Le projet de réforme de la loi sur les parcs nationaux, présenté par le gouvernement, suscite l'inquiétude des associations de protection de la nature.
Une immense forêt de mélèzes, des montagnes comme découpées au ciseau et un ciel bleu magnifique. L'entrée du parc national du Mercantour par la vallée de la Vésubie, dans les Alpes-Maritimes, charme d'emblée le visiteur. Mais depuis quelques semaines, les regards sont tournés ailleurs. Dans cette nature sauvage, c'est contre une vitre que l'on retrouve la plupart des touristes, l'appareil photo à la main et le regard impatient. Car ici, le loup a volé la vedette à la montagne.
Gaston Franco, maire de Saint-Martin de Vésubie a adopté une position pro-loup inédite
Le centre Alpha a ouvert ses portes le 11 juin et compte aujourd'hui 19 loups. A la fois parc animalier et espace muséographique dédié aux loups et aux hommes qui peuplent le même territoire, ce site touristique est symbolique à bien des égards. Il est situé à quelques kilomètres seulement de l'endroit où, en 1992, le retour en France des premiers loups sauvages avait été observé (on en compte aujourd'hui une quarantaine dans le secteur). Et il marque l'entrée de la zone centrale du parc du Mercantour, qui s'est discrètement associé à l'aventure. A l'origine de ce projet, un homme : l'incontournable Gaston Franco, maire de la commune de Saint-Martin-Vésubie et président du parc du Mercantour depuis juillet. Sa position pro-loup inédite parmi les élus et ses critiques envers les éleveurs, lui ont valu des menaces de mort, mais elles ne l'ont pas fait fléchir : «Puisque le loup était revenu de façon durable et qu'il était impossible de l'éradiquer, j'ai vite compris qu'il fallait faire avec. Après plusieurs voyages en Italie et une visite de la réserve de loups du Gévaudan, en Lozère, j'ai réalisé que le loup pouvait être un outil de développement pour ma commune. Ensuite, il m'a fallu dix ans pour sortir mon projet». Dix années durant lesquelles Franco s'est battu pour que le parc du Mercantour accepte la création d'un centre touristique dédié au loup. «Je veux réconcilier ma commune avec le parc», résume cet homme volubile d'une soixantaine d'années.
De fait, la création du parc en 1979 ne s'est pas faite en douceur. «Les élus l'ont vécue comme une spoliation, explique Gaston Franco. Du jour au lendemain, ils étaient dépossédés d'une partie de leur commune, sans qu'aucun terrain ne soit acheté. A partir de là, les relations avec le parc ont été très conflictuelles pour la plupart des élus». Dans les années 90, les relations s'amélioraient. Mais le retour du loup est venu tout détruire. «Son arrivée dans le Mercantour a marqué un recul dans les relations entre le parc et la population», raconte Benoît Lequette, responsable du service scientifique du parc depuis 1993.
Intégrisme écologique
Une mauvaise communication, une rumeur de réintroduction et un système de prévention inexistant ont stoppé net les progrès en termes d'acceptation du parc. Les éleveurs locaux, peu soutenus par leur chambre d'agriculture, tournée vers les activités côtières plus rentables , se sont sentis délaissés au profit d'un idéal de préservation de la nature qui ne correspond pas au leur.
«Le retour du loup a pointé du doigt une activité où les conditions de vie se rapprochaient de celles du XIXe siècle. Mais il a aussi mis en exergue les contradictions qui émergent souvent entre nos différentes missions : la protection de la nature et le développement local», analyse Benoît Lequette. Or, à ses débuts, le parc privilégiait clairement la protection de l'environnement. «Il existait, et existe encore, un certain intégrisme écologique, critique le nouveau président du parc, Gaston Franco. En tant que maire, je me suis battu plusieurs fois contre le parc parce qu'il refusait tous les travaux en zone centrale, même lorsque l'objectif était de reconstruire des cabanes de bergers !»
Et aujourd'hui ? «Le parc doit évoluer. Il faut qu'il collabore avec les collectivités locales, qu'il devienne un véritable atout pour les communes, enchaîne Gaston Franco, qui cumule aussi la casquette de président du comité régional du tourisme. Je pense que la réforme des parcs nous permettra d'évoluer en ce sens».
Désillusions devant l'évolution du parc
Une vision des choses loin d'être partagée par tous les acteurs du parc. Sur ses terres de haute Tinée, qu'il connaît par coeur, Gérard Caratti, garde du parc du Mercantour depuis plus de vingt ans, ne cache pas ses craintes, ni ses critiques : «Si la loi passe telle qu'elle est, le parc ne sera plus qu'une coquille vide.
La dégradation de la nature va vite et nous, nous bricolons ! Nous sommes parvenus à faire du parc du Mercantour une réserve de chasse, guère plus». Sur les Crêtes rouges, au pied du col de la Bonnette, accroupi dans l'herbe, Gérard Caratti cherche des capteurs thermiques déposés il y a un an dans le cadre d'une étude sur le réchauffement climatique. Il raconte tout à la fois ses idéaux, qui l'ont amené à travailler pour la conservation de la nature, ses années difficiles à tenter de s'intégrer dans une collectivité hostile à sa fonction de garde, et ses désillusions devant l'évolution du parc. «Les parcs nationaux ne représentent que 0,7 % du territoire français, mais on est incapable d'y freiner l'activité humaine et de laisser la nature évoluer seule...» Son talkie-walkie l'interrompt : «J'ai deux clients, je les tiens en embuscade», annonce la voix. Traduction : son collègue, de l'autre côté de la vallée, vient de repérer deux touristes en train de cueillir du génépi, une plante protégée. Une illustration de plus, estime le garde, des rôles contradictoires que doit jouer le parc : accueillir des touristes et protéger la nature, informer sur la présence de plantes rares et les préserver...
«Il faut savoir faire la synthèse entre les deux positions extrêmes que sont, d'un côté, les partisans d'un sanctuaire inviolable et de l'autre, les marchands du temple», conclut Gaston Franco. Mais le grand écart n'est pas toujours évident. Le centre Alpha se voudrait une preuve que le parc peut rimer avec développement durable. Mais une louve échappée du parc lui a déjà fait perdre la confiance des gardes et des éleveurs locaux. A croire que les loups adorent semer la zizanie...
source Libération
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