Dossier réalisé par Claude Faber, journaliste.
En juin dernier, les missions d’enquête lancées à la demande de Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat chargée de l’écologie, ont rendu leurs premières conclusions. En toile de fond de ces travaux importants, une question primordiale : où en est la mise en oeuvre du plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées ? A question difficile, réponses complexes. Pour y voir plus clair, Empreinte Ours consacre l’intégralité de son dossier au contenu de chaque rapport et examine également les bilans dressés par des acteurs de terrain.
Onze ans après le premier lâcher d’ours sur la commune de Melles en Haute-Garonne, Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’Etat chargée de l’écologie, a considéré qu’il était temps de faire le point sur le plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées. Partant du constat qu’il n’existait plus sur le terrain «les conditions de confiance entre les acteurs du massif pour une gestion sereine», la secrétaire d’Etat a profité de son passage à Toulouse, le 27 juillet 2007, pour lancer 4 missions simultanées :
- une mission d’évaluation à mi-parcours du Plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises et l’évaluation au démarrage du Plan de soutien à l’économie agro-sylvo-pastorale ;
- une mission d’analyse destinée à améliorer la définition des territoires de présence des ours et au renforcement du suivi de la population d’ours, en s’appuyant sur des voyages d’études ;
- une consultation d’experts internationaux concernant le protocole «ours à problèmes» ;
- une mission pour formuler des propositions de renforcement de l’aide au pastoralisme.
Le 26 juin 2008, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet est revenue à Toulouse pour installer le «Groupe national Ours dans les Pyrénées», instance de dialogue réunissant une quarantaine d’acteurs de terrain représentant des collectivités locales, des associations, des organisations professionnelles et des administrations. Si ce groupe doit permettre d’entretenir la concertation autour de la mise en oeuvre du Plan, et de veiller à la coordination des divers travaux menés dans ce cadre, la première réunion a surtout été consacrée à une prise de contact et à la présentation des rapports des quatre expertises commandées.
Quels étaient les objectifs et les contextes de ces missions ? Quelles méthodes ont été suivies ? Quelles en sont les conclusions ? Sous forme de questions-réponses, Empreinte Ours revient sur le contenu de ces rapports en tentant d’en discerner les principaux enseignements. Les suites à réserver aux propositions de ces rapports seront travaillées dans le cadre de cette instance de dialogue.
Evaluation à mi-parcours du Plan de restauration et de conservation de l’ours et du Plan de soutien à l’économie agro-sylvo-pastorale
POURSUIVRE L’ACTION DANS LA CONCERTATION
Pourquoi cette évaluation ?
Le plan de restauration prévoyait une évaluation à mi-parcours. Mais, il faut également revenir sur le contexte général. Les lâchers de 2006 n’ont pas fait l’unanimité. Un grand nombre d’éleveurs dont la situation économique est difficile, et d’élus locaux ont exprimé leur désapprobation, adoptant souvent des positions radicales avec le souhait de voir les animaux présents cantonnés dans des territoires dédiés. Par ailleurs, le battage médiatique fait autour des lâchers a heurté de nombreuses sensibilités. Dans ce contexte relativement tendu, l’Etat s’interroge sur les moyens à mettre en oeuvre pour que l’ours devienne réellement un élément fédérateur.
Concrètement, comment s’est-elle déroulée?
Alain Escafre, membre du Conseil Général de l'Agriculture, de l'Alimentation et des Espaces Ruraux, et Eric Binet membre du Conseil Général de l'Environnement et du Développement Durable ont procédé sur le terrain à plus de deux cents entretiens individuels ou collectifs. Ils ont rencontré de nombreuses personnes directement concernées (dont beaucoup d’éleveurs ayant subi des dégâts), les différents responsables des organisations socioprofessionnelles ainsi que des associations. Ils ont ainsi échangé avec près de quatre-vingt éleveurs et bergers des Pyrénées. Les missions de terrain se sont déroulées au cours du 1er trimestre 2008.
Quelles sont les principales conclusions du rapport ?
- Le contexte général très tendu évoqué précédemment impose de porter une attention encore plus grande à la mise en place et la coordination des actions menées sur le terrain, ainsi que la communication. La création d’un lieu d’échanges entre éleveurs, protecteurs et
administrations d’État apparaît nécessaire. - La mission recommande la mise en place d’un chef de projet ou d’un délégué interministériel auprès du Préfet du massif pyrénéen afin d’assurer les liaisons, les médiations ou encore les ajustements stratégiques.
- Il apparaît nécessaire de recadrer les missions de l’Équipe Technique Ours de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, dont le spectre d’activités actuel est trop large.
- Un gros effort financier a été fait pour aider les éleveurs à s’équiper pour prévenir les attaques éventuelles, et il faut que l’Etat maintienne ces budgets. D’autant plus que certaines zones restent encore vulnérables, ce qui explique d’ailleurs les tensions sur le terrain.
- Il faut revoir et simplifier le dispositif d’indemnisation des dégâts d’ours, afin de bien distinguer les petits des gros dégâts.
- Il faut concentrer les efforts de prévention des risques sur les zones où cela semble le plus utile.
- Il faudrait aussi prévoir une réglementation de la chasse appropriée et concertée chaque année, dans des zones limitées autour des tanières et fréquentées par les ourses.
- Le protocole «ours à problèmes» mérite d’être revu pour offrir des réponses plus appropriées dans le cas d’ours plus prédateurs que la moyenne.
- Il faut essayer d’encourager la fréquentation par les ours des zones forestières favorables, les zones de présence préférentielles.
- Il faut «stabiliser» la population ursine dans les Pyrénées centrales avec la protection de l’ourse Hvala (protection pour elle et ses oursons mais aussi contre les dégâts qu’elle peut provoquer). A l’Ouest, la mission souhaite que soit étudiée la faisabilité d’un renforcement avec des femelles provenant des Monts Cantabriques en Espagne. Quoi qu’il en soit toute réintroduction suppose expertise partagée, appui des populations locales et évaluation approfondie. Les lieux doivent être choisis avec soin, dans des secteurs actuellement fréquentés par les ours.
Définition des territoires de présence des ours
INCITER L’OURS A VIVRE SUR LES TERRITOIRES QUI CONVIENNENT A TOUS
Qu’a-t-on demandé à cette mission ?
Il lui a été demandé de mieux définir les territoires de présence des ours afin de permettre une meilleure cohabitation entre les ours et les populations locales. Pour mener à bien ses travaux, la mission s’est appuyée sur des voyages d’études. Elle a étudié ce qui se fait dans des pays concernés par une présence d‘ours en rencontrant plusieurs acteurs locaux, afin d’en tirer des conclusions susceptibles de faire évoluer la situation en France.
Qui s’est rendu à l’étranger et dans quelles conditions ?
Denis Laurens et Georges Ribière, membres du Conseil Général de l'Environnement et du Développement Durable, ont conduit pour chaque voyage une délégation d’une quinzaine de personnes composée d’élus locaux, de représentants des éleveurs et/ou bergers, de représentants des chasseurs, d’associations et de fonctionnaires. Au total, une quarantaine de personnes a participé à ces voyages. Quatre déplacements ont été effectués : en Espagne dans les Monts Cantabriques en novembre 2007, en Italie dans la région du rentin-Haut-Adige en décembre 2007, en Slovénie dans le secteur de Kocevje en février 2008 et aux Etats-Unis dans le Montana, fin février 2008. Ces voyages d’études ont été complétés par des entretiens individuels et collectifs dans les Pyrénées, en coordination avec l’équipe de la mission présentée précédemment.
Comment cela se passe-t-il dans les autres pays ?
Avant tout, il n’y a pas un seul endroit où la cohabitation entre l’ours et les activités humaines ne pose problème. Tous les pays visités ont mis en place des plans de gestion des populations d’ours sans que la présence de l’ours soit remise en question. Et dans la majorité des cas, l’ensemble des acteurs, éleveurs et chasseurs compris, travaille dans la concertation et le partenariat. Les Asturies, le Trentin et le Parc de Yellowstone prouvent que la présence de l’animal n’est pas incompatible avec une forte activité touristique, d’autant plus que l’image de l’ours est largement utilisée. Ce constat a d’ailleurs incité la mission à proposer d’étudier de plus près les apports économiques et touristiques de la présence de l’ours dans les Pyrénées.
Un point important à souligner : les agressions directes de l’ours sur l’homme sont très rares, et le cas des «ours à problèmes» est rapidement géré par des équipes d’intervention.
Ces voyages ont-ils permis de mieux définir le territoire des ours dans les Pyrénées ?
Les enseignements tirés de ces voyages ont contribué à cette définition. La mission a écarté l’option de «cantonner» les ours pour des raisons techniques et budgétaires, mais aussi biologiques et sociales. Plutôt que de chercher à les parquer, il est préférable de les encourager à fréquenter certaines zones qui leur conviennent, à savoir des secteurs très forestiers. Cette hypothèse implique une adaptation de la gestion forestière, une participation des chasseurs, l’amélioration des ressources alimentaires pour l’ours (la question du nourrissage des ours doit être étudiée), et le renforcement des dispositifs de protection pour les éleveurs. Parmi les zones les plus favorables à la présence des ours, on peut citer le Béarn à l’Est des Pyrénées-Atlantiques, les Pyrénées centrales (Haut Comminges en Haute-Garonne, Couserans dans l’Ariège et Val d’Aran en Espagne), et une autre zone aux confins de l’Ariège, de l’Aude et des Pyrénées-Orientales.
Le protocole «ours à problèmes» à l’étude
CONSERVER LA MÊME STRATÉGIE
Avant tout, qu’est-ce qu’un ours à problèmes ?
Il s’agit d’un animal ayant un comportement qui entraîne une situation de conflit avec l’homme, par exemple un ours anormalement prédateur sur des troupeaux protégés ou se montrant agressif envers l’homme.
Qu’est-ce que le protocole «ours à problèmes» ?
Il s’agit d’une stratégie d’intervention qui prévoit trois grandes étapes :
- l’intensification du suivi et l’identification de l’animal concerné,
- l’utilisation de techniques d’aversion (mesures de protection des troupeaux, effarouchement…)
- l’élimination (par capture ou destruction directe) de l’animal et son remplacement par un autre.
En quoi consistait cette mission et qu’attendait-on d’elle ?
A la suite des nombreux dommages aux troupeaux provoqués par l’ourse Francka (aujourd’hui décédée accidentellement), cinq biologistes européens (M. Jonozovic de Slovénie, P. Genovesi d’Italie, G. Palomero d’Espagne, J. Rauer d’Autriche et J. Swenson de Norvège) spécialistes dans le suivi et la gestion de populations d’ours brun dans leur pays, ont été consultés par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage pour donner leur avis sur le comportement de cette femelle et sur le protocole français d’intervention pour les «ours à problèmes». Trois questions leur ont été posées :
- Considérez-vous que les différents aspects du comportement de l’ourse Francka sont comparables à ceux que vous observez dans les populations d’ours que vous suivez ?
- Concernant le comportement de prédation sur les troupeaux domestiques de l’ourse Francka, avez vous observé des situations comparables ?
- Quelles remarques ou suggestions concernant le protocole français de gestion d’ours à problèmes feriez-vous ?
Quels sont les avis des experts ?
Dans l’ensemble, les biologistes ont considéré que l’ourse Francka se comportait comme la grande majorité des ours bruns qu’ils suivent. Le niveau de prédation sur le cheptel domestique est comparable à ce qu’ils observent en Norvège ou en Autriche lorsque les troupeaux ne sont pas protégés. Par ailleurs, les experts ont considéré que les grands déplacements de l’animal observés en 2007 étaient certainement dus à l’absence de partenaires sexuels dans la zone occupée par cette femelle pendant la période du rut. Quant au protocole mis en place par la France, similaire à celui d’autres pays, aucune modification n’a été suggérée.
Propositions pour le renforcement de l’aide au pastoralisme
DES AIDES ENCORE PLUS CIBLÉES ET PLUS EFFICACES
Quel rapport avec le plan de restauration de l’ours ?
Le plan de soutien à l’économie agro-sylvo-pastorale est indépendant du plan de restauration de l’ours mais il le complète dans la mesure où il concerne essentiellement l’activité pastorale, qui elle-même est concernée par l’ours. Il vise principalement à valoriser les activités, les produits et les espaces pastoraux, contribuant ainsi à l’équilibre économique des exploitations. Ce plan de 50 millions d’euros sur la période 2007-2013 prévoit entre autres d’accroître la présence humaine sur les estives, d’aider les structures collectives et de rendre les filières encore plus compétitives. En contribuant à la vitalité des exploitations, ce plan de soutien doit aussi permettre de faciliter la coexistence entre l’activité pastorale et l’ours.
Que recherche l’Etat à travers de nouveaux ajustements apportés au plan de soutien ?
Il s’agit principalement de renforcer l’efficacité des aides au pastoralisme, de mieux prendre en compte les spécificités dumassif pyrénéen et d’améliorer l’action administrative.
Quelles sont les propositions formulées ?
La Direction Régionale de l’Agriculture et de la Forêt de Midi-Pyrénées qui a réalisé cette mission d’étude a proposé d’élaborer une stratégie au niveau de chaque département afin de s’adapter au mieux aux réalités du terrain. De plus, les aides de l’Etat doivent être incitatives si l’on tient compte de l’importance des investissements pastoraux et de leur faible rentabilité. La mission d’étude a aussi insisté sur la nécessité de mieux soutenir la filière ovine (tant au niveau de la production qu’au stade de la commercialisation) et de développer des produits sous des labels de qualité.
Dernier point important évoqué : les professionnels du pastoralisme sont invités à mieux se structurer afin de porter ensemble leurs projets.
Source : Empreinte ours n°5 - Lettre d'information semestrielle de l'Etat sur le programme de restauration et de conservation de l'ours brun dans les Pyrénées - Décembre 2008.





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