7 juillet, 1er jour sur une estive à Melles
6h30 - Il fait couvert sur le Périgord. Je pars pour les Pyrénées, il y a encore peu de monde sur la route.
11h45 – Traversée lente de Melles, la route étroite serpente entre les maisons. Une ourse tire la langue sur le mur de la mairie. Il ne doit pas y en avoir beaucoup en France. Dès la sortie du village, les premiers virages vers le col d’Artigascou se font dans le brouillard, la bruine mouille tout, je passe le monument aux ours et continue de monter. C’est le même temps que début juin, un temps à ours.
12h15 - Au sommet, je m’arrète pour écouter des clarines à gauche. Le son vient de derrière une petite butte perdue dans le brouillard. Au sommet, deux border-collies et un berger allemand me regardent, je ne m’approche pas, je ne les connait pas. J’enfile mes bottines de marche, contrôle mon équipement et ferme la voiture. Sac au dos, je me lance sur le sentier, en légère descente d’abord. Le chemin est trempé et boueux. Plus loin, le chemin se redresse en un coup, sur la droite, c’est le début de la montée dans la hétraie-sapinière. Malgré la saturation en humidité, j’ai vite chaud… En route pour l’estive. Il n’y a personne. J’entend juste un grand corbeau dans les sapins.
13h30 - Le chemin redescend un peu, une trouée entre les arbres, à droite une estive à vaches avec au point le plus bas, une petite cabane. Je m’y arrête alors que la pluie redouble et en profite pour sortir les victuailles : pain, saucisson, fromage de brebis, tomate, œuf dur, anchois et abricots secs. J’ai le temps, c’est le point de rendez-vous avec mon hôte. Je m’étalle sur le vieux matelas et ferme un oeil en écoutant une grosse cloche, assez loin. Bizarrement, elle est seule, est-ce une vache isolée? Je ferme le deuxième œil et somnole un peu. Réveillé par l’air froid qui pénètre dans la cabane, je décide de bouger un peu. Je laisse mon sac et monte un peu sur l’estive. Une légère éclaircie, j’en profite pour m’asseoir sur une grosse pierre, au pied d’un massif de myrtille. Au premier regard, il n’en reste plus; en cherchant bien, j’en trouve plein dans quelques endroits éparpillés. Je fais comme l’ours et je me goinfre de ces petits fruits un peu sucré et amer.
Un petit trait sur l’écran du gsm, il y a un peu de signal, j’en profite et appelle la bergère : une vache a vêlé dans un endroit escarpé, le veau est tombé semble t-il près d'un petit ruisseau. Elle est redescendue à la ferme pour organiser les secours et remonte avec le matériel nécessaire, il ne me reste qu’à attendre. La trouée se referme et il se remet à pleuvoir, je retourne attendre dans la cabane en pierres et au toit ondulé rouillé.
16h – J'émerge du brouillard. J’entend à peine des pas au dehors, plutôt un bruit de frottement de plastic, des jambes qui se frottent. Ma bergère s’encadre soudainement dans l’embrasure de la porte. Je bondis, surpris, endormi. Elle est trempée et m’explique les contretemps de sa journée. Son mari s'est occupé du veau. Elle saute sur un sentier à vaches qui traverse l’estive en oblique, entre des buissons de myrtillers. Je lui emboite le pas et on monte vers la tente qui n’est pas bien loin mais que je n’avais pas vue avec le brouillard. Elle me dit que c’est un vrai temps d’ours. Après avoir enfilé des vêtements secs, on commence la tournée : il faut retrouver les vaches éparpillées. Plus de bruit de cloche. Où sont-elles? On monte en zig-zag sous la pluie et on parle de Melles, du troupeau, du veau, de l’ours, du mois de juillet pourri, du changement du jour de mon arrivée, des chiens de berger, des patous, de l'avenir du pastoralisme, de la cohabitation…
17h30 - Tout d’un coup, au sommet d’une pente herbeuse trempée, quelques vaches. Elles sont là, à peine éparpillées. Sylvie ordonne aux chiens de se coucher, à bonne distance pour ne pas les effrayer. Pour moi, les bêtes me semblent calme, mais pour Sylvie, ce n’est pas la cas : elles se laissent approcher, ce n’est pas normal. Ce ne sont pas ses bêtes, et le fait qu’elles se rapprochent l’inquiète, elles doivent avoir eu peur. Peut-être ont elles senti la présence d’un ours à travers le brouillard. On essaie de les faire redescendre avec nous, les chiens ne demandent qu’à travailler mais ils n’en ont pas le droit. Les vaches ne semblent pas pressées de bouger.
18h30 - Comme les bêtes sont groupées, Sylvie n’est pas inquiète, on redescend avec les chiens qui sont trempés comme des canards. La lumière descend vite, il pleut de plus belle, le barbecue ne sera pas pour ce soir, on utilisera le réchaud à gaz.
20h - Retour à la tente et nourrissage des chiens : croquettes pour tout le monde, chacun garde son écuelle et maintient les autres à distance, puis ils se couchent sans traîner.
Le saucisson sert d’apéro. Sylvie sors un pain qui ressemble plus à du gâteau. J’ai emmené un Bergerac blanc, ce n’est pas terrible avec des merguez, mais on s’en contentera. La viande qui fristouillait dans la poêle est vite avalée. On continue les discussions de l'après-midi. La nouvelle tente de Sylvie est spacieuse et je trouve mon coin pour la nuit, les chiens aussi.
7h30 – Lever, toujours dans le brouillard, mais cela à l’air de vouloir se lever dans la matinée. La nuit, le chien de berger l’a passé en dehors de la tente, c’est un berger allemand, ce qui n’est pas habituel ! Je ne savais pas que c'était les chiens aperçus à la montée. Sylvie m’explique le travail de son chien, ses origines, la lignée de travail comme chien de berger, pas comme chien policier, mais avec l’instinct du prédateur en plus, le comportement de meute, ses capacités de gardiens, les coups de mains qu’il donne au patous en cas de besoin. Les deux borders-collie ont passé la nuit à l’intérieur, le berger allemand à passé sa nuit à aboyer et à s’éloigner de la tente. On se demande si c’est à cause de l’ours. Pour Sylvie, c’est le cas.
Sylvie me racontera plus tard la suite : les traces d’ours trouvées sur le chemin boueux, près des abreuvoirs où nous étions passés la veille. L’ours était donc bien là dans le brouillard. Peut-être s’est il approché du troupeau de brebis, plus haut, sur une autre estive de Melles.
Une journée à ours, humide et sans visibilité. Une journée où sans berger et sans moyen de protection, c’est table ouverte pour le prédateur. L’ours, je ne fais que le croiser, de loin, la quête continue.
8 juillet - quête de l’ours dans le Val d’Aran, le jour où j’ai vu l’ourse
9h – Les nuages remontent, le bleu perce, le temps s’améliore alors que je redescend à travers la forêt de Melles, la mousse et les arbres couchés. A part des oiseaux, tout est calme, ni bruit de torrent, ni cloches. Je retrouve la voiture et en profite pour mettre des vêtements plus secs. Je redescend de l’autre côté de la montagne, roulant lentement sur la route forestière qui arrive à la station de le Mourtis ou le soleil est maintenant bien présent.
10h – Le programme de la journée a changé, j’en profite pour prendre rdv avec Alain Reynes. On se retrouvera à Arbas et on ira manger à l’auberge de Fougaron.
12h – Arbas, pays de l’Ours, La journée s’est déjà bien réchauffée, il y a deux parapentes dans le ciel. Je regrette de ne pas avoir pris le mien. Je m’enverrai bien en l’air avec juste le sifflement du vent dans les suspentes : instants magiques. Agréable débriefing avec Alain et échange des dernières actualités du pays de l’Ours. L’accueil à l’auberge est inchangé depuis des années. La nouriture est simple, gouteuse et copieuse. Quant au vin, Brassens chantait …
“Si t’as le bec fin
S’il te faut du vin
D’première classe,
Va boire à Passy
Le nectar d’ici
Te dépasse.
Mais si t’as l’gosier
Qu’une armure d’acier
Matelasse
Goûte à ce velours
Ce petit bleu lourd
De menaces.”
De retour à Arbas, on apprend en direct la découverte de traces d’un ourson à Saint-Lary.
16h – Départ pour le Val d’Aran. Dans la voiture, je me souviens de ma semaine passée en Slovénie : une semaine d’affut matins et soirs, sans jamais voir d’ours. La journée, en forêt, nous avions découvert de traces de pas, des crottes, des arbres griffés, des branches cassées, mais pas la bête. Depuis lors, chaque fois que je “descends” dans les Pyrénées, je reprend contact avec guide local, histoire de crapahuter au cul de l’ours. Cette fois, c’est mon guide “slovène” qui a pris l’initiative. Quand j’ai confirmé téléphoniquement ma venue, mon guide (que je vais nommer François, nom d’emprunt), semblait avoir un petit sourire en coin… Je lui ai demandé dans quel coup tordu il comptait m’emmener? Je le voyais déjà me montrer un ours, en étant caché derrière une haie, sur le bord du parc animalier de Borce !
19h – François est à l’heure. Dans la vallée, je monte dans sa nouvelle voiture de baroudeur des montagnes. On a décidé de ne pas dormir dans un refuge, mais en montagne, au plus prêt de la nature. J’ai tout ce qui faut avec moi. François m’emmène je ne sais pas où, mais il semble sûr de lui. Il y a quelques jours, pour la première fois, il a vu une ourse dans les Pyrénées, vu et filmé, pendant de longues minutes. Il pense que l’ourse sera toujours au même endroit.
Pour connaître cet endroit, il faut de la chance, un bon réseau d’amis, de la discrétion; il faut aussi connaître l’ours, son alimentation et le terrain. François possède tout cela. Je n’ose croire que c’est effectivement aujourd’hui que je vais voir mon premier ours, mais la tentative en vaut la peine.
Après quelques kilomètres, on quitte la vallée principale pour serpenter dans une petite vallée perpendiculaire et étroite. La lumière du soir est superbe et chaude, l’air est encore chaud, la petite route est sauvage et déserte, enfin presque. Un gros 4x4 nous suit. Ils viennent sans doute aussi pour l’ours, ils possèdent sans doute aussi la même info : l’ourse sort au même endroit depuis plusieurs jours, pour s’empifrer d’une fleur sauvage qu’elle doit aimer !
Soudain, au détour d’un virage, cinq voitures à l’arrêt. On se gare derrière et on écarquille les yeux : sur la route, une dizaine de personnes équipées de jumelles, de longues vues et de caméras. Tout le monde fouille le versant de la montagne à la recherche de l’ours. Comme tout le monde semble chercher, on en déduit que l’ours n’a pas encore été repéré, mais visiblement on y croit.
Je me crois en Italie, dans les Abruzzes où il est possible d’observer les ours depuis une route. « Quand il se fixe sur un territoire, c'est qu'il y a trouvé une zone de nourrissage abondante. Il nous suffit d'y aller pour étudier son assiette. » En Italie, les baies énergétiques du Nerprun attirent et fixent le plantigrade.
Cette facilité d’observation me semble incroyable dans les Pyrénées ! Alors que la quête d’une rencontre avec l’ours me semblait aussi difficile que la recherche d’une aiguille dans une botte de foin, on est là, en groupe, à attendre la sortie d’une ourse qui était déjà là la veille. Cette fois j’y crois, c’est pour aujourd’hui !
Pas plus de deux minutes plus tard, François me fait signe discrètement : il faut sortir la caméra du coffre : l’ours est là. Il l’a vu. On est là au milieu de cette petite route, d’autres voitures arrivent, les portières claquent. On sort le matériel, très excités.
François me montre : elle est là dans les hautes herbes, claire, avec deux petites oreilles noires. Jeune adulte, seule, on imagine que c'est Nheu. Tout de suite, notre précipitation attire l’attention : “Où est-elle?” On s’explique dans toutes les langues. “Là, derrière le rocher, avant la petite combe, au milieu de la plaque d’herbes du milieu de la pente. Vous la voyez?”
Où est l'ours?
Je vois une ourse sauvage, ma première, et dans les Pyrénées en plus! Mon coeur bat vite. Savoir qu’il était là, quelque part m’avais toujours suffit. L’ambiance d’une forêt à ours est différente de celle d’une forêt sans ours. Mais quelle récompense, quelle joie !
Après une quart d’heure d’observation, l’ourse bouge assez peu, on a tout le loisir de l’observer à l’aise. On est entrain de se faire dévorer par les moustiques, mais on s’en moque (pour l’instant). François a installé le matos et la caméra tourne depuis la première minute. L’enregistrement continue, de quoi en retirer quelques belles images, je me réjouis de voir le résultat. Au total, on restera presque une heure à regarder une ourse sauvage dans les Pyrénées !
Elle est là, calme. L’ourse se déplace lentement, de gauche à droite sur un cône de déjection couvert de hautes herbes et de rochers. Il n’y a qu’un arbre, un sapin tordu. Pour nous ennuyer, elle passe sans cesse derrière. On l’a perd, on la retrouve, on la reperd et elle aparait à nouveau. On prend un pied complet !
L’ourse sélectionne son repas, toujours les mêmes plantes, une ombellifère quelle croque à pleine dents, mais délicatement.
Parmi nous, il y a des français, des espagnols, une belge amatrice d’ours, des photographes, des naturalistes, des techniciens. Tout le monde a la banane. Je ne suis pas le seul à voir mon premier ours. L’enthousiame est partagé dans toutes les langues. On s’échange les jumelles, on se partage les instants de lunettes à gros grossissement. Tout le monde à le sourire. L’ourse nous offre un très beau cadeau : se laisser admirer.
Elle monte lentement dans le pierrier, de biais et parfois en ligne droite. Son gros derrière alors, roule de gauche à droite. Les oreilles sont souvent dressées. Elle est attentive.
Cela parait tellement simple, je retourne à la voiture chercher une polaire pour me protéger des maringouins et je retourne regarder mon ourse. Elle est toujours là, ne semble nullement impressionnée par la trentaine de personnes qui l’observent de la route à 200 mètres en contre-bas.
Je ne réalise pas. Moi qui croyais que l’ours était une récompense après des heures de marches et d’affut. Ici, il a suffit de sortir de la voiture et de sortir les jumelles. Le tout était de savoir où la trouver.
L’ourse monte lentement, la lumière diminue, les moustiques nous mangent. Après 5O minutes, elle oblique à droite et se dirige vers une arrête rocheuse qui forme une avancée. Elle va bientôt disparaître derrière. On profite des derniers instants. Elle disparaît. D’où l’on est, on ne l’a verra pas rentrer dans les bois; une falaise remplie de sapins lui offre de multiples portes de sortie de scène.
On se regarde, on échange quelques sourires, quelques impressions et commentaires. Chacun regagne sa voiture. Le groupe d’amateurs d’ours se scinde aussi vite qu’il s’était formé. Le spectale est terminé.
La joie et la faim sont intenses. Faut fêter celà. Les restes de saucissons et de fromage resteront dans le sac. J’emmène François dans la vallée pour lui offrir un repas : une sangria, une paëlla. On commente la soirée, on fait des projets et on décide d’y retourner à l’aube.
Après une nuit sur l’alpage, près d’une vieille grange, on se lève tôt, avec des cloches. Il doit y avoir des vaches pas loin. Le soleil se lève sur un des plus haut sommet des Pyrénées. La vue est magnifique. On déjeune sur le pouce. Le café chaud est vite avalé. On a déà entendu une voiture monter : amateur d’ours ou randonneurs?
Au même endroit que la veille, il n’y a personne. C’était donc des randonneurs qui ont dû partir plus haut. On passera deux heures à scruter les différents pierriers, les talus, les lisières…, l’ours ne s’est pas montré ce matin là. Il ne faut pas être trop gourmand, il a peut-être franchi la crète ou dort sous un sapin. On quitte la vallée avec plein de bons souvenirs.
Je regagne ma famille, quatre cent cinquante kilomètres plus au nord, avec un autre souvenir: mon estomac n’a pas résisté au traitement infligé par la cuisson des merguez de Sylvie. A cause du manque d’eau sur son estive, l’eau est rare, la vaisselle sommaire et peut-être même effectuée par les chiens! Sylvie est habituée, moi pas. Je vais payer cash la préciosité de mon estomac habitué à l’eau de distribution. Mais je veux bien recommencer pour revoir mon deuxième ours, pyrénéen de préférence…
Baudouin de Menten
20 juillet 2011










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