par ARMAND FARRACHI Responsable du collectif pour l'abolition de la chasse
à courre
La chasse à courre, tout le monde sait cela,
consiste à poursuivre à cheval et avec des chiens, un animal sauvage,
principalement un cerf, jusqu’à l’épuisement, puis à le poignarder, à le noyer
ou à lui briser les jambes s’il n’a pas été déchiqueté par la meute, avant de
le «servir», c’est-à-dire de l’égorger. Cette violence inouïe, qui révoltait
déjà Montaigne, n’est justifiée que par le plaisir de ceux qui s’y livrent, et
par une «tradition» d’Ancien Régime disparue à la Révolution mais réactualisée
par Napoléon. La plupart des pays européens (Belgique, Ecosse, Grande-Bretagne,
Allemagne…) y ont renoncé. Pas la France.
Les veneurs interdits de chasse chez eux se
réfugient donc chez nous, où le nombre d’équipages augmente de façon démesurée
(une vingtaine par an), alors que les espaces continuent d’être «» de
façon galopante. Résultat :
- l’année dernière, un cerf s’est réfugié chez
des particuliers en passant par la baie vitrée, en lisière de forêt de
Perseigne. Il a été égorgé dans le salon, entre le canapé et la télévision.
- Cette année, à Avilly-Saint-Léonard, près de Senlis, un animal épuisé a cru
trouver refuge dans un village, où il a été «servi» sur le trottoir devant une
population horrifiée. Le maire a porté plainte.
- A Lacroix-Saint-Ouen, la meute
a déboulé dans la rue.
Récemment, à Lamorlaye, encore dans l’Oise,
un cerf s’est retrouvé sur le parking d’un supermarché à une heure d’affluence.
Celui-là, «gracié», a cependant été retrouvé mort. Fréquemment des animaux
affolés surgissent dans la circulation. D’autres incidents ont eu lieu, parfois
jusque dans une cour d’école, entraînant au tribunal veneurs irresponsables ou
opposants rebelles.
Sur le terrain, les conflits se multiplient. Des
interpositions ont lieu en forêt, des protestations s’élèvent dans les
villages. En Grande-Bretagne, certains, officiellement privés de renards, se
livrent maintenant à une chasse à l’homme façon comte Zaroff, avec des coureurs
que cette poursuite amuse (et qui, précisons-le quand même, ne font pas l’objet
d’une curée lorsqu’ils sont rattrapés, du moins pas encore). Mais dans quelles
situations proprement surréalistes sommes-nous donc propulsés ? Quel enjeu
capital (à part la location des forêts par l’ONF) peut bien justifier une
pratique anachronique, aussi absurde que cruelle ?
Les veneurs font valoir qu’ils tuent moins
d’animaux que les chasseurs à pied, comme si le nombre faisait quelque chose à
l’affaire. Que le Texas exécute moins de condamnés que la Chine justifie-t-il
qu’on y maintienne la peine de mort ? En bonne logique, dans une
République, un divertissement royal pratiqué à grand prix par 0,01 % des
Français et condamné par 73 % de la population (1), rendu presque impossible
par l’évolution des espaces et aussi de la sensibilité, aurait dû disparaître
de lui-même.
Mais nous sommes en France, où le lobby chasse trône au pouvoir.
Alain Bombard, ministre de l’Environnement d’un gouvernement qu’il croyait
populaire et qui voulut naïvement interdire la chasse à courre, dut
démissionner illico. En juillet 2005, quinze députés de toutes tendances ont
déposé un projet de loi abolitionniste qui n’a pas été plus débattu que les
précédents. Ce n’était que la troisième tentative législative. Les gouvernements
successifs sont sourds à tout argument, aveugles aux pétitions. La question est
taboue. Au ministère, (en tant que responsable du collectif pour l’abolition de
la chasse à courre j’en sais quelque chose) on répond qu’«en l’absence de
volonté politique il sera difficile de faire avancer le dossier». Mieux
encore : au printemps dernier, le sénateur Poniatowski a proposé la
création d’un nouveau délit d’«entrave à la chasse» pour les opposants !
En période électorale, les partis se disent prêts à changer presque tout. Mais
cela, qui le changera ? Jusqu’où ira-t-on avant qu’on comprenne enfin que
la chasse à courre n’a pas plus de raison de subsister chez nous que chez nos
voisins ?
A quand la curée Place Beauvau ?
Faudra-t-il voir des cerfs poursuivis dans les couloirs du métro ou noyés dans
la Seine avant que les pouvoirs publics réagissent, admettent que les temps ont
changé, notre rapport aux animaux aussi, et qu’après avoir séparé l’Eglise de
l’Etat, il est temps, grand temps de séparer aussi la chasse de l’Etat, de
laisser les cerfs dans leurs forêts et les «piqueurs» dans leur musée sanglant,
pour signifier que le temps des saigneurs est, on l’espère, à jamais
révolu ?
Dernier ouvrage paru :l’Adieu au tigre, éd. Imho.
Armand Farrachi écrivain, responsable du collectif pour l’abolition de la chase à courre.
Article originel : Libé















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