Par Gilbert Cochet
Les plus anciennes roches de notre planète, datées de près de 4 milliards d’années, contiennent des galets. Des galets roulés par les rivières. Il y a 400 millions d’années, lorsque la couche d’ozone a rendu acceptable la vie sur les continents, et pas seulement à l’abri dans les mers du globe, les végétaux se sont installés peu à peu et notamment au bord des fleuves, rivières et étendues d’eau. Ces derniers bénéficiaient donc d’une certaine antériorité ! C’est dans ce cadre géologique que les premiers matériaux ligneux morts sont intervenus. Accessoirement, il est bon de préciser que, malgré l’importance qu’il veut bien se donner, l’Homme n’est pour rien dans ce processus naturel. Il n’était pas encore là !
Aujourd’hui, dans ces écosystèmes aquatiques, notre espèce, dans un souci de propreté et de «gestion» a diminué l’impact de cet élément clé du fonctionnement naturel. Au travers d’exemples, ne prétendant en rien à l’exhaustivité, nous allons tenter de montrer comment, au cours de sa «vie» le bois mort va intervenir sur la biodiversité des hydro systèmes.
Mares, tourbières et lacs
Dans ces milieux, le déplacement du bois morts est très limité. L’évolution sera donc plus temporelle que spatiale.
Après sa «vie de mort sur pied» de plusieurs années, l’arbre mort tombe, arrachant avec ses racines une lame de sol, laissant une dépression se remplissant d’eau. Cette dépression sera d’autant plus grande que l’arbre est plus âgé. Nous avons là une des origines naturelles de la création du réseau de mares forestières, vite peuplées, notamment par des batraciens comme le sonneur à ventre jaune et les tritons.
L’émoi des gestionnaires de tourbières, suscité par le naturel reboisement spontané de ces milieux, témoigne d’une courte vue. En effet, en grandissant, ces arbres meurent par anoxie et tombent, entraînant un étrépage naturel, favorable aux espèces pionnières comme les drosera et le lycopode inondé.
Dans les lacs, le bois mort joue le rôle de support pour un biofilm algal, exploité notamment par des mollusques racleurs de substrat. Pour les poissons durant leurs jeunes stades, les troncs entrelacés servent de protection contre les prédateurs.
Bois morts et eaux courantes
Que ce soit pour les espèces classiques de la ripisylve à bois tendre ou pour les espèces présentes dans la forêt riveraine et indépendantes de la rivière, sur pied, les arbres morts servent de perchoir et de support de nid à des espèces prestigieuses comme les pygargues et le balbuzard pêcheur. Parmi les espèces cavernicoles vivant préférentiellement en bord de cours d’eau, le Pic épeichette et la Mésange des saules dépendent étroitement de la présence des arbres morts rivulaires. La «durée de vie» des arbres morts sur pied étant, le plus souvent, supérieure à 5 ans, ce rôle n’est donc pas ponctuel dans le temps.
Pour les vertébrés aquatiques, la partie émergée des arbres morts constitue un site idéal de support : cistude, ardéidés, loutre et, sous d’autres latitudes, crocodiles de diverses espèces. Accumulé en quantité sous forme d’embâcles, le bois mort devient site de nidification pour le troglodyte mignon.
Pour les invertébrés, ces sites deviennent, pour un temps, le point central du territoire, indispensable pour la reproduction (Agrion par exemple).
Le Lône du Méant- Ain - Photo G Cochet
Les bois immergés participent fortement à la diversification du biotope et, à ce titre, ont des répercussions sur l’ensemble de la biocénose aquatique.
Sur les cours d’eau relativement larges (Drôme, Loire, Vienne, Garonne …), les fonds seraient d’une grande uniformité si les embâcles ne venaient en diversifier l’écoulement des sédiments. Ainsi, dans les bassins de la Loire et du Rhône, aussi bien pour l’abondance totale que pour la richesse spécifique de peuplements piscicoles, les zones avec embâcles de bois sont systématiquement plus riches. Aux USA, en Caroline du Nord, le saumon de fontaine et la truite arc-en-ciel occupent les pools avec au moins deux éléments de bois morts. Sur la Vienne, les pêches électriques sont effectuées systématiquement près des arbres immergés qui retiennent l’essentiel de la faune piscicole.
Pour le stade larvaire de la lamproie marine, le milieu d’élection est constitué par des sédiments fins, ceux là même qui s’accumulent près des bois morts : ce sont les lits à ammocètes. De plus, la faune piscicole trouve, dans les bois entrelacés, des refuges face aux prédateurs pourtant d’une grande efficacité, tel que le grand cormoran. Enfin, la Cistude d’Europe en profite lors de son hivernage.
Parmi les Invertébrés, il faut noter le cas d’Agnathus decoratus. Ce coléoptère ne vit que sous l’écorce des bois d’aulnes immergés. Découvert pour la première fois sur les bords de la Sioule, il a, depuis, fait l’objet d’observations dans d’autres bassins hydrographiques français. Cette espèce souffre beaucoup de l’entretien des rivières.
Une étude sur les Odonates du cours aval de l’Allier a montré que la famille des Gomphidés, dont plusieurs représentants ne survivent que dans les cours d’eau encore naturels, est inféodée à la présence d’arbres morts dans le lit de la rivière.
Les débris de bois fournissent des caches de choix pour l’Ecrevisse à pattes blanches.
Quelque soit le groupe considéré, on sait que les peuplements sont soumis à la dérive, phénomène lié au courant et prenant une grande importance en période de crues. En ménageant des zones abritées du courant, le bois mort limite cet effet et rend plus rapide la recolonisation.
Tous ces exemples, à des niveaux taxonomiques très variés, montre l’indispensable présence des bois morts dans les eaux courantes pour le fonctionnement naturel de cet écosystème.
Et comme la durée de «vie» de ces éléments de bois morts dans les cours d’eau est de l’ordre de plusieurs décennies, cette remarquable longévité va largement au-delà de la durée des cycles de vie de la plupart des espèces aquatiques.
Embouchure du Rhône - Photo G Cochet
Bois morts et milieu marin
Alors que les barrages bloquent pratiquement complètement le transit des sédiments vers la mer, avec toutes les conséquences négatives que l’on connaît (recul du littoral, effondrement de la productivité), le bois mort échappe en partie à ces blocages pour finir sa vie en mer.
Les bois dérivants constituent un véritable écosystème, milieu ombragé servant ainsi de support aux oeufs de différentes espèces de poissons-volants qui se développent ainsi sur de véritables « crèches flottantes ». Des études ont montré qu’un seul de ces radeaux naturels, supports de plusieurs espèces d’algues, devient le point de rencontre d’une communauté de plusieurs centaines de tonnes de poissons ! Le Wahoo argenté, proche des barracudas, est un prédateur spécialiste des bois flottants.
Les plages des zones continentales non boisées fonctionnent cependant sur un apport de bois en provenance de contrées plus ou moins lointaines. Ainsi, le nord de l’Australie bénéficie d’arrivages en provenance de Papouasie Nouvelle-Guinée et le Groenland profite des arbres flottants de la Taïga sibérienne transportés, entre autres, par la Lena. Dans notre pays, les troncs accumulés sur les bords du Rhône à son embouchure profitent aussi à une communauté d’invertébrés.
Même la vie des arbres morts semble avoir une fin. Là, sur les fonds plus ou moins importants, il s’agit d’une des rares sources de matière organique, en absence de producteur primaire (la chimiosynthèse au niveau des rifts océaniques reste très localisée géographiquement). De plus, ces bois morts coulés jouent le rôle des épaves, comme support d’une communauté benthique.
Un cycle extraordinaire
Ainsi, le bois mort, tombé au bord d’une rivière, s’il n’est pas «nettoyé», a devant lui une véritable seconde vie qui peut se terminer sur une plage d’un autre continent, voire au plus profond des océans.
Cette dimension planétaire du rôle du bois mort montre la nécessité d’une vue globale par les gestionnaires des cours d’eau, tout du moins lorsque ces derniers ont besoin d’être gérés.
De plus, ce transit de matières vers l’aval peut, dans certaines conditions, malheureusement de plus en plus rares, s’accompagner d’un retour vers l’amont. Ainsi, en Colombie Britannique, Tom REIMCHEN a montré que la moitié de l’azote des arbres des forêts riveraines des cours d’eau du bassin du Pacifique est d’origine océanique, avec, comme intermédiaires de ce transit, les saumons puis les ours. Les années de forte croissance des arbres étant liées à de belles remontées du poisson migrateur. En somme, par un double jeu de retour à l’envoyeur, rivières et océan sont le siège d’un remarquable cycle de matière organique, pour peu qu’elle puisse transiter librement dans les deux
sens.
Ruisseau forestier - photo P. Athanaze
Evolution et avenir
De nombreux exemples montrent la quasi disparition de la ripisylve (90% de perte selon le rapport WWF), aggravée par la rectification des cours d’eau qui a très fortement diminué les linéaires boisés. La quantité de bois qui transitent dans les cours d’eau de notre pays est certainement ridiculement faible par rapport aux conditions naturelles. Paradoxalement, alors que, dans certaines régions (Alsace), la ripisylve semble faire l’objet de toutes les attentions, dans beaucoup de bassins le retour de la forêt riveraine se heurte aux tenants de l’ouverture des milieux, préférant installer des moutons, sur des terrains protégés, plutôt que d’oser le libre retour de cette forêt climacique.
Dans le même temps, sur le chevelu des rivières, notamment dans les zones de déprise agricole du Massif central, la diminution de l’exploitation du bois sous toutes ses formes a conduit à un reboisement spontané de nombreux linéaires, permettant de retrouver du bois mort dans les hydro systèmes. Mais ce nouvel apport est souvent «nettoyé» lors des opérations d’entretien de rivières. Au contraire, aux Etats-Unis, une des mesures de gestion préconisées pour retrouver de bonnes densités de salmonidés est de remettre du bois mort dans les cours d’eau. L’idéal est, bien entendu, que le bois mort des forêts naturelles tombe naturellement dans l’eau !
Afin de retrouver tous les éléments d’une biocénose aquatique complète, il convient donc de reconsidérer d’un œil bienveillant le rôle du bois mort, élément clé du fonctionnement naturel des écosystèmes aquatiques.
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