Ce lundi 9 mars, j'étais, dans le cadre d'une formation longue (ce qui explique et va expliquer le rythme ralenti de mes publications à la buvette), à une conférence de Michel Loriaux, professeur à l'Institut de Démographie de l'Université Catholique de Louvain : "Analyse de la démographie et de son impact sur le Développement mondial. Quelle place accorder à la protection de l'environnement?
- Définitions du développement
- Liens avec l'environnement
- Position et réflexions des pays défavorisés par rapport au développement et à la protection de l'environnement."
C'était l'occasion pour moi de demander l'avis de ce démographe sur une note parue sur le site "A la recherche du bonheur", (beau programme). Ce site, comme "Agriculture-environnement" est un des site de référence de notre bouffeur "d'escrolos", porte parole sur le web des associations anti-environnementales d'éleveurs pyrénéens. La note d'Emmanuel Grenier de "A la recherche du bonheur" s'intitulait "Le nouveau malthusianisme, le racisme et le génocide". Voici la réponse de Monsieur Loriaux que je remercie de s'être penché sur ce texte.
Michel Loriaux
"J’avoue que ce texte m’a quelque peu interpellé, à la fois par son ton agressif qui dépasse la polémique et le débat d’idée scientifique classique et en même temps par son habilité à jouer sur des registres largement opposés auxquels on peut adhérer en partie en courant le risque d’être prisonnier de l’ensemble du raisonnement.
Par exemple, je peux facilement adhérer à l’idée que l’homme se distingue des autres espèces animales par une remarquable créativité qui lui a permis jusqu’à présent de relever les principaux défis auxquels il a été confronté durant son histoire. J’utilise moi même souvent cet argument pour expliquer par exemple pourquoi la croissance démographique mondiale n’a pas été bloquée plus tôt, comme c’est le cas quand une espèce est confrontée à des obstacles divers, comme le manque de nourriture, l’insuffisance d’espace, etc. Grâce à sa capacité à innover et à découvrir de nouveaux modes de production et d’organisation, l’espèce humaine a pu poursuivre une croissance qu’on a cru longtemps exponentielle.
En fait, c’est cette capacité d’adaptation au milieu que Malthus avait probablement négligée ou sous-estimée et qui lui a fait penser que le «principe de population» (croissance linéaire des ressources alimentaires, croissance géométrique des populations) allait aboutir à des catastrophes versus généralisées (famines, morbidité, mortalité) si des mesures n’étaient pas prises pour enrayer cette croissance.
En revanche, ce que l’auteur n’évoque absolument pas et qui me fait penser que son optimisme est peut-être fortement exagéré, c’est l’hypothèse qu’au tournant du XXI ème siècle, l’homme a accumulé, souvent par sa propre action, des obstacles de plus en plus contraignants, auxquels il est loin d’être certain qu’il pourra faire face simultanément, malgré son inventivité et sa puissance technologique...
Citons en vrac, la désertification, la disparition des grandes forêts équatoriales, la fonte des glaciers et le réchauffement climatique, la disparition de nombreuses espèces, y compris celles utilisées pour l’alimentation (les poissons, par exemple), le trou dans la couche d’ozone, l’accumulation des déchets toxiques, la raréfaction de certaines matières premières non renouvelables, notamment celles à base de notre production énergétique (pétrole, gaz naturel, etc.) pour ne retenir que les principaux phénomènes pointés du doigt par ces méchants écologistes incapables de comprendre que l’homme porte en lui les clés de son avenir qui ne peut être que radieux s’il ne compromet pas ses chances en s’opposant au progrès scientifique et au développement économique qui sont les deux mamelles de son destin (dixit notre auteur).
D’ailleurs les défis auxquels l’humanité est confrontée ne sont pas seulement ceux liés à l’environnement et à l’écologie, puisqu’il y en a bien d’autres liés à nos modes d’organisation collective, notamment ceux en rapport avec la morbidité et les pandémies, avec les mortalités infantiles, juvéniles et maternelles, avec la pauvreté et les inégalités (de sexe, d’âge, de classe et de pays), avec l’emploi et le chômage, avec les migrations et la diversité culturelle, avec les guerres et les déplacements de population, avec le terrorisme et le banditisme.
Bien sûr tous ces maux ne sont pas nouveaux, mais ils ont tous pris une ampleur exceptionnelle à cause de l’accroissement des populations et des masses humaines exposées à ces risques et bien entendu aussi de la mondialisation qui a envahi tous les secteurs de la vie collective.
Cette difficulté majeure n’est absolument pas prise en compte par l’auteur et c’est une première erreur, grave à mon sens. Une seconde est de nier l’existence d’un «modèle de développement occidental». Ce modèle existe bel et bien et on peut en être fier (pour l’amélioration des conditions de vie qu’il a permise) ou honteux (pour l’exploitation du reste du monde qu’il a provoquée). Et la dessous, on peut se sentir proche de certaines des positions de l’auteur, qui regrette un certain «apartheid technologique et économique» à l’égard des pays du Sud.
Cependant, il serait foncièrement malhonnête de l’attribuer aux écologistes, alors que les responsabilités sont ailleurs, du côté de l’économie de marché et du capitalisme qui a besoin de maintenir des inégalités et des disparités pour prospérer. Quand il s’agissait d’un capitalisme marchand, c’étaient les classes paysannes qui faisaient les frais de cette domination et quand le capitalisme est devenu industriel, ce sont les classes prolétariennes qui ont été les principales victimes de cette exploitation. Aujourd’hui que le capitalisme est toujours industriel, mais doublé d’un capitalisme financier mondialisé, ce sont les peuples pauvres de la périphérie qui en sont les plus grandes victimes. On ne le dit pas assez, parce que le sujet est politiquement incorrect, mais sans inégalités (entre classes, entre pays, entre régions), le modèle libéral d’économie de marché et de concentration capitalistique s’écroulerait lamentablement faute de stimulation et de moteur.
Faire semblant de croire que le développement du monde peut se réaliser à travers le dialogue économique et culturel, sans modifier profondément le modèle fondamental est aussi une utopie dangereuse. Mais ce ne sont pas les écologistes qui sont responsables de cette situation. Ils ne disent pas qu’il ne faut pas faire des transferts de technologie en faveur des pays émergents, mais ils croient – à tort ou à raison – l’avenir en décidera – que le modèle qui marche relativement bien (ce qui reste à prouver) pour un milliard ou un milliard et demi d’hommes nantis, servis dans leurs besoins les plus déraisonnables par le reste de l’humanité plongée dans la pauvreté, n’est pas exportable à l’ensemble du monde quand ce dernier est programmé pour accueillir 10 milliards d’habitants.
Et ils ne le disent pas par hypocrisie et par souci de préserver les privilèges du monde occidental, mais avec la conviction profonde que les ressources naturelles non renouvelables disponibles sur la Planète Terre ne suffiront pas à réaliser ce miracle de la satisfaction de tous les besoins (comme dans la parabole de la multiplication des pains), et cela malgré tous les progrès que la science peut réaliser en termes d’économie d’énergie, de recyclage des déchets, de nouveaux modes de production, ou de découverte de nouvelles matières, etc.
L’auteur évoque l’apport de l’énergie nucléaire qui pourrait fournir au monde entier l’énergie nécessaire à son développement, mais il néglige totalement les problèmes liés au stockage des déchets, aux potentielles catastrophes des réacteurs, et plus encore le fait que pour l’heure – et pour longtemps encore – les avions ne volent pas encore à la force de l’atome.
Voilà d’où viennent les idées décriées sur la nécessité d’avoir à notre disposition cinq ou six planètes supplémentaires. La position logique qui découle de ce constat est d’accepter de réviser radicalement le mode de vie occidental, sous peine de créer des affrontements terribles entre les nouveaux consommateurs des pays pauvres qui aspirent à bénéficier des avantages du seul modèle qui leur a été présenté comme possible, et les anciens qui voudront maintenir à tout prix leur «american way of life». Et voilà aussi l’origine des théories de la décroissance qui ne prétendent en rien promouvoir le retour à l’âge des cavernes (« back to the tree »), mais dont les promoteurs pensent qu’il est possible de vivre plus sobrement, sans renoncer pour autant à toutes les facilités de la vie moderne, que beaucoup de gaspillages et de production d’inutilités sont évitables, et surtout que les richesses peuvent être plus équitablement partagées entre les classes, les générations, les sexes et les peuples.
On est loin du racisme évoqué par l’auteur qui a par ailleurs une vision singulièrement réductrice de ce qu’est le niveau de vie moyen d’un occidental quand il écrit : « des hôpitaux modernes et sûrs, des transports rapides et fiables, de l’énergie en quantité suffisante, de l’eau pour tous, une agriculture productive de qualité et une recherche scientifique innovante ». Oui, c’est notamment cela, mais avec beaucoup d’autres choses moins séduisantes : des voitures en pagaille pour se promener les we, des avions pour partir en vacances dans des clubs situés aux antipodes, des écrans plasma pour suivre des émissions de divertissement à des années lumières de la culture, des milliers d’heures de retransmission de joutes sportives pour exciter les nationalismes primaires, des millions de GSM pour peupler de fatuités les silences, des piscines privées pour afficher son standing, des supermarchés du sexe et de la mal bouffe pour flatter ses instincts primitifs, des villas prétentieuses pour abriter les solitudes, des milliers de km d’autoroutes pour se déplacer grégairement lors des exodes estivaux ou pour succomber aux bouchons journaliers des déplacement pendulaires, etc. Ce sont là quelques-uns des comportements que les « laudateurs » de la décroissance voudraient pouvoir infléchir ou réduire. Ont-ils tort ?
Une troisième erreur de notre auteur qui relève de la mauvaise foi flagrante est de ne voir dans les travaux précurseurs du Club de Rome qu'une défense subtile des intérêts financiers du Nord au détriment de ceux du Tiers Monde. Le rapport « Halte à la croissance » a fait l’objet de nombreuses critiques, justifiées pour la plupart, dont celle d’être un modèle empreint d’une vision occidentalisée du Monde, mais il a eu aussi le mérite d’avoir attiré l’attention sur la nécessité d’une vision globale des interactions entre des macro-variables comme le capital industriel, la population, les ressources non renouvelables, les quotas alimentaires et, pour la première fois, la pollution.
C’est vrai qu’il participe d’une idéologie malthusienne et catastrophisante, mais en même temps, il montre que sans une approche systémiste, les modèles économétriques classiques sont dangereux et surtout il attire l’attention pour la première fois sur le fait que notre terre patrie est finie et qu’une croissance exponentielle infinie est impossible. Ce n’était pas si mal pour l’époque (la décennie 70) qui vivait encore sous l’influence des Trente Glorieuses de l’après guerre avant de s’enfoncer dans l’enchaînement des crises, pétrolières d’abord, puis économiques et financières (les « Trente piteuses »).
Claude Michel Loriaux
Institut de Démographie - UCL
1348 Louvain-la-Neuve
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