puisque les moutons et les chèvres font partie de cette famille et qu’ils paissent souvent librement, sans protection, dans les montagnes.
En reprenant sa place au sommet de la pyramide écologique, le loup est le garant du bon fonctionnement de l’écosystème :
- Il empêche la concentration des grands ongulés sauvages qui compromet la régénération naturelle des forêts et les jeunes plantations.
- Il élimine les individus faibles ou malades empêchant la propagation de maladies (les troupeaux de chamois sont régulièrement décimés par la kérato – conjonctivite)
- Il constitue un vecteur d’images sur la qualité des milieux naturels, support d’un tourisme respectueux de la nature essentiel pour les territoires de montagne.
Acceptation sociale du loup
Les grands prédateurs ont-ils encore leur place dans nos sociétés modernes ? Sont-ils les derniers symboles vivants d’une nature sauvage qui se meurt et qu’on doit réanimer à tout prix ?
Contrairement à ce que beaucoup disent, la cohabitation et l’acceptation sociale du loup en Suisse sont loin d’être évidentes. Ces animaux sont à nouveau confrontés à ceux qui les avaient jadis pourchassés et éradiqués. Actuellement, on peut estimer leur nombre à une vingtaine dont plusieurs ont été identifiés grâce à des analyses d’ADN.
Les bêtes sauvages ou les bêtes de rente tuées sont les principales indicatrices pour localiser les loups. Grâce à un contrôle systématique, leur présence a pu être régulièrement prouvée grâce à des pièges-photos, à des analyses d'excréments, de poils et d’autres traces.
Il y a fort à parier que le loup va, dans un avenir proche, étendre son territoire et donc être source de dégâts plus nombreux encore au sein des troupeaux. Le risque est alors très grand de ne considérer l’animal que sous un aspect négatif et d’oublier qu’il est un élément utile à l’équilibre de l’écosystème dans lequel il vit.
La seule manière de pouvoir parer efficacement aux attaques du loup est d’approfondir nos connaissances scientifiques pour parvenir à mieux le comprendre. L’homme doit faire preuve d’assez d’intelligence pour anticiper l’expansion du loup au lieu de la subir. Il faut ramener le loup à sa vraie nature de simple prédateur qui ne tue pas parce qu’il est l’incarnation même du mal, mais parce qu’il répond simplement à ses instincts de carnivore. Il faut aussi aider les éleveurs à faire face à sa présence et à s’y adapter.
Selon un sondage effectué par l’institut lucernois Link sur mandat du WWF en novembre 2006, les trois quarts de la population helvétique étaient favorables au retour du loup.
Quelques commentaires pris au hasard :
- « La nature est bien faite ! Respectons-là! Il faut simplement vivre avec, sans quoi on regrettera l'extermination des races. »
- « Le loup, en l'occurrence, doit vivre. Il y a d'autres moyens moins drastiques que le tir. Unissons nos esprits valaisans. Trouvons ensemble la solution et restons fiers de nous. »
- « C'est plutôt la présence de l'homme sur les terres du loup que l'on devrait résoudre. »
Et devant les dégâts qu’il occasionne, les clans s’opposent, virulents !
Jusqu’en 2008, 100 attaques étaient signalées par an. Elles se produisaient sur des alpages non protégés. Les éleveurs ont été dédommagés. En 2009, les pertes dans le bétail domestique atteignaient 350 têtes. Cette situation était due à l’augmentation de loups isolés et à la présence d’une louve dans le Bas-Valais. En 2010, 85 animaux avaient été attaqués dont des génisses. On établit une relation entre cette agression et la formation d’un couple évoluant près d'un alpage valaisan. En 2011, les dégâts commencèrent dans les cantons de Fribourg et du Tessin. A partir du mois de mai, ils se concentrèrent dans la région de Jaun/Boltigen et dans le Haut-Valais.
Toutes les attaques sont répertoriées et localisées géographiquement dans la statistique des dégâts du KORA (Projets de recherche coordonnés pour la conservation et la gestion des carnivores en Suisse). Sur la page d'accueil du KORA, on trouve aussi les informations actuelles sur la situation des grands prédateurs en Suisse.
Comment concilier élevage et présence du loup ?
Le loup, animal protégé
La Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe a été signée en 1979. Ratifiée par 44 pays et par l'Union européenne, elle ne protège pas seulement le loup mais aussi des centaines d'espèces animales et végétales.
Les parties s'engagent à mettre en œuvre des politiques nationales de conservation de la flore et de la faune sauvages, et des habitats naturels; à intégrer la conservation de la faune et de la flore sauvages dans les politiques nationales d'aménagement, de développement et de l'environnement ; à encourager l'éducation et promouvoir la diffusion d'informations sur la nécessité de conserver les espèces et leurs habitats.
Sont prohibés toutes les formes de capture, de détention ou de mise à mort intentionnelles ; la détérioration ou la destruction intentionnelles des sites de reproduction ou des aires de repos; la perturbation intentionnelle de la faune sauvage, notamment durant la période de reproduction, de dépendance et d'hibernation ; la détention et le commerce interne de ces animaux, vivants ou morts, y compris des animaux naturalisés ou de toute partie ou de tout produit, obtenus à partir de l'animal.
Pour la protection du loup, l’article 6 de la Convention édicte que « chaque partie contractante prend les mesures législatives et réglementaires appropriées et nécessaires pour assurer la conservation particulière des espèces de faune sauvage énumérées dans l’annexe II ». En l’occurrence l’espèce Canis lupus y est mentionnée. Comme nous le précisions en introduction, la grande majorité des loups sont issus de sous-espèces de Canis lupus, ce qui entraîne une protection très large de l’animal. Seuls le Canis rufus américain pourrait être exclu de cette liste.
Si le loup est une espèce protégée sur le plan international depuis 1979, il l’est, en Suisse depuis 1988.
La protection des troupeaux
La plus grande partie des attaques a lieu de nuit et/ou par mauvais temps durant la période d’estivage. Comme il est avéré que les loups retournent souvent sur les pâturages où ils ont déjà chassé avec succès, des mesures de protection s’imposent pour limiter les dégâts.
Laisser paître les moutons durant tout l’été sans protection permanente est le meilleur moyen d’amener le loup à commettre des dégâts que certains dénonceront avec virulence par la suite. Des périmètres de protection ont été établis dès 2006. Des clôtures électriques peuvent décourager le loup mais dans les montagnes, la topographie rend leur emploi difficile, les moutons se déplaçant souvent librement dans des territoires étendus.
Une autre solution qui a fait ses preuves dans les montagnes d’Italie : la présence de chiens et de bergers. Ces derniers s’assurent que le troupeau reste compact ou le rassemblent, à la tombée de la nuit, sur un espace restreint clôturé afin que les chiens puissent le protéger d’un prédateur potentiel qu’ils chassent par leurs aboiements. Les éleveurs estiment cependant qu’une cohabitation avec les patous, ces imposants chiens des Pyrénées risque de stresser les troupeaux par des aboiements répétés. De plus, ils seraient une menace pour les randonneurs, nombreux dans ces régions.
2005 : Dépôt d’une demande auprès du Comité de la Convention de Berne.
La Suisse adresse à la Convention de Berne une demande, motivée par plusieurs interventions parlementaires, visant à modifier le statut de protection du loup en le rétrogradant de la catégorie espèce « strictement protégée » à celle d’espèce « protégée ». La Convention de Berne rejette cette demande de déclassement en 2007.
Pro Natura salue le veto européen à la déplorable tentative helvétique d'affaiblir la protection du loup. « Les loups sont non seulement délibérément éliminés en Valais avec la bénédiction des autorités, mais la Suisse souhaitait même que le loup soit à nouveau pourchassé en Europe », s'insurge l'association. Et d'exhorter le gouvernement helvétique à faire preuve désormais de davantage « de poigne et d'engagement » en faveur des espèces menacées. Le WWF avait également fait part de son indignation.
2006 : Plan Loup
Malgré le statut international de protection du loup, l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) élabore, en 2006, un Plan d’aide à l'application pour les cantons. Les bêtes qui causent de trop grands dégâts aux animaux de rente peuvent être tirés.
Objectifs
- Le Plan Loup Suisse se propose de tenir compte de toutes les dispositions de l'art. 1 (But) de la loi fédérale du 20 juin 1986 sur la chasse et la protection des mammifères et oiseaux sauvages (LChP; RS 922.0).
- Il vise à créer les conditions générales qui permettront de réduire les problèmes pouvant survenir entre les activités (agriculture, chasse, loisirs, tourisme, etc.) et les besoins de l'homme et la présence du loup.
- La présence du loup ne doit pas restreindre de manière intolérable l’élevage d’animaux de rente.
Contenu
Les expériences faites en Italie, en France et en Suisse montrent que la recolonisation d’une région par le loup se fait en trois temps:
- Phase 1 : arrivée de quelques jeunes mâles qui explorent toute la région avant de s’établir là où ils trouvent de la nourriture en suffisance.
- Phase 2 : arrivée de jeunes femelles; l’accouplement et la reproduction commencent au sein de petites meutes, souvent dans des zones protégées, calmes et riches en gibier.
- Phase 3 : propagation géographique et régularisation de la reproduction; la population augmente de 20 à 30 % par an.
Les régions qui ne sont pas préparées à l’arrivée du loup sont confrontées, dans chacune des phases, à des problèmes et des conflits typiques, qui posent autant de défis à la recherche de solutions praticables.
Phase 1 : Des individus isolés trouvent de quoi se nourrir dans des régions giboyeuses; les répercussions sur la faune sont à peine visibles et les loups peuvent passer inaperçus relativement longtemps; tôt ou tard, ils attaquent les troupeaux de petit bétail non protégés et provoquent d’importants dégâts.
Mesures : organisation d’une protection des troupeaux et tir des loups qui causent des dommages intolérables (Concept Loup Suisse 2004).
Phase 2 : L’élevage de petit bétail est adapté à la présence du loup, grâce aux bergers et chiens de berger et les dégâts sont limités. Le loup migre et colonise de nouvelles régions, où il provoque de nouveaux conflits.
Mesures : extension de la protection des troupeaux, tir des loups qui causent des dommages intolérables dans le respect de la législation sur la protection des louves et de leurs petits. Le Plan Loup Suisse 2007 entend tenir compte de cette réalité.
Phase 3 : La protection des troupeaux s’établit; les répercussions de la présence du loup sur l’agriculture sont généralement tolérables; les loups se nourrissent essentiellement d’animaux sauvages; les effectifs d’ongulés diminuent et se régulent en fonction du nombre de loups, avec quelques fluctuations.
Mesures : soutien de l’élevage de petit bétail adapté au loup par la politique agricole, abattage des loups qui causent des dommages intolérables et régulation de la population de loups à un niveau compatible avec l’homme.

Révision du plan loup : La Confédération entre en matière
En juillet 2009, le canton du Valais refuse d’autoriser le tir du prédateur repéré dans le Chablais tout en demandant la révision du Plan Loup. « L’Office fédéral de l’environnement a accepté d’entrer en matière », explique Jacques Blanc, adjoint du chef de Service de la chasse, de la pêche et de la faune. Le spécialiste relève toutefois qu’en Valais, seules deux attaques ont été perpétrées contre des troupeaux gardés par des patous. Au point d’imaginer que le prédateur les évite sciemment pour se concentrer sur ceux où les mesures de protection sont moindres, ce que les observations confirment.
D’autre part, les experts attirent l’attention sur le nombre croissant de loups observés dans le pays, la formation possible de meutes et les dégâts « insupportables » causés pour les éleveurs, néanmoins indemnisés pour les pertes subies. Le WWF, Pro Natura et d’autres associations pour l’environnement se prononcent en faveur d’une cohabitation harmonieuse de l’homme et des grands prédateurs. Le Conseil fédéral n’est pas de cet avis et argumente qu’avec une population mondiale de 200.000 bêtes, le loup ne compte plus parmi les espèces menacées. Il se prononce pour l’acceptation d’une motion qui donnera plus de marge aux cantons pour "régler" le problème des attaques, considérant qu’elles peuvent avoir des répercussions dangereuses sur l’économie alpestre.
En 2009 et en 2010, une série de motions est déposée pour de nouvelles orientations concernant aussi bien la gestion du loup que la protection des troupeaux. Elles placent à nouveau le statut de protection du loup et donc la convention de Berne au centre de la discussion. Les motions demandent de se retirer de la convention jusqu'à ce que le statut de protection du loup y soit assoupli. Un simple retrait de la convention a été refusé. Cependant un allégement du statut de protection a été exigé.
Motion Fournier : « Révision de l'article 22 de la Convention de Berne » (10.3264).
Cette modification doit permettre à tout Etat signataire de formuler des réserves même après la signature de la Convention. En cas d'acceptation par la Convention, le Conseil fédéral émettra une réserve visant à autoriser la régulation du loup en Suisse. Par ailleurs, la motion Fournier exige que, en cas de rejet de la modification, la Suisse se retire de la Convention. Le 30 septembre 2010, le Conseil national a également accepté cette motion. En revanche, il a rejeté les motions des conseillers nationaux valaisans Freysinger (09.3790) et Amherd (10.3098), réclamant le retrait immédiat de la Convention de Berne.
Motion Hassler : « Gestion des grands prédateurs. Faciliter la régulation » (10.3605).
Elle présente une alternative, qui consiste à faciliter la régulation des loups dans le cadre de la Convention de Berne. Le Conseiller Hassler propose de modifier les conceptions nationales de gestion du loup, de l'ours et du lynx après la révision de l'ordonnance sur la chasse en créant deux nouveaux instruments en particulier: d'une part, le tir de prélèvement, qui assure un quota annuel de tirs autorisés lorsque la présence du loup est attestée et que celui-ci cause des dommages importants au bétail malgré des mesures de protection des troupeaux; d'autre part, le tir de défense, qui permet aux bergers titulaires d'un certificat de capacité de chasse d'abattre des loups en cas d'attaque des troupeaux. Cette motion a été acceptée le 30 septembre 2010 par le Conseil national.
Motion de la CEATE-CN : « Prévention des dégâts causés par les grands prédateurs » (10.3008). Elle exige la révision de l'article 4 de l'ordonnance sur la chasse, permettant ainsi aux cantons, avec l'accord de l'Office fédéral de l'environnement (OFEV), de prendre des mesures temporaires pour réguler les populations d'espèces protégées en cas de dégâts importants aux animaux de rente et également de pertes sensibles lors de l'exercice de la chasse.
Ordres de tirs du loup en 2009
Selon certains, le loup a engendré des conflits entre le Conseil d'Etat valaisan, les randonneurs, le WWF, les biologistes et les agriculteurs, la ville et la campagne.
Des ordres de tirs du loup ont été décidés, dont plusieurs en Valais. L'association de défense contre les grands prédateurs estime que l'on assiste ni plus ni moins à la fin du beau projet de réintroduction du loup en Suisse. A la suite de cette décision, plusieurs bêtes ont été abattues jusqu’à ce jour, la première étant un mâle tué par une « personne autorisée » dans le val d'Illiez.
En 2010, la polémique est grande entre les partisans du loup et ses détracteurs.
Peter Scheibler, chef du service valaisan de la faune s’exprime ainsi : « Le retour du loup divise. D’un côté, les éleveurs voient le loup comme le saboteur d’une profession déjà mise à mal par l’économie et les chasseurs craignent pour le cheptel sauvage. De l’autre, le WWF ou Pro Natura soutiennent avec passion le loup et traitent le Concept Loup Suisse de farce.
Au moment d’adhérer à la convention de Berne, la Suisse n’avait plus l’expérience des grands prédateurs. Elle n’a pas émis une réserve qui lui donnerait aujourd’hui une réelle marge de manœuvre face à une convention trop rigide qui ne tient pas compte de l’évolution des circonstances. Alors que le loup n’est actuellement plus menacé de disparition, on maintient son strict statut de protection.
Les citadins sont inconscients des conséquences induites par le loup et mal informés sur les coûts qu’il engendre, ils voient les choses de loin et les idéalisent. On a laissé vivre les loups qui ne posaient pas de problèmes de cohabitation. Mais sans régulation, on ne parviendra pas à un minimum de tolérance envers ces prédateurs. Les pays qui nous entourent – Italie, France, Allemagne – n’ont aucune volonté de changer la stricte protection du prédateur. Ceci signifie clairement que leurs populations de loups continueront de croître et que, faute de régulation, notre canton serait contraint d’abriter contre son gré de plus en plus de prédateurs. »
Raphaël Arlettaz, biologiste, exprime une opinion divergente : « Croire que l’on règlera le problème du loup en Valais à coup de fusil est un vœu pieux. Toute autorité qui le laisserait croire à la population peut être qualifiée d’irresponsable. Il y a le prix des opérations de régulation par les gardes qu’il faudra comparer aux investissements pour la protection des troupeaux, dans le cadre d’une analyse coûts-bénéfices. Les faits montrent que nous allons devoir apprendre à vivre avec le loup. Il faudrait donc une politique intégrée qui vise la protection efficace des troupeaux et l’élimination des individus qui commettent des dégâts en chaîne. Seule une connaissance scientifique fine du loup peut déboucher sur une gestion qui soit réellement capable d’anticiper les problèmes générés par ces animaux. (….) Le cerf est et restera la proie préférée du loup. Or, ses effectifs sont en progression constante, ce qui ne va pas sans poser des problèmes croissants à l’agriculture. Chasseurs et loups peuvent tout à fait partager cette ressource. »
Août 2010, réaction d’un berger à la suite du tir d’un loup sur un alpage en Valais
Michel-Joseph Braillard, berger fribourgeois, réagit à la mort d’un loup sur l’alpage de Scex en Valais. « Un tir ne résout rien. Les solutions sont ailleurs. » Il développe une argumentation encyclopédique tirée d’un métier qu’il pratique depuis plus de six décennies. Pour le berger, on ne passera pas à côté de futures meutes de loups en Suisse. « Personne ne peut contrôler le loup, à part lui-même. Le loup a fait son boulot de prédateur. Le berger devrait faire son boulot de berger, mais…»
Riche de son expérience personnelle, Michel-Joseph Braillard estime que des génisses issues d’une race de plaine n’ont strictement rien à faire en altitude. « Elles ne sont pas du tout combatives. Les vaches de la race d’Hérens ne poseraient aucun problème. Là, ce serait le loup qui déguerpirait. Il faut relativiser. Lorsqu’un orage éclate en montagne, douze génisses peuvent décrocher et mourir d’un coup. Le berger n’est plus habitué à gérer des prédateurs qui ont disparu depuis un siècle des horizons suisses. D’où panique sur les alpages à chaque fois que le loup frappe. Il faut revenir avec respect à ce que nos ancêtres ont mis un millénaire à développer…»
Fin 2010
En septembre 2010, le Parlement décide qu’en Suisse, le loup doit pouvoir être chassé en vue de réguler sa population. Il charge donc le Conseil fédéral d'obtenir une modification de la Convention de Berne en ce sens. Si elle ne l'obtenait pas, la Suisse se retirerait afin de pouvoir adhérer à nouveau, mais en formulant des réserves sur la protection du loup.
En novembre de la même année, le Groupe Loup Suisse dépose une pétition à Berne pour la protection du loup dans le pays. Les 25.000 signataires demandent que la Suisse ne se retire pas de la Convention de Berne. Les auteurs de la pétition soulignent que sur les 10.000 ovins qui périssent chaque année dans les Alpes, seuls une centaine sont tués par des loups. Si la protection du loup dans la loi sur la chasse est abrogée, le Groupe se dit prêt à aller jusqu’au référendum.
Novembre 2011
Alors que la France veut créer des zones de tir permanent du loup, certains moutonniers valaisans seraient favorables à l’autorisation de tirs pour les bergers en cas d’attaques répétées et pour une période limitée. Jusqu’à présent, ce sont les cantons qui peuvent accorder une autorisation de tir pour les loups causant des dommages considérables aux animaux de rente. Mais ils doivent toujours consulter au préalable une commission intercantonale.
La Suisse va proposer une modification du niveau de protection.
Le Conseil fédéral a approuvé une proposition de modification de la Convention de Berne qui régit le statut du loup sur le plan international. Le but est de permettre à la Suisse d'exprimer des réserves à l'encontre du loup, conformément à la motion Fournier, approuvée par les deux Chambres l'an dernier. Le loup resterait une espèce protégée mais sa régulation serait assouplie, notamment au bénéfice des cantons. "Quand la convention a été signée, en 1979, seuls les pays où le loup était présent ont émis des réserves. Résultat: 11 pays bénéficient aujourd'hui d'un régime plus souple que le nôtre." (dixit J.R.Fournier)
Rien n'est cependant acquis, une demande de modification ayant déjà été rejetée en 2006. Il faut aussi savoir que celle-ci doit être approuvée par les trois quarts des membres de son comité permanent, par le Comité des ministres du Conseil de l'Europe, à Strasbourg et par chaque parlement national.
"Cette fois, le parlement a modifié sa stratégie", explique le chef de la section chasse à l'Office fédéral de l'environnement. "Il ne se contente plus de demander un déclassement du loup. Il propose une modification du texte même de la convention permettant aux parties contractantes d'émettre des réserves sur la protection de certaines espèces. Cela offrirait une plus grande marge de manœuvre."
Le comité permanent se réunit fin novembre pour prendre acte de la proposition du Conseil fédéral et définir la suite de la procédure. Si la proposition de modification de la Convention était néanmoins repoussée, le Conseil fédéral sera tenu, selon la motion Fournier, de dénoncer le traité. Quitte à présenter ensuite une nouvelle demande d'adhésion assortie de réserves. Pour le Conseil fédéral, c'est un scénario catastrophe. L'image de la Suisse en souffrirait fortement d'autant que la convention a été signée à Berne !!

Conclusions
Le loup devrait pousser tous les acteurs, professionnels de l’élevage, Etat, collectivités et associations de protection de la nature à faire évoluer les activités agricoles et d'élevage en montagne en les adaptant au territoire, à ses capacités et à ses contraintes. Il convient aussi de rappeler que les pertes subies par les troupeaux ne sont pas le seul fait du loup. Il faut prendre en compte les victimes de chiens errants, les maladies, les dérochements… Je pense utile de préciser que 8000 à 12000 moutons perdent la vie dans ces conditions alors que cet été, seuls 200 moutons ont péri sous les crocs du loup. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes !
Si les Etats européens, de toutes orientations, ont pris depuis des décennies des mesures pour protéger de nombreuses espèces animales dont le loup, c'est bien que la conception du rôle de l'homme dans la nature a changé. L’ère du temps est à l’écologie, à la préservation de la biodiversité et d’une nature que de nombreuses personnes s’accordent à trouver suffisamment dégradée pour avoir besoin d’une réelle protection. Le loup, à qui incombe le droit fondamental de se réclamer partie intégrante de la nature peine à y retrouver une place que l’homme continue à lui refuser. Il faut dépassionner des débats parfois envenimés pour laisser parler la raison. Mais n’est-ce pas utopique quand on sait que la politique et l’appât du gain mènent le monde ?
Une analyse rationnelle et scientifique de la situation confirmerait que les loups tentent seulement de recoloniser des espaces qui leur appartenaient avant que l’homme ne s’en mêle. Refuser la cohabitation n’arrangera rien, même si celle-ci cause des problèmes au niveau de la chasse et de l’élevage.
Le loup représente un sérieux concurrent pour les chasseurs qui justifiaient autrefois le massacre de la faune sauvage par le manque de prédateurs. Ils mènent à présent un combat acharné contre des canidés qui régulent pourtant la faune bien mieux qu’eux et cela de manière naturelle. Pourquoi ? Simplement pour maintenir une population suffisante destinée à assouvir leurs cruels fantasmes. Comment peut-on prétendre aimer les animaux si on les prend pour cible lors de tueries barbares, en abandonnant parfois, dans les forêts, du gibier blessé qui agonisera dans de longues souffrances ? Durant les deux semaines de chasse haute en Valais, ce sont 5000 ongulés qui tombent sous les balles des chasseurs !
L'arrivée du loup est un excellent exutoire à tous les problèmes de rentabilité que connaissent les moutonniers. L'élevage de moutons n'est plus rentable depuis longtemps. La laine n’est même plus récupérée ! Ce n’est qu’à grands coups de subsides fédéraux que certains y trouvent à peu près leur compte. Beaucoup d’éleveurs refusent de protéger leurs troupeaux. En cas de prédation, la Confédération ne leur versera aucune indemnité.
Je tiens à attirer l’attention sur l’importance des dégâts occasionnés par les moutons dans la montagne. En sélectionnant les plantes tendres et savoureuses, ils détruisent les espèces rarissimes. A long terme, le surpâturage aura des conséquences catastrophiques. Le passage à l’économie de marché a provoqué une augmentation importante du nombre de têtes, 5000 au lieu de 500 sur certains alpages. Il s’ensuit un appauvrissement des prairies dans lesquelles toute cette flore délicate qui nous enchante n’arrivera plus à se régénérer. Les déjections concentrées aux mêmes endroits ont un effet corrosif sur le sol ; le piétinement et le pacage empêchent la croissance des arbustes et modifient le bilan hydrique. Délaissées par les troupeaux, les herbes à hautes tiges augmentent le risque d’avalanches sur des versants devenus instables. La torrentialité est favorisée. Les troupeaux envahissant parfois des zones occupées par les chamois et les bouquetins, divers parasites et maladies se transmettent.
Je me range aux côtés de Jacques Rime, ce peintre animalier installé dans la campagne non loin de Bulle, qui a dormi plus de 700 nuits dehors pour admirer les animaux sous la lune. Il n’a encore jamais vu de loup gruérien, ce qui ne l’empêche pas de fustiger le comportement humain: « Nous vivons une immense tragédie en continuant de détruire la nature comme nous le faisons. Notre espèce est en train de tout foutre en l’air. Ce qui arrive au loup est symbolique.»
Le loup en Belgique
N’est-ce pas l’homme le plus grand prédateur de la planète ? J’ose espérer que nos dirigeants traiteront avec plus de respect le loup aperçu et photographié dans les forêts de Gedinne. S’y trouve-t-il encore ? A-t-il préféré rejoindre la France toute proche ? Sa présence prouve que certaines de nos forêts sont encore plus ou moins saines. Sera-t-il le bienvenu ? Devra-t-il lutter pour sa survie comme en Suisse ?
Je suis tout à fait favorable à ce retour du loup en Belgique. Il y a sa place, plus que nous. N’y vivait-il pas avant que nous ne nous y installions et que nous ne marquions de notre empreinte dévastatrice une nature qui nous a offert tant de richesses ?
L’exemple de la Suisse devrait nous inciter à réfléchir. La cohabitation posera sans doute moins de problème, la configuration géographique étant différente ; mais il y a fort à parier que ce retour déplaira surtout aux chasseurs ! Il faudrait pourtant envisager sérieusement l’installation des loups dans nos Ardennes en mettant sur pied un projet durable qui tienne compte du droit à la vie de chaque espèce. Il faut que l’homme arrête de se comporter comme le maître du monde, comme celui qui raie de la carte tout ce qui lui déplaît ou le gêne. A force de faire le vide autour de lui, il se retrouvera seul face à une situation irréversible et il sera alors trop tard pour les regrets.
Il y a d’autres problèmes bien plus graves à régler que le retour des grands prédateurs dans les Alpes et chez nous. Notre société de consommation est emportée dans une spirale infernale qui gangrène la planète. Il est indispensable de retrouver un peu plus de sérénité pour aborder la problématique du loup. Et si vraiment, les décideurs estiment qu’il n’a pas sa place dans nos forêts et qu’il faut en réguler les populations, ne faudrait-il pas faire pareil pour nous « Trop de chasseurs, trop de moutons, trop de gens….7 milliards ! Il faudra réguler ! »
Daisy Demoor
Photos : Roland Clerc
Daisy Demoor se présente
Enseignante à la retraite, Daisy Demoor a été attirée par la nature dès son plus jeune âge. Durant sa carrière, elle a mis à profit toutes les opportunités qui se présentaient à elle pour inciter ses élèves à protéger des biotopes constamment agressés. En portant un regard différent sur la flore et sur la faune ; en les connaissant mieux, elle a tenté de les amener à les faire respecter.
Voici quelques années, elle a rencontré, au hasard du Web, Roland Clerc, photographe naturaliste valaisan. Après avoir travaillé près de 30 ans en argentique, ce passionné et ardent défenseur de la faune a décidé, en 2005, de se lancer dans le numérique. Faisant table rase des conférences présentées précédemment, mettant à la poubelle des quantités impressionnantes de diapositives traditionnelles, il a appris à tirer parti d’une technologie des plus performantes sans ménager ses efforts, repartant sans cesse de jour comme de nuit, à la rencontre de ses amis à plumes, à poils ou couverts d’écailles.
Il s’en est suivi un cycle de conférences intitulées « Quadrifaunie ». Grâce à une collaboration de tous les instants, nils rédigent ensemble les textes qui accompagnent des images projetées sur grand écran, donnant ainsi au public, avec un brin de poésie, des informations sur la vie de la faune alpine au cours des saisons.
Pour eux, les multiples e-mails qui parcourent sans cesse les 800 km séparant Montigny-le-Tilleul, près de Charleroi (Belgique), de Collombey-Muraz (Suisse) n’ont qu’un but : faire connaître la faune, en souligner la beauté, inciter à sa sauvegarde en montrant également tous les dérangements que nous, humains, n’hésitons pas lui faire subir. La faune occupe le devant de la scène, Roland Clerc et elle n’en sont que les humbles messagers. Il arrive également à Daisy Demoor de rédiger, pour quelques revues du Chablais, des articles relatifs à certaines espèces ou aux moments forts vécus par les familles animalières.
Sources
24 heures.ch : différents articles
20 Minutes Online 10 septembre 2009
KORA Bericht Nr. 21 , ISSN 1422-5123 Mai 2004 : Le retour Loup (Canis lupus L.) en Suisse
Analyse des données disponibles en vue de la réalisation d’un modèle de distribution potentiel
David Gerke Groupe Loup Suisse
Romandie News/ATS du 2 juin 2010
Office Fédéral de l’Environnement OFEV, section Medias
Horizons et débats, 2010 , n°16 du 26 avril 2010
Le Matin du 20 août 2009
Le Nouvelliste du 12 mai 2009, du 6 novembre 2009, du 13 juin 2009, des 10 et 31juillet 2009, des 12 et 20, 26 août 2009, du 15 septembre 2009, du 13 février 2010, du 30 septembre 2010, du 6 janvier 2011, des 2 et 17 novembre 2011
Swissinfo du 24 novembre 2010
Chronique de Julien Cabana, le 17 décembre 2010
http://www.cas-diablerets.ch/pdfs/environnement/Article%20Alpes%20CAS.pdf
http://loup.fne.asso.fr/fr/suisse-mobilisation-en-faveur-du-loup.html?cmp_id=37&news_id=244
http://www.bafu.admin.ch/dokumentation/medieninformation/00962/index.html?lang=fr&msg-id=17752
http://www.eleveursetmontagnes.org/eleveurs-et-predations/86-la-suisse-remet-la-protection-du-loup-en-question
http://www.wild.uzh.ch/wolf/dokumente/f_bafu_konzept_wolf.pdf
http://www.bafu.admin.ch/dokumentation/fokus/10001/10744/index.html?lang=fr
http://www.kora.ch/main.htm?fr/proj/damage/damagemain.html
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