Taille critique de la population d’ours des Pyrénées pour assurer sa pérennité, en forme de compte de Perrette
Les recommandations des scientifiques restent lettre morte
Les estimations de taille minimale de la population ursine nécessaire pour asseoir son maintien durable en Pyrénées ont déjà été abordées par des experts ou organismes compétents, fins connaisseurs de l’espèce. Pourtant, leurs recommandations sont restées lettres mortes au vu de la politique gouvernementale attentiste ou pour le moins peu engagée, hors l’honneur, tergiversant même sur le renforcement d’une seule ourse en Haut Béarn. Dans cette pantomime de basse-cour, les associations à sensibilité environnementale ou leurs ténors sont, pour la majorité, d’une discrétion remarquable. Ce profil bas participe-t-il d’un réalisme au nom du « un bon tient vaut mieux que deux tu l’auras » ou la traduction d’une profonde lassitude et d’une perte de confiance dans le crédit accordé aux institutions gouvernementales tenantes de ce dossier ?
Pour tenter de remettre le sujet sur les rails, nous essayerons d’analyser succinctement deux options extrêmes parmi les possibles tout en retenant en ligne de mire le maintien d’une population d’ours pérenne sur le massif Pyrénéen.
Entre ces deux cas d’école, nous positionnerons la politique actuelle en pointant son incongruité.
Nous évacuons d’entrée la position provocatrice développée par certains qui consisterait à parquer les ours dans des parcs zoologiques. C’était la mode au 19ème siècle pour servir de support à l’éveil naturaliste et constituer des collections vivantes encagées, livrées à la curiosité du badaud. Vivons avec notre siècle ! Depuis, la Société s’est éveillée et ses valeurs ont évolué ainsi que ses connaissances. Aujourd’hui, le bien-être animal est également inscrit pleinement dans les clauses d’éco-conditionnalité développées par l’union européenne dans le cadre des mesures de soutien à l’agriculture. Cette nouvelle valeur montante ne peut être occultée.
Nous resterons inscrits dans le cadre d’un habitus développé en milieu naturel, au moins considéré comme tel, les ours ayant loisir d’y développer une vie sauvage.
1 – L’option naturaliste
Pour la branche des naturalistes convaincus, une population animale sauvage viable doit pouvoir se perpétuer naturellement, sans interventions de l’Homme ni apport exogène, en interaction avec les facteurs géographiques naturels. Même si cette dernière hypothèse peut paraître théorique au regard des activités humaines qui sont actuellement présentes sur cet espace partagé, nous considèrerons que la libre circulation des ours est encore physiquement possible sur le massif. Nous pouvons approcher la taille minimale de cette population en restant dans le décor théorique des lois de Hardy Weinberg, même si les effectifs ne peuvent atteindre une taille conséquente.
L’auto-renouvellement de l’espèce est directement dépendant de ses paramètres biologiques, en particulier de ses performances reproductrices. Celles-ci sont par ailleurs sous la contrainte d’un taux de consanguinité qui devrait rester raisonnablement en dessous de 10% afin d’éviter la fragmentation génétique des petits effectifs vers l’homozygotie et/ou la perte génique. En outre, les séquelles d’une perte d’hétérozygotie induisent en retour une dégradation de l’expression de caractères à faible héritabilité comme ceux de reproduction, de la résistance aux maladies ou aux stress.
Les performances reproductives concernent, chez les femelles, la fertilité, la prolificité, le rythme de reproduction, la mortalité « infantile », les âges moyens de première mise bas et de fin de fécondité, la durée moyenne de vie.
La fertilité réelle est difficile à cerner. Comme l’ovulation particulière des femelles est provoquée par le coït, il est possible de l’évaluer à 100%, sachant que le rythme de reproduction joue comme un facteur de correction. La prolificité moyenne peut-être estimée à 150%, la mortalité en bas âge à 50%, le rythme moyen de mise bas de 1/3ans, l’âge moyen de début de reproduction à 5 ans, l’âge de fin de reproduction à 20 ans, la durée de vie moyenne de 25 ans.
La productivité numérique annuelle est donc : 1x1, 5x0, 5x 1/3 = 0,25 ourson/femelle/an.
Le besoin de renouvellement de la population, en considérant un sex-ratio de 50% et une mortalité « non naturelle » de 1,3% (constat sur une période de 15 ans dans les Pyrénées) est de : 1/25 + 0,013 = 5,3%.
La capacité de renouvellement rapportée à la vie reproductrice active est de : 25x15/25x 0,5 = 7,5%.
On peut en déduire une légère capacité à croître sans en faire une espèce proliférante. Ceci, sous la réserve que la taille de la population soit suffisamment grande pour que la consanguinité n’altère pas ces paramètres.
En projetant un gain de consanguinité respectivement de 1%, de 5% et de 10% sur un siècle, soit sur 20 générations, la taille de population déduite de la relation générale (f(t) = 1- (1-1/2N)t ) aboutit aux chiffrages respectifs de 995 ours, 195 ours et 95 ours. Cependant, dans les conditions habituelles, la disproportion entre les sexes actifs au cours de la reproduction est notable, en raison de la dominance de certains mâles, ce qui entraine un biais. Du coup, le gain de consanguinité progresse plus rapidement.
La taille effective, génétiquement active, peut relever de la formule : 1/Ng = 1/4*x (1/Nm + 1/Nf). En retenant le rapport de 1 mâle pout 3 femelles, il vient des effectifs respectivement de 1333 ours, de 266 ours et 133 ours.
Pour les deux premiers taux plus orthodoxes, l’ensemble du massif forestier montagnard et subalpin, y compris le versant espagnol n’y suffirait pas d’autant qu’il faudrait évacuer toutes activités humaines, notamment sur les estives ou les ours vont faire, dans ce super marché, occasionnellement leurs emplettes.
2 – L’option « anthropique »
La deuxième voie relève d’une conduite assistée de la reproduction par le biais d’une orientation génétique de sorte à forcer le brassage génétique. Cet interventionnisme s’inscrit dans le cadre d’une régulation exercée et imposée par l’Homme.
Avec les mêmes paramètres biologiques, il s’agit d’accroître la variabilité génétique par apports ou échanges de femelles actives et de rotation des mâles. Pour ces derniers la procédure consiste à extraire les mâles dominants pour les remplacer par des plus jeunes, soit déjà présents sur place soit par importation.
On peut également intervenir par écrêtage des animaux les plus âgés, permettant de libérer de l’espace naturel et réduire aussi la prédation potentielle liée à la moindre agilité des vieux spécimens, souvent perclus de rhumatismes, mais avec plus d’un tour dans leur sac, plus enclins à s’approvisionner parmi le bétail domestique. Nous rentrons ici dans le cadre d’une forme de gestion cynégétique comme c’est le cas avec les autres espèces sauvages de gibier.
En revanche, autant les échanges de géniteurs peuvent être possibles entre différentes zones éloignées de présence d’ours, autant leur extraction pour un enfermement dans des fosses de parcs zoologique paraît incongrue et intolérable pour des animaux qui ont toujours vécus en liberté. Faute de pouvoir pratiquer des échanges, la seule alternative serait l’élimination par action de tirs.
En procédant par exemple à chaque génération à une « exportation-importation » de 10% de l’effectif présent de sorte à ralentir la consanguinité et pour réinjecter des allèles différents, et en conservant des paramètres similaires à ceux de la précédente simulation, il ressort des effectifs respectifs de 617 ours pour un taux de consanguinité de 1% sur un siècle et de 161 ours pour un taux de 5% et de 81 ours pour un taux de 10%. En accroissant les entrées et sorties en tiroir à raison de 20% de l’effectif, les tailles atteignent alors respectivement 431, 131 et 69 ours. Avec la technique d’écrêtage, la population d’ours pourrait-être encore réduite de l’ordre de 20% et donc rajeunie.
Compte tenu de l’historique évolutif du peuplement d’ours en Pyrénées, notamment dans les années 50 où 50 à 70 animaux étaient encore présents, de l’accroissement de la couverture boisée du massif, les capacités d’accueil devraient permettre d’atteindre sans difficulté un effectif d’une centaine d’ours. Cette perspective impliquerait nécessairement de revisiter les modalités du pastoralisme et de ses pratiques. Nous sommes donc très loin du trépignement local en matière de projection d’une population ursine génétiquement viable.
3 - La parodie étatique
Entre ces deux stratégies, la position étatique est d’opérer à minima en prônant avec mollesse le statut quo. Laisser faire la Nature, à partir de noyaux en incapacité de se pérenniser est la marque de fabrique actuelle du ministère de l’Environnement.
En effet, avec l’actuel effectif de 18 ours sur le Massif, le taux de consanguinité atteindrait dans les mêmes conditions 43% en un siècle. Pour comparaison de taux de consanguinité des produits issus de l’union frère-sœurs ou parents-enfants est de 25%. Autant dire que la disparition de l’espèce est programmée in situ.
L’engagement encore théorique de ne renforcer le noyau béarnais qu’avec une seule ours participe plus de la gesticulation en direction de ses engagements internationaux qu’une intervention fondée sur des bases solides.
Cette carence de l’Etat ressort soit de l’illustration du principe de Peters, soit d’une politique de gribouille. La première explication est peu vraisemblable car même si les ministres ne sont pas férus sur ces questions, leurs équipes sont certainement compétentes. Il ne reste donc que la seconde piste pour évacuer les décisions sérieuses par pure posture pré-électorale.
Il est vrai qu’en période de crise, il est facile de considérer les aspects environnementaux comme des danseuses et de ne se satisfaire que de beaux documents bien argumentés façon « convention stratégique nationale pour la biodiversité » dont le sort est d’encombrer les placards ministériels.
L’impéritie qui consiste à ne rien faire face à la responsabilité de la disparition contemporaine d’une espèce pourtant emblématique et identitaire du massif Pyrénéen est une faute générationnelle.
En dehors des mots et des proclamations d’intention, les exemples expérimentaux de terrains devraient pourtant éclairer la lanterne de nos dirigeants :
- Sur site, l’exemple béarnais indique avec force que de déléguer les décisions sérieuses à la bienveillance et au savoir faire des autochtones dont les intérêts sont intimement liés a conduit aussi sûrement à l’éradication de la relique ursine locale en moins de 15 ans.
- A l’opposé, sur la même période, l’axe volontariste du renforcement de la population d’ours dans les Pyrénées centrales, secteur où celui-ci avait été éliminé, bien qu’espèce protégée, aboutit à la démonstration d’une bonne adaptation et intégration au milieu.
Cependant, un simple maintien en noyau fermé sans autres apports exogènes ne pourra que reproduire les effets constatés lors des décennies précédentes.
Avec ces deux retours de terrain, l’Etat ne manque pas de repère. Celui-ci devrait avoir une réponse plus responsable au sujet de ce cas exemplaire de biodiversité compte tenu des investissements propres qu’il engage et ceux indirects de l’Europe qu’il relaye. Il en va de sa crédibilité !
Ne rien faire ainsi que la tournure actuelle le laisse présumer, c’est prendre la décision de condamner l’espèce ursine ou de courageusement botter en touche, en laissant à d’autres le soin d’assumer les engagements de façade qui ont été pris. Si cette désinvolture devait être une signature, couvrant également les autres champs d’intérêts publics, alors les électeurs devront prendre aussi leurs responsabilités lors de leur passage devant les urnes.
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