Augustin Bonrepaux, président du Conseil Général de l'Ariège, les marchés publics et la CRP Consulting
L’Ariège est «la dernière frontière», une «réserve d’indiens». Un correspondant de la Buvette, enfoncé bien loin dans la France profonde, qui vit dans ce «territoire ensauvagé», loin de toute civilisation, m’a permis de prendre connaissance de ce dossier brûlant. Pour commander tous ces indiens sauvages, il fallait un chef! Et ce chef, c’est Tintin, Augustin Bonrepaux, le comte de Foix, l’omnipotent. Un habitué des pages de la Buvette. Ce dossier est paru dans le «K14», du site Cerclelakanal. Il est signé Adèle Ferran.
Tintin et les piqueuros
Si l’année qui vient de passer a été marquée par de nombreuses affaires aux relents politico-affairistes les plus nauséabonds, l’année qui vient ne sera pas moins odorante : suite en appel des démêlés Villepin-Sarkozy, instruction dépaysée des aventures Bettencourt et Cie, rebondissements attendus des dessous des règlements de compte pakistanais, nouveau feuilleton Woerth et les champs de course, sans omettre les tripotages africains qui font l’ordinaire des chroniques de la corruption nationale. On aurait tort cependant de négliger une vision plus locale de pareils phénomènes qui ne sont pas pour rien dans le renoncement civique et le dégoût pour la chose publique.
Entre autres conséquences inattendues, la marche incontrôlée à la décentralisation menée en France depuis 1982, qui, outre qu’elle a institué des baronnies à peu près inamovibles, est devenue une grande pourvoyeuse de délits à base de favoritisme, de népotisme ou plus trivialement de détournements de fond. Pour être bornées à des périmètres ou à des enjeux financiers plus modestes, ces affaires, peu relayées par les media, n’en sont pas moins révélatrices de phénomènes qui imprègnent la vie politique dans biens des cantons reculés où l’on se croit à l’abri des regards et des ... lois.
Loin de la Françafrique, des rétrocommissions et des marchés mirobolants, on tripote discrètement dans les arrières provinces. Il suffit d’y regarder d’un peu près.
Cumulars
Ainsi cette affaire qui concerne de très près le socialisme ariégeois qui se mitonne loin de la capitale depuis un demi-siècle quand les prébendes se transmettent de père en fils (en fille désormais, parité oblige) et que pas un club de boulistes n’échappe au contrôle sourcilleux des potentats locaux.
En apparence peu de choses : une facture de 38.022 euros (ht) pour un ensemble d’études visant à l’extension d’une maison de retraite à Luzenac, petite cité plus connue pour sa production de talc désormais dans les mains d’une multinationale australienne de l’extraction, Rio Tinto, deux ou troisième trust mondial, qui creuse un peu partout la planète à la recherche de toutes les ressources exploitables. L’ennui avec cette facture qui, on va le voir, va prendre quelques proportions, réside dans les conditions de son établissement.
La scène va se jouer en trois actes.
Unité de lieu
Le conseil communautaire des vallées d’Ax (CCAV) qui regroupe les communes du secteur et se trouve être le bastion de l’homme fort du département. Surnommé Tintin, Augustin Bonrepaux n’a pourtant rien d’un jeune reporter :
- Président du Conseil Général,
- conseiller général lui-même depuis 1976,
- député pendant plus de trente ans,
- ancien maire d’Ax-les-Thermes
- et même un temps (son bâton de maréchal) président de la commission des finances de l’Assemblée,
- (NDLB: ex-président de l'ANEM)
Il est un cumulard d’élite et n’abandonnera son mandat au Palais-Bourbon que contraint et forcé. Seul échec à son passif, en dépit de son soutien frénétique à tout ce qui porte cartouchière, il ne sera jamais ministre. Et ce jour de juin 2007, Tintin est bien là, à Luzenac, où il siège avec une quarantaine de petits maires qui décident à l’unanimité de s’offrir une première étude en vue d’agrandir la maison de retraite locale. Une seule proposition est faite par le président de la communauté, le sieur Christian Loubet, par ailleurs maire de Luzenac, celle du CRP Consulting, une boîte d’études et de formation de Toulouse. Première facture : 11.910 euros (ht). Aussitôt commandée, aussitôt réalisée.
Le même mois, le CRP consulting accouche d’une étude qui, de l’aveu même de ses rédacteurs, est une simple compilation de données disponibles à tout stagiaire possédant une liaison Internet et un poste téléphonique... Miracle de la célérité professionnelle ? Peut-être. Mais en cherchant un peu il apparaît que le CRP Consulting est dirigé par un dénommé Pierre Peyronne qui n’est autre que l’adjoint au maire (socialiste évidemment) d’Ax-les-Thermes. Premier hasard avant quelques autres.
Premier acte
Un an après, le bureau de la communauté de commune des vallées d’Ax se réunit à nouveau. A l’ordre du jour cette fois, deux nouvelles études concernant la même maison de retraite. Une seule proposition est présentée par le président Loubet, celle du CRP Consulting...
Sans surprise, elle est adoptée à l’unanimité. Nouvelle ardoise : 26.112 euros (ht). Il y a cependant un léger changement dans la composition du bureau . Si l’absence de Tintin est excusée, un petit nouveau prend part au débat et vote la décision commune : Pierre Peyronne qui, entre-temps est devenu maire d’Ax-les-Thermes tout en demeurant, cela s’entend, Directeur Général du CRP Consulting... Autrement dit, l’élu du peuple Peyronne Pierre octroie de l’argent public à Pierre Peyronne, le dirigeant d’entreprise. Pourtant rien ne bouge, nul ne s’émeut et au mois de septembre suivant Loubet signe une convention avec Peyronne. L’affaire semble dans le sac.
Mais, informé on ne sait trop comment, le préfet Valette va finir par tenter de sortir de l’endormissement de ses services. Avec neuf mois de retard, il se fend d’une lettre au citoyen Loubet dans laquelle il s’inquiète de la méthode utilisée qui pourrait «entacher de nullité» la délibération voire constituer une «présomption de prise illégale d’intérêt»... A Luzenac, c’est le branle-bas de combat.
Deuxième acte
Loubet prend sa plume et répond au préfet pour lui assurer que les faits qui lui sont reprochés sont «tout à fait inexacts» alors même que le représentant de l’état s’est contenté de citer la délibération en cause. Loubet concède simplement une «rédaction maladroite» et assure que la délibération sera retirée lors d’une prochaine réunion. Huit jours après, c’est dare-dare que le bureau est à nouveau convoqué en présence du célèbre Tintin. La délibération initiale «apparaissant comme susceptible d’être mal interprétée» est, en effet, retirée. Mais elle est aussitôt remplacée par une nouvelle délibération (prise elle aussi à l’unanimité) qui confirme les études confiées au CRP Consulting et le montant de l’addition.
Seul changement : Peyronne, présent à la réunion, se contente de sortir avant le nouveau vote. Une envie pressante sans doute...
Afin de ficeler l’affaire Loubet écrit derechef à son préfet le mois suivant et là, nouveau miracle, il se souvient que le marché litigieux avait été soumis à la concurrence mais que seul le CRP Consulting de Peyronne y avait répondu. Léger ennui pour Loubet : la mise en concurrence aurait été rendue publique le 25 juillet 2008 alors que les études avaient été commandées la veille au CRP Consulting...
Un problème de mémoire ou un problème de date. Les deux peut-être.
Troisième acte
Un citoyen de la petite commune d’Ascou, intrigué par l’affaire, décide d’y fourrer son nez et fini par être reçu par le directeur des services de la communauté des communes. Là, double surprise. D’abord on lui permet seulement de survoler sur place une liasse de documents sans vouloir lui en donner copie. Mais surtout il apparaît que ce dossier n’est ni signé, ni daté voire même qu’il comporte des pièces qui ont été établies plusieurs mois avant que l’étude ne soit commandée...
Le citoyen tenace demande alors à Tintin et à Loubet de déposer plainte contre X au nom de leurs assemblées respectives pour prise illégale d’intérêt, délit de favoritisme et détournement de fonds publics. Double refus. C’est qu’entre-temps la presse locale a fait ses gros titres sur l’affaire. Tintin, blanc de rage, tempête au cours d’une assemblée orageuse de la communauté de communes et fini par obtenir la condamnation des «comportements d’opportunistes dangereux pour la démocratie». Il s’abrite pour ce faire derrière une lettre du nouveau préfet qui avec la plus extrême prudence semble, après son service de contrôle de légalité, valider l’ensemble de la procédure mais renvoi l ’affaire au parquet en cas de qualification pénale...
Et là, mauvaise nouvelle pour Tintin et ses acolytes, le procureur Leroy annonce que le service du contrôle de légalité de la préfecture n’ayant aucun moyen d’investigation, il a fait ouvrir une enquête préliminaire. Les auditions auraient même commencé.
Le tenace citoyen d’Ascou, quant à lui, a déposé un mémoire au Tribunal administratif de Toulouse pour avoir la possibilité de se substituer en justice aux assemblées défaillantes. Loin d’être enterré, le dossier tressaute à nouveau d’autant que les comptes ayant été examiné de près il semblerait que le contribuable ait dû débourser finalement la coquette somme de 63.000 euros. (plus de 70.000 euros si on y ajoute une subvention du conseil général) pour des études qui n’ont servi à rien : le projet d’extension de la maison de retraite a été discrètement enterré au mois d’août 2009...
Précision qui peut avoir son importance : le CRP Consulting qui affiche un chiffre d’affaire de 2,5 millions d’euros en 2009 a été relancé en 1989 par les dénommés Fayet et Peyronne. Le premier avait été chargé de mission au cabinet du président socialiste du conseil régional de Midi-Pyrénées, le second en étant chef de service, responsable des aides et du financement des entreprises. Pour les carnets d’adresse, ça aide.
Depuis, Peyronne, dans sa mairie d’Ax-les-Thermes, se refuse à tout commentaire et Tintin ne décolère pas. Le quatrième acte se prépare.
Adèle Ferran
Courriel
Source : Cerclelakanal
Un silence local assourdissant
Le préfet ou le procureur aurait demandé aux deux instances, Communauté de communes et Conseil Général de porter plainte contre X. Elles ont bien évidemment refusé de le faire et ont décidé de se réunir en assemblée plénière pour décider ou non d’un dépôt de plainte. Le Conseil Général se réunira lundi et la Communauté de communes mercredi. Mais on retrouve les mêmes protagonistes dans chacune des deux assemblées. L’express de la semaine dernière titrait «Le système Bonrepaux».
A noter que la presse locale n'ose pas trop mordre à cet hameçon. Elle ne le fera que contrainte et forcée. Les plaintes privées pourraient bien être un élément les obligeant à écrire de nouveaux articles "à contre coeur".
Augustin Bonrepaux traine quelques valises :
- Grand chasseur, il avait été dénoncé par un article du Canard enchaîné du 14 décembre 1988 (trop loin de l'Ariège pour le contrôler). Il a été verbalisé pour avoir abattu des isards sans les autorisations nécessaires.
- Augustin Bonrepaux avait en 2006 coupé les ailes du festival Résistances pour avoir osé organiser un débat sur l'ours.
- En 2007, le Conseil Général finance à hauteur de 10.000 euros les copains ultrapastoraux de l'ASPAP opposés aux plantigrades, une association de sauvegarde du patrimoine... agro-pastoral qui écrit dans ses statuts «L’association et ses représentants ne pourront pas être tenus pour responsables d’éventuels dommages occasionnés sur le territoire par des personnes par ailleurs adhérentes à l’association»). Et on se souvient des casseurs d'ARBAS dont les amendes ont été payées par une "grande collecte de solidarité".
Les chefs indiens sont de gros pourvoyeurs de revenus pour la presse locale, via les recettes publicitaires entre autres comme via des "missions de communications" où l'on a un peu tendance à mélanger articles de fond et "publi-reportages". Voir par exemple le financement d'AriègeNews.
Il suffirait sans doute d'un simple coup de fil aux rédactions pour calmer les éventuelles et imprudentes vélléités investigatrices envers le maître de l'Ariège ou envers ses sbires tout dévoués. Histoire de ne pas scier la branche financière sur laquelle elle est assise, la presse ariégeoise regorge des faits et gestes du président, des communiqués de presse de ses allocutions ou de celles des associations soutenues par le président. De même, les prospectus touristiques ariégeois ne comportent jamais le mot "ours", sujet tabou et pestiféré, histoire de ne pas déplaire ou de ne as risquer sa place. Mais bien sûr, ce genre de pression n'arrive pas, on en parlerait dans la presse locale, or ils ne parlent que des "habitants des territoires" qui apportent leurs lettres au préfet, pour la consultation bidon sur la réintroduction. Le Grand Sachem va être content.
Augustin Bonrepaux perd la mémoire
Septembre 1982, lors d’un déplacement en Ariège, à Foix (Dans la ville d'Augustin Bonrepaux !), le Président François Mitterrand est interpellé par un manifestant agitant une pancarte où est écrit “Sauvons les ours des Pyrénées”. “Le président s’arrête, suspend d’un geste bref l’action du service d’ordre et engage le dialogue : “je suis de votre avis. Il faut sauver les ours et protéger l’espèce. On doit pouvoir le faire sans léser les agriculteurs.” (La Dépêche du midi, 30 septembre 1982.)
Les différents épisodes
- Tintin et les piqueuros
- Tintin et les piqueuros, ce n'est qu'un début
- Tintin et les Piqueuros 3 : Nouveaux points, coups de poing
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