La forêt éthique ou l’ours éthique, les visions de la relation homme-nature dans les controverses environnementales de l’ours des Pyrénées et de la forêt boréale
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Introduction
Nicole Huybens est licenciée en communication sociale de l'Université catholique de Louvain, psychosociologue, M.A. et Ph. D. en théologie pratique de l'Université de Montréal. Elle enseigne aujourd'hui l'éco-conseil au département des sciences fondamentales de l'Université du Québec à Chicoutimi et aux institut éco-conseil de Namur et de Strasbourg. Elle a longuement travaillé sur la controverse socio-environnementale de la forêt boréale au Québec.
Dans une note précédente, la Buvette des Alpages avait interrogé Nicole Huybens à propos de la ressemblance entre la controverse socio-environnementale de la forêt boréale au Québec et celle de l’Ours des Pyrénées.
A la lecture de son livre « La forêt boréale, l’éco-conseil et la pensée complexe » et plus particulièrement de son chapitre 5, « La forêt éthique », il m’a semblé important de revenir sur l’aspect éthique et les différentes visions de la relation homme-nature. Il me semble en effet que les éclairages donnés par les travaux de Nicole Huybens pourraient être d’une grande utilité:
- à ceux qui désirent comprendre la controverse environnementale qui existe dans les Pyrénées depuis maintenant de nombreuses années, et
- à ceux qui désirent aboutir à une solution et à un compromis acceptable.
La buvette a cherché les ressemblances ou les différences entre la controverse étudiée par Nicole Huybens et celle de l’ours et à comprendre ce qu’était la quatrième voie proposée par Nicole Huybens : la vision multicentrique.
Interview de Nicole Huybens
La buvette : aucune information scientifique n’indique si l’on peut couper ou non . Vous dites que c’est le raisonnement éthique qui permet de savoir si c’est bien ou mal de couper. Est-ce la même chose pour l’ours Dans les Pyrénées ?
Nicole HUYBENS : Effectivement, les sciences exactes sont exactes jusqu’à preuve du contraire… et décrire n’est pas prescrire. Ceci veut dire que les sciences nous apportent des informations importantes, cohérentes qui permettent de savoir ce qu’est le réel. Mais en principe, elles ne concernent pas ce qu’il convient de faire ou ne pas faire. C’est l’éthique qui s’occupe de cela. Un discours scientifique (par exemple, le fonctionnement de l’écosystème boréal) et une conception de la relation homme – nature (éthique) ensemble donnent un cadre cohérent pour guider l’action. Mais vous comprendrez que même ce cadre est incomplet. Les activités d’aménagement forestiers sont aussi liées à des critères économiques et sociaux.
Pour revenir à l’éthique, penser qu’il faut protéger la nature pour les générations futures n’implique pas la même représentation de la relation homme – nature que penser qu’il faut protéger les forêts intactes contre la coupe.
Nous avons beaucoup plus l’habitude aujourd’hui de nous fier au discours scientifique comme s’il nous dictait d’office ce qu’il convient de faire ou pas. D’ailleurs les scientifiques eux-mêmes se font volontiers moralistes quand ils ne distinguent plus les théories scientifiques et les prises de position éthiques. En ce qui concerne l’ours, on doit certainement faire face à une confusion de ce type également.
Qu’entendez-vous par « visions de la relation homme – nature » ?
Nicole HUYBENS : Il existe deux représentations dominantes à propos la relation homme - nature. La première inclut l’humain dans la nature, la seconde disjoint les deux termes. Edgar Morin considère que ces deux visions obéissent à un méta-paradigme, celui de la « simplification, qui, devant toute complexité conceptuelle, prescrit soit la réduction (ici de l’humain au naturel), soit la disjonction (ici entre l’humain et le naturel), ce qui empêche de concevoir l’unidualité (naturelle et culturelle, cérébrale et psychique) de la réalité humaine, et empêche également de concevoir la relation à la fois d’implication et de séparation entre l’homme et la nature ».
Certains auteurs distinguent deux visions de la relation homme – nature, une vision anthropocentrique et une vision biocentrique ; d’autres distinguent aussi une vision écocentrique, parfois confondue avec la biocentrique. Pour moi, il faut les distinguer. Le seul dualisme anthropocentrique / bio ou écocentrique ne nous permet pas de rendre compte des subtiles différences que l’on retrouve aujourd’hui dans les prises de position des acteurs en tout cas dans la controverse sur la forêt boréale du Québec.
Je distingue donc quatre visons de la relation Homme – Nature : une vision anthropocentrique, une vision biocentrique, une vision écocentrique et une vision multicentrique. Cette dernière est un essai d’éthique philosophique, elle inclut et dépasse les trois premières visions et présente de manière articulée ce qui peut a priori apparaître comme des contradictions. Voici ces 4 visions en bref :
- HOMME hors nature : la vision anthropocentrique sépare l’humain de la nature, en fait le maître incontesté ou le gardien.
- Hom-mort NATURE : la vision biocentrique sépare l’humain de la nature, et reconnaît une valeur sacrée à toute vie.
- HOMNATURE : la vision écocentrique fait de la nature un tout dans lequel l’humain est un élément parmi les autres.
- HOMME dans/avec la NATURE : la vision multicentrique voit l’humain comme un partenaire de la nature dans la continuité de l’évolution de l’univers.
1) Vision anthropocentrique : HOMME hors nature
De la Bible, en passant par l’humanisme, la tradition occidentale repose sur une vision anthropocentrique de la relation homme – nature.
Nicole HUYBENS : Oui, une vision où l’humain est séparé de la nature, différent d’elle. Il est rationnel et libre de construire son destin, il possède la capacité de produire des connaissances et l’éthique qui font défaut à la nature. Dans cette vision, l’humain justifie l’énigme de son existence par la valorisation d’une ou de plusieurs de ses caractéristiques propres : sa liberté, son éthique, sa rationalité et ses sentiments. Il est alors en droit de dominer la nature, de s’en servir comme un propriétaire, sans rituel, sans besoin de réciprocité, sans donner à la nature un caractère sacré.
C’est une vision traditionnelle.
Nicole HUYBENS : Dans le premier récit de la création de la Genèse, l’être humain apparaît au sixième jour, avec les autres mammifères. En tant qu’image de Dieu, il reçoit un mandat : « … soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre » (Gn 1 : 28).
Dans le second, Dieu attribue une mission d’intendance à l’espèce humaine : « Yahvé Dieu prit l'homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder » (Gn 2 : 15).
Face aux problématiques environnementales actuelles, l’éthique liée à la vision anthropocentrique de la relation homme – nature suppose plutôt la valorisation de l’idée contenue dans le deuxième récit de la création : « Il s’agit de passer d’une conception despotique (dominer, écraser, réduire, manipuler, se prendre pour Dieu en insistant sur la violence et le pouvoir) à une conception de la gérance (collaborer, améliorer, comprendre, partager, ressembler à Dieu créateur et gérer sous sa conduite comme un intendant serviable et responsable) ».
Plus de sciences et de technologies utilisées à bon escient et pour réparer les erreurs du passé permettront à l’humain de maintenir sa souveraineté sur la création sans la détruire. La terre appartient aux humains (à tous de préférence), s’ils peuvent la soumettre à leurs besoins, ils ont aussi le devoir de la protéger.
Dans les controverses à propos de la nature, cette particularité de notre culture : une vision anthropocentrique qui contient deux orientations : soumettre la nature ou en être le gardien échappe aux acteurs. Ceux qui remettent en question la vision anthropocentrique occulte le plus souvent l’orientation d’intendance, de responsabilité de l’homme face à la nature, qui fait aussi partie de notre culture. L’anthropocentrisme un peu mieux compris permettrait déjà d’entamer une résolution du problème de l’ours dans les Pyrénées me semble-t-il.
Quel est le rôle de la science ?
Nicole HUYBENS : Avec le développement des connaissances scientifiques, l’humain devient le maître des œuvres de Dieu qui devient même une hypothèse inutile. La nature est un objet parce que seul l’humain est un sujet.
Les technologies dérivées des connaissances scientifiques permettent à l’humanité de mieux dominer et d’exploiter la nature et produisent un confort accru pour tous ceux qui peuvent en profiter. Ils échappent ainsi à un certain nombre de déterminismes naturels. Mais le progrès laisse de côté tous ceux qui n’y ont que peu accès et il engendre des impacts environnementaux de plus en plus inacceptables.
L’homme est-il responsable ?
Nicole HUYBENS : Hans Jonas met l’accent sur la peur que devrait ressentir l’humain face au pouvoir débridé qu’il a acquis sur la nature. Ce pouvoir lui donne une liberté sans précédent et une responsabilité proportionnelle. Le suicide de l’espèce est exclu : les générations futures ont le droit de disposer de leur vie. La responsabilité des humains d’aujourd’hui consiste donc à faire des choix qui maintiennent la possibilité de vie sur terre.
Le principe responsabilité de Hans Jonas s’applique pour les conséquences futures de décisions prises aujourd’hui. Il ne s’agit ni d’une responsabilité liée à des conséquences déjà là, ni de responsabilité légale.
Dans le domaine de la vision anthropocentrique de la relation homme - nature, un horizon moral est lié à l’équité intra et intergénérationnelle, la responsabilité face à la nature et à la biodiversité.
Dans la vision anthropocentrique, quelle est la place de la liberté ?
Nicole HUYBENS : L’égalité entre les humains et la liberté de l’individu sont centrales dans la vision anthropocentrique de la relation homme – nature. Dans un monde d’individus libres et égaux, la logique économique du marché libre semble être un moyen raisonnable et équitable de prendre des décisions. « La meilleure façon de savoir ce que quelqu’un veut est de connaître le prix qu’il est prêt à payer sur le marché pour jouir de ce bien ».
La nature, ce sont des « ressources naturelles », désirables pour ce qu’elles font, pas pour ce qu’elles sont. Voir la nature comme un bien économique permet d’orienter les décisions. On retrouve cette idée dans le raisonnement des acteurs qui croient qu’une forêt mature non récoltée est « perdue pour tout le monde ».
Hervé Gaymard, estime qu’« il est urgent d’un point de vue économique mais aussi écologique de récolter et renouveler les zones de forêt en surcapitalisation, avant qu’une tempête, une sécheresse, ne viennent décimer ce qu’il a fallu des dizaines d’années à produire ... ». Mais pour le prédateur ?
Nicole HUYBENS : L’ours n’est pas désirable parce qu’il ne rapporte rien il est prédateur, donc nuisible. Il n’est donc « rien ». Il n’a donc droit à aucun égard, c’est comme un objet inutile.
On peut décider de protéger la biodiversité des forêts tropicales parce que des espèces aujourd’hui inconnues recèlent peut-être des molécules intéressantes pour fabriquer de nouveaux médicaments et procurer des revenus. Les raisonnements qui s’appuient sur une logique des coûts et des bénéfices ou sur la gestion des risques permettent d’éluder une discussion sur les valeurs. L’utilité et la rentabilité servent d’éthique d’où les « A quoi cela sert un ours ? »
Les défenseurs des animaux s’appuient aussi sur l’idée que la souffrance est commune et mauvaise pour tous les êtres sensibles, humains et non-humains. La douleur doit être empêchée ou minimisée quels que soient la race, le sexe ou l'espèce de l’être. Les humains ont des intérêts différents des autres animaux, il ne s’agit pas de traiter de la même manière un animal et un humain. Par exemple, il n’y a pas de mal à consommer de la viande pour autant que le bien être des animaux ait été pris en considération pendant qu’ils étaient en vie.
C’est la prise en compte de la souffrance animale globale qui est la porte d’entrée pour l’éthique anthropocentrique, pas l’idée que chaque animal a une valeur inhérente. La défense des droits des animaux sera reprise dans la vision biocentrique et dans la vision écocentrique mais à partir de raisonnements différents.
2) La vision biocentrique : l’hom-mort - NATURE
Dans la vision biocentrique, la relation homme – nature s’appuie sur une remise en question fondamentale de l’anthropocentrisme.
Nicole HUYBENS : Pour Beauchamp, « Le biocentrisme se caractérise par l’abandon radical de la perspective anthropocentrique, […] où l’être humain apparaît comme l’achèvement de la création ». Dans cette vision, la violence faite à la nature par les techniques et les machines des humains est centrale. La coupure entre l’humain et la nature est maintenue comme dans la vision anthropocentrique, mais il y a inversion du lien de subordination : c’est la nature qui est sacrée ou déifiée. La vision biocentrique est donc un retour de balancier par rapport aux excès et aux effets pervers de la vision anthropocentrique.
Dans une vision biocentrique, toute vie a une valeur inhérente. La vénération et le respect pour la vie est une vertu qui permet de devenir plus responsable face à la nature.
Dans la vision biocentrique, les activités humaines bouleversent l’équilibre et dégradent la nature. Selon cette logique, utiliser la forêt est acceptable seulement pour rencontrer des besoins immédiats locaux, simples et avec des impacts invisibles. La position des biocentriques est inspirée par le mythe de l’âge d’or et de la simplicité primitive. , un temps « sans répression, sans loi, on y pratiquait la bonne foi et la vertu. Il n’y avait pas de juges, ni de navigation, ni de commerce, ni de guerre, ni d’armes. La terre, sans être cultivée, donnait fruits et moissons ».
Les animaux ont une valeur inhérente, indépendamment des intérêts, des besoins ou des usages des humains. Massacrer les animaux pour se nourrir est inacceptable et les consommer est immoral parce qu’ils sont « sujets-d’une-vie ». La chasse est un sport cruel. Les animaux sont des victimes de cette vision du monde qui soutient que « certaines vies ont plus de valeur que d'autre. Les animaux ne sont pas des agents moraux : ils n’ont pas de devoirs. Mais les humains en ont. Les animaux ne peuvent agir d’une façon morale ou non, mais on peut agir sur eux d’une façon morale ou immorale ».
Quelle est la place de l’homme dans la vision biocentrique ?
Nicole HUYBENS : Arne Naess a la conviction qu’il faut traiter les causes des désastres environnementaux et pas seulement leurs conséquences et ainsi passer de l’écologie superficielle (shallow ecology) à l’écologie profonde (deep ecology). Les humains sont responsables des problèmes environnementaux. Ils doivent et peuvent changer. Sa plate-forme de l’écologie profonde comporte huit principes :
- La vie a une valeur intrinsèque indépendante de l’utilité qu’elle peut avoir pour des fins humaines.
- La biodiversité est une valeur en soi.
- Les humains n’ont le droit de réduire cette diversité que pour satisfaire des besoins vitaux.
- Les interventions humaines actuelles sont excessives.
- Une diminution substantielle de la population humaine n’entravera pas l’épanouissement de la vie humaine et permettra l’épanouissement des vies non-humaines.
- Une amélioration des conditions de vie exige un changement dans les politiques qui affectent les structures économiques, technologiques et idéologiques.
- Le changement idéologique consiste principalement à apprécier la qualité de vie et pas à rechercher un niveau de vie élevé.
- Ceux qui souscrivent à ces principes doivent tout faire pour promouvoir les changements nécessaires.
L’écologie profonde se fonde sur une écologie métaphysique plus que sur la science écologique.
La vision biocentrique est souvent qualifiée d’anti-humaniste. L’humain est un ennemi de la Nature, il la détruit. L’humain, c’est le parasite ou le cancer de la Terre : il se comporte en se survalorisant.
« Entre la terre et l’homme, ils optent pour la terre contre l’homme. L’être humain est la menace de la terre, sa déchéance, son cancer ». (Beauchamps, 1993) ou «L'humanité disparaîtra, bon débarras !» (Yves Paccalet, 2006)
L’humain n’a pas de place dans la nature : « Si nous devions disparaître aujourd’hui, l’environnement terrestre retrouverait l’équilibre fertile qui le caractérisait avant l’explosion de la population humaine. Mais si les fourmis devaient disparaître, des dizaines de milliers d’autres espèces végétales et animales périraient aussi, simplifiant et affaiblissant presque partout l’écosystème terrestre ». (Ed. O. Wilson, 2003)
Les militants qui s’inscrivent dans la vision biocentrique peuvent avoir recours à l’écoterrorisme. Le biocentrisme justifie également une sévère régulation de la population mondiale, (comme Michel Tarrier) et même dans les prises de position extrêmes l’éradication de l’espèce humaine.
Contrairement à ce que disent certains acteurs plutôt anthropocentriques les tenants du biocentrisme sont plutôt rares. Peu d’acteurs en effet se considèrent eux-mêmes comme un virus pour la planète ! Mais les controverses à propos de la nature viennent notamment du fait que la vision biocentrique et la vision écocentrique sont confondues.
3) La vision écocentrique : l’Homnature
La troisième vision de la relation homme - nature que vous développez est donc différente du biocentrisme ?
Nicole HUYBENS : La vision écocentrique est holiste, elle s’oppose à une vision individualiste qui n’attribue de réalité qu’aux organismes individuels isolés et oublie leur intégration dans le milieu global. Tous les organismes étant membres d’un tout, reliés entre eux, ils ont la même valeur intrinsèque. Tous les éléments dans la nature sont donc interdépendants et il n’y a pas de coupure entre l’humain et la nature, ce qui justifie le mot-valise « homnature ».
La vision écocentrique s’appuie sur les connaissances de l’écologie scientifique et sur une tradition qui lie l’humain à la nature par l’art et les sentiments. Les lois de la nature deviennent des règles éthiques pour réguler les décisions humaines sur la nature. Et la beauté ou l’équilibre de la nature indiquent ce qu’il convient de faire et de ne pas faire.
Ce sont les « poussières d’étoile » de Hubert Reeves ! Les protecteurs des prédateurs se retrouvent principalement dans cette vision homme – nature.
Nicole HUYBENS : La protection des espèces animales en danger est un enjeu majeur dans la vision écocentrique. Un système naturel fonctionne avec tous ses éléments. Si une espèce disparaît, c’est tout l’écosystème qui se déséquilibre et ce déséquilibre rejaillit sur les autres espèces, y compris sur l’humain : « Quand nous oublions que nous sommes enchâssés dans le monde naturel, nous oublions aussi que c’est à nous-mêmes que nous faisons, ce que nous infligeons à notre environnement ». (Suzuki, 2003).
Mais il n’y a pas que l’approche scientifique, les protecteurs de l’ours évoquent aussi « l’âme des Pyrénées », « une forêt sans ours est une forêt sans âme », disait Robert Hainard. Les Pyrénées sans ours sont plates ! » Il y a une constituante émotionnelle, voire romantique.
Nicole HUYBENS : Dans la vision écocentrique, les connaissances sur la nature sont aussi poétiques et artistiques. Pour les romantiques du XIXème siècle, il n’y a pas que la science pour connaître la nature, il y a aussi les sentiments et l’art. La nature devient la source du beau, que la science désenchante. La perception de la beauté du monde est aussi une connaissance désintéressée de la nature. Henry David Thoreau, considéré comme le père de la pensée écologique, voit dans la nature la forme la plus parfaite de l’harmonie. Le contact avec la nature sauvage est ainsi une source de vertu. Le bonheur se trouve dans une vie proche de la nature.
Dans la vision écocentrique, toutes les espèces vivantes sont interdépendantes et les humains ne sont pas intrinsèquement supérieurs aux autres êtres vivants. Les intérêts humains ne peuvent donc être privilégiés.
Contempler la beauté du monde, le penser comme un tout et harmoniser les conduites humaines aux lois de la nature sont les piliers de la vision écocentrique.
Les connaissances en écologie permettent de se conformer aux lois de la nature. Le fonctionnement et les lois de la nature sont des guides: « L’homme et la nature seront sauvés ensemble dans une heureuse harmonie, ou notre espèce disparaîtra avec les derniers restes d’un équilibre qui n’a pas été créé pour contrecarrer le développement de l’humanité, mais pour lui servir de cadre » (Dorst, 1978).
Les connaissances ne doivent pas permettre d’asservir la nature mais de la respecter. Aldo Leopold a formulé et défendu une éthique visant à orienter l’action des humains dans la nature : « une action est juste, quand elle a pour but de préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est répréhensible quand elle a un autre but ». L’imitation du fonctionnement des écosystèmes est à la base de l’éthique des interventions dans la nature.
Leopold faisait aussi une place aux sentiments dans ses préceptes moraux : « Il me paraît inconcevable qu’une relation éthique avec la terre puisse exister sans amour, respect et admiration pour la terre, sans aucun égard pour sa valeur. Par valeur, j’entends, bien sûr, quelque chose de plus fondamental que la simple valeur économique, j’entends la valeur en son sens philosophique ».
La vision écocentrique « introduit une dimension spirituelle dans la réflexion éthique en faisant de la nature une sorte de bien ou de valeur morale suprême ». (Métayer, 2002)
Quel est le rôle de l’éducation et des connaissances dans la vision écocentrique ?
Nicole HUYBENS : Les connaissances approfondies des écologistes les désignent comme les experts indispensables pour la prise de décision. L’humain doit re-trouver la place qu’il a perdue dans la nature en se détachant d’elle grâce à ses techniques.
L’éducation du public, la diffusion de connaissances à propos du fonctionnement de la nature va de pair avec l’enseignement des règles éthiques solidement fondées sur l’écologie qui définissent comment se comporter dans un écosystème naturel. L’éducation à la nature doit donc être confiée à des experts en écologie. Le débat démocratique peut être un handicap pour des décisions écocentriques : l’introduction d’autres paramètres externes aux lois naturelles corrompt l’action éthique sur la nature.
La parfaite et complète connaissance de la nature n’est évidemment pas atteinte, les écocentriques font souvent appel au principe de précaution dans son sens restrictif : quand on ne connaît pas avec exactitude les conséquences d’une décision, il importe de ne pas la mettre en œuvre.
Si face au pouvoir et aux décisions qu’ils jugent mauvaises, les biocentriques peuvent devenir des éco-terroristes, comment réagissent les écocentriques ?
Nicole HUYBENS : Les partisans de la vision écocentrique recourent à la désobéissance civile, ils instaurent un rapport de pouvoir à l’intérieur duquel ils exercent une pression suffisante pour faire valoir leur vision sans violence. Les moyens de pression spectaculaires non violents leur semblent souhaitables pour faire advenir le changement souhaité. Le recours à la désobéissance civile ainsi que la résistance non-violente à des pratiques inacceptables ou à des lois jugées injustes, sont prônés par Thoreau dès le 19ème siècle.
« Ce qui donne à une action de désobéissance civile toute sa force, c'est le nombre de ceux qui s'y engagent. La multiplication des arrestations et des procès peut être le meilleur moyen d'embarrasser les pouvoirs publics et de les obliger, en fin de compte, à satisfaire les revendications du mouvement de résistance » (Ici).
Mais « Homnature », cela veut dire quoi ?
Nicole HUYBENS : La spécificité humaine devrait s’effacer dans la vision écocentrique, notre jeu de mot qui atrophie l’homme en « hom » rend compte de cette idée. Mais c’est impossible et la vision écocentrique est selon nous paradoxale pour trois raisons :
- Les êtres humains ne peuvent pas être « hom » seulement : L’éthique de la vision écocentrique implique de se conformer aux processus naturels sans transgresser les limites qu’établit la nature quand l’humain n’y fait rien. Mais on ne peut pas imiter la nature comme si nous n’étions pas là : nous sommes là.
La vision écocentrique pourtant ne nie pas une place spécifique à l’humain dans la nature (comme le fait la vision biocentrique) : « Par la beauté, le mystère et le merveilleux que perçoit et exprime notre cerveau, nous ajoutons une touche spéciale à cette planète » (Suzuki, 2003). L’humain apporte donc à la nature la spécificité humaine de l’art, les sentiments et la spiritualité qui ne contrecarrent pas les processus naturels à l’œuvre dans les écosystèmes.
- La stabilité des écosystèmes est une exception plus qu’une règle dans la nature : la deuxième contradiction est liée à la « stabilité » des écosystèmes. Cette stabilité est l’exception autant que la règle dans la nature. Préserver une intégrité et une stabilité particulières implique d’intervenir. Ne pas le faire implique d’abandonner le processus naturel à lui-même et d’accepter des modifications irréversibles, même si c’est à long terme.
- C’est toujours l’humain qui choisit les règles qu’il respectera, même si elles sont « calquées » sur les processus naturels : en effet, la nature est aussi « barbare » que « bienveillante ». Se comporter dans la forêt boréale comme le ferait un grand feu est plus inacceptable que n’importe quelle coupe, même la plus laide. Les lois de la nature ne sont donc pas toutes « bonnes » et ce sera toujours à l’humain de choisir ce qui alimente son éthique de la nature et ce qu’il convient de rejeter.
Comment interagissent les trois visions que vous venez de présenter dans une controverse socio-environnementale ?
Nicole HUYBENS : Elles permettent de comprendre une opposition majeure que l’on retrouve dans les controverses socio-environnementales.
Les écocentristes et les anthropocentristes s’opposent sans qu’ils discutent jamais de leurs représentations respectives de la place de l’humain dans la nature, sans voir que c’est ce qui les oppose radicalement.
La distinction entre les biocentristes et les écocentristes me semble importante, parce qu’elle apparaît dans des prises de position différentes des protecteurs de l’ours et des associations de protection des animaux qui ont du mal à collaborer. (Exemple : les positions respectives du Klan du Loup, et ici, poursuivie pour diffamation par le préfet de la Drôme, de FERUS et de FNE (France Nature Environnement) sur le tir de 6 loups en 2010. Citation : "(...) L'abominable trahison des pseudo associations de protection qui ont sacrifié 2 loups supplémentaires, (...) Ferus et la FNE faisant partie des associations qui sont censées défendre le loup dans le Groupe National Loup. Seule l'association Le Klan du Loup prône le 100% Loup, 0% de tir à tuer !)
Contrairement à la controverse sur la forêt boréale où les biocentristes sont peu présents, on les retrouve dans la controverse de l’ours des Pyrénées : pas uniquement ceux qui militent contre la chasse, amis aussi ceux qui reprochent aux responsables des réintroductions d’avoir instrumentalisé l’ours en l’équipant d’une balise intra-abdominale, d’un collier émetteur ou en lui arrachant une dent qui sert à connaître l’âge de l’ours.
Certains anthropocentristes, notamment ceux qui défendent une vision du pastoralisme liée au développement durable, à l’entretien des paysages ou à la biodiversité des estives confondent écocentristes et biocentristes, ce qui bloque encore plus le dialogue.
Nicole HUYBENS : Dans les discours des acteurs de la controverse sur la forêt boréale, il existe des positions anthropocentriques, que l’on peut considérer comme modérées, comme celle qui incite à protéger la nature pour les générations futures en exploitant les forêts avec sagesse. Mais pour les écocentristes, cette manière de faire reste difficilement acceptable. Ils veulent préserver les forêts intactes justement parce qu’elles n’ont pas encore été touchées par les humains et que la nature s’y trouverait donc en parfait équilibre. Les positions paraissent irréconciliables parce que les visions sous-jacentes de la relation de l’humain à la nature ne font jamais l’objet de discussion, sont des évidences invisibles.
Au-delà de cette indispensable discussion, il nous semble en plus qu’aucune des trois visions prise séparément : anthropocentrisme, biocentrisme, écocentrisme n’est satisfaisante pour guider l’action complexe des éco-conseillers que nous formons à la gestion des controverses socio environnementales. Elles co-existent aujourd’hui en montrant surtout leurs contradictions. Je pense qu’il faudrait les faire co-exister aussi dans leurs complémentarités.
Dans une interview précédente, vous citez Callon : « Tous les acteurs sont calculateurs, cyniques, machiavéliques ».Chaque groupe d’acteurs met en place des actions pour informer, éduquer, faire pression, convaincre, influencer, obliger. Il n'est pas besoin de comprendre le point de vue des autres puisqu’il s’agit de les faire changer d’avis en utilisant influences et pressions. Mais l’argumentation se heurte à la crédibilté des sources : si la source est discréditée, elle est considérée comme “de mauvaise foi” et tous ses messages ne sont que mensonges et manipulations. Il s’agit d’un cercle vicieux dans lequel la controverse s’alimente. Plus les acteurs argumentent, plus ils renforcent les autres dans leurs convictions. A chaque argument une réponse, une réponse à la réponse, etc. C’est sans fin et cela alimente les forums pendant des années. »
Vous expliquez que c’est la simplification qui est à l’origine des controverses. Un peu comme si trouver une solution simple n’était simplement pas une solution. D’où votre proposition d’une quatrième voie : la vision multicentrique.
Nicole HUYBENS : Avec cette quatrième voie de la relation homme – nature, j’ai en effet tenté de formaliser une vision qui articule les contradictions dans un modèle complexe.
4) La vision multicentrique : l’HOMME dans/avec la NATURE
Les trois visions précédentes ont toutes des qualités et des défauts :
- La vision anthropocentrique a permis le fabuleux développement de l’espèce humaine (+) et toutes les dérives et catastrophes que les environnementalistes dénoncent (-).
- La vision biocentrique montre le caractère sacré de toute vie (+) , mais nie à l’humain une place spécifique dans la nature (-).
- La vision écocentrique introduit de la complexité et rétablit des liens entre l’humain et la nature (+), mais elle est anachronique dans une société scientifique, technique, de droit et où les lois de la nature sont transgressées (agriculture, médecine, métallurgie, génie génétique…) depuis des millénaires et pas toujours pour le pire (-).
La vision « multicentrique » proposée est une vision complexe de la relation homme - nature, qui intègre des antagonismes et des contradictions dans un cadre qui permet d’envisager leur complémentarité.
Cette vision multicentrique s’articule autour de 5 concepts clés qui s’inspirent de plusieurs auteurs, mais n’en reprennent que les idées pertinentes : l’évolution, la responsabilité, la raison et les sentiments, le holisme et l’individualisme et enfin le dialogue.
Entre ces concepts, les liens sont multiples : ils sont distingués pour la compréhension seulement, ils ne sont pas disjoints.
Pouvez-vous développer ces cinq principes qui articulent la vision multicentrique ?
Nicole HUYBENS : Premier principe, L’évolution. L’espèce humaine n’est pas le but de l’évolution et homo sapiens n’est pas l’organisme le plus complexe d’un point de vue biologique, même si son cerveau est le plus complexe de tous les cerveaux. Les plantes possèdent des gènes qui commandent la photosynthèse : elles font des sucres à partir d’un gaz et de la lumière du soleil, ce que nous ne pouvons pas faire. Elles sont dotées d’une autre complexité.
Depuis son apparition sur la Terre, la vie a traversé les conditions changeantes de la planète en s’adaptant, elle s’organise dans l’ordre et le désordre. L’humain est le résultat d’une évolution et il y participe aujourd’hui par sa culture, ses connaissances et sa capacité à les transmettre. Toutes les modifications introduites dans la nature par les humains au cours des siècles ne sont pas des catastrophes. Les perturbations naturelles et les perturbations anthropiques « participent d'un même processus d'établissement, de rétablissement ou de remplacement d'écosystèmes complexes et variés source » (Defurnaux, 2004).
On peut toujours objecter que la nature se débrouillerait très bien sans l’humain, mais elle se débrouillerait très bien aussi sans les ours ou sans une graminée particulière. Simplement, elle se débrouillerait autrement.
Les humains et la nature d’aujourd’hui sont les produits l’un de l’autre : interdépendants, ils co-évoluent. L’humain, en devenant conscient du devenir de l’univers, donne une conscience au monde, cela le distingue des autres espèces, sans le séparer.
L’humain est aussi une espèce différente de toutes les autres espèces terrestre par la culture et le langage. Il a modifié délibérément des espèces animales pour qu’elles soient plus productives (l’élevage), il plante des arbres là où il n’y en avait pas. Il crée des villes que la nature n’aurait jamais produites sans lui, des écosystèmes naturels qui ont besoin de son intervention pour se maintenir (les campagnes, les bocages, les estives) et d’autres qui ont besoin d’une décision de protection pour ne pas être détruits par son agir (les forêts primaires, les habitats des espèces menacées, les ours !), il a aussi créé la noosphère, ce monde des idées qui contient l’idée si culturelle de nature.
Dans notre vision multicentrique nous mettons en lumière le partenariat que l’humain peut imaginer avec la nature. L’idée de distinguer l’humain et la nature a une visée pragmatique, elle ne fait cependant pas de l’humain un élément séparé. Le partenariat associe l’humanité et la nature dans une relation réciproque. Morin utilise l’image du co-pilote : « L’homme doit cesser de se concevoir comme maître et même berger de la nature. (…) il ne peut être le seul pilote. Il doit devenir le copilote de la nature qui elle-même doit devenir son copilote » (Edgar Morin).
Les relations homme – nature ne sont pas à sens unique. La nature est une partenaire agissante, pas un objet passif indépendant de l’agir des humains. Les écosystèmes bris-collent dans l’ordre et dans le désordre, de manière régulée et de manière aléatoire avec et sans les humains. Le partenariat peut sembler incongru si l’on considère la nature comme aveugle, muette et inconsciente. C’est pourtant avec cette partenaire que l’humain participe à l’évolution. C’est dans cette complexité que s’inscrit le partenariat. Morin estime que « les forces conscientes humaines et les forces inconscientes de la nature devraient collaborer ». La mise en mots de ce partenariat appartient à l’espèce humaine parce qu’elle est la seule à être capable de participer à l’évolution de manière consciente ou délibérée, grâce au langage et aux idées.
Michel Serres propose de définir ce que l’humain doit rendre à la nature pour ce qu’elle donne. « Que rendre à la nature qui nous donne la naissance et la vie ? (…) la totalité de notre essence, la raison elle-même. Si j’ose dire, elle nous donne en nature et nous lui rendons en numéraire, en monnaie humaine de signe ». L’humanité rend en connaissances, en responsabilité, en symboles, en paradigmes, en partenariat, en conscience éthique.
La vision multicentrique de la relation homme - nature, consiste donc à favoriser une évolution en interaction constructive avec un environnement changeant, de manière profitable autant à un être humain en particulier qu’à l’espèce humaine en général, à la nature en général, à chacune des espèces et aux individus qui les constituent.
Un jour, le soleil sera devenu une géante rouge. La terre deviendra un gros caillou sur lequel toute vie sera impossible, y compris humaine. En attendant, dans une vision multicentrique, l’humain ne peut nier ni sa dignité, ni sa spécificité, ni la valeur intrinsèque de sa partenaire, la nature. Il faudrait renoncer à l’idée d’une nature qui induit elle-même les limites, indépendamment de ce que sont les humains, et à celle des humains qui dominent la nature pour leur seul bien-être.
Et pour le deuxième principe, la responsabilité ?
Nicole HUYBENS : L’humain ne peut échapper à sa nature animale : il doit se nourrir, se protéger et se reproduire. Il est aussi constitué des mêmes particules que le reste de l’univers connu. Il s’est cependant libéré d’une série de déterminismes naturels et est devenu de ce fait responsable de ses décisions. La responsabilité est liée à la capacité spécifiquement humaine de distinguer le bien et le mal. Les volcans ont un effet majeur sur la composition de l’atmosphère et donc sur le climat, mais ils ne peuvent ni le savoir ni « décider » de moduler leur agir.
Les humains ont eux aussi une influence sur le climat, mais ils le savent et ils peuvent décider de cette influence, au moins en partie. La liberté humaine acquise grâce aux connaissances et aux techniques doit être assortie d’une responsabilité sans précédent.
Qu’entendez vous par un partenariat avec la nature ?
Nicole HUYBENS : Dans la vision multicentrique, la responsabilité humaine s’exerce dans le cadre d’un partenariat. Ainsi, amener la nature vers des développements impossibles sans l’humain n’est pas nécessairement mal, pas nécessairement bien non plus d’ailleurs, il s’agit que l’évolution soit souhaitable, éthique pour le monde et le préserve d’une catastrophe que l’humain peut choisir (l’éradication d’une espèce, y compris la nôtre, des pollutions ingérables pour des besoins futiles, une pauvreté honteuse). La responsabilité humaine se conçoit dans la communauté de destin sur la planète, ce qui exclut une responsabilité uniquement anthropocentrique, même si la nature, comme partenaire ne peut énoncer ses préférences dans un langage humain.
Pour exercer une liberté responsable, l’humanité comme espèce peut prendre conscience du destin planétaire qui l’unit au reste du monde et chaque humain, comme individu, peut s’auto-responsabiliser au quotidien. L’humanité devrait se doter d’instances mondiales qui pourraient discipliner « les développements incontrôlés du quadrimoteur constitué par l’alliance science-technique-industrie-profit » (Edgar Morin). On peut voir dans l’apparition des conventions internationales sur le climat ou sur la biodiversité des exemples concrets de l’exercice de cette responsabilité. Ceci sera insuffisant : chaque humain est aussi responsable devant sa conscience sans tribunal pour ce qui concerne les conséquences futures de son agir quotidien.
Troisième principe : la raison ET les sentiments : les humains connaissent la nature avec les idées accumulées, transformées, actualisées par les générations précédentes ; avec la raison, les sciences, les expériences, les incroyables capacités de leur cerveau. Connaître la nature dans son fonctionnement pour prendre les décisions, développer des technologies capables de diminuer l’empreinte écologique de l’humain pour maintenir les différentes possibilités de vie sont une pierre angulaire dans la vision multicentrique.
Mais les humains connaissent aussi avec les sentiments qui les relient tant aux autres humains qu’au reste du monde. Jonas fait reposer la responsabilité sur un effroi à ressentir devant la puissance débridée de la capacité humaine de destruction.
Dans les forums et dans la presse, on remarque que le discours public sur l’ours fait place aux sentiments de peur ou de colère. D’autres vivent à travers l’ours l’émerveillement et la beauté du monde. Certains ressentent parfois le lien spirituel qui les unit avec « l’autre », celui qui n’est pas eux, mais pourtant si proche, parce qu’il marche debout, comme nous.
Nicole HUYBENS : La tradition occidentale conçoit mal que le sentiment d’amour s’exerce en lien avec la nature. Ce sentiment devrait être réservé aux humains ; Saint François d’Assise semble être une exception dans la tradition chrétienne. « Cette première loi (aimez-vous les uns les autres) fait silence sur les montagnes et les lacs, car elle parle aux hommes des hommes comme s’il n’y avait pas de monde.» (Serres, 1999).
Pour Morin, l’amour est la valeur des valeurs de l’éthique. Il peut prendre des formes diverses : l’amour conjugal ou dans la famille, l’empathie pour des personnes plus lointaines, la compassion pour les animaux, la tolérance et le pardon dans le conflit, l’émerveillement pour le monde, la solidarité avec les autres humains et les autres vies, le respect pour soi-même et pour le reste de la terre. Pour Suzuki, l’amour est inhérent au monde, « il puise sa source dans le sentiment de camaraderie : la conscience que nous sommes – comme toutes les autres formes de vie – enfants de la Terre, membres de la même famille ».
La vision multicentrique de la relation homme - nature suppose que la bienveillance, terme générique que nous pouvons utiliser pour désigner les différentes formes d’amour, sous toutes ses formes, guide les décisions humaines autant en relation avec d’autres humains qu’en relation avec la nature. La bienveillance appelle une certaine forme d’anthropomorphisme, puisque la compréhension de l’autre consiste aussi à projeter sur le monde des sentiments dont nous ignorons s’ils sont aussi présents ailleurs dans la nature.
Ainsi, à la pêche : la vision multicentrique commande de tuer le brochet et de ne pas le laisser agoniser dans le fond de la barque pour éviter la souffrance qu’une projection sur son sort permet de percevoir. Le brochet est un prédateur cannibale, il n’a aucun sens moral. Il ne s’est en aucun cas soucié du sujet qu’il mangeait, et il est incapable de préférer ne pas lui faire de mal. Mais l’humain est un animal moral, il ne peut imiter le brochet, même en relation avec le brochet. C’est la relation d’un sujet humain avec un sujet brochet qui permet ce raisonnement, comme dans la vision biocentrique. Mais dans cette vision, le brochet souffrant ne devrait pas être pêché. La vision anthropocentrique voit dans le brochet un objet : le pêcher est une activité sportive qui peut ne pas avoir d’autres fins qu’elle-même, le brochet n’est pas à prendre en considération comme un être en soi. La vision écocentrique ne commande pas d’état d’âme particulier non plus : l’individu brochet ne fait pas partie d’une espèce en voie de disparition.
La vision multicentrique met l’accent sur le lien de deux individus et de leur interaction dans un cadre éthique : le brochet va nourrir le sujet humain qui ne le fera pas souffrir. La relation multicentrique commande de développer des îlots de bonté, parce que l’amour et la responsabilité, comme la raison, sont des qualités qui rendent les humains plus humains.
Qu’entendez vous par le holisme ET l’individualisme, le quatrième principe ?
Une vision de la relation homme – nature ne serait pas multicentrique si une espèce (par exemple, l’écotype forestier du caribou : même si les caribous ne sont pas menacés, la population de caribou forestier diminue dangereusement) ou un individu d’une espèce n’était pas pris en considération dans les décisions.
Focaliser sur l’individu seulement (la vision biocentrique) fait oublier l’espèce qui devient une abstraction. Mais focaliser sur l’espèce seulement (la vision écocentrique) fait disparaître l’individu. La réflexion sur l’individu ET sur les espèces en même temps affine l’exercice de la responsabilité et la complexifie aussi. Une éthique multicentrique tient compte des individus ET des espèces, d’un animal ET de l’écosystème, des humains dans leur spécificité ET de la nature dans sa biodiversité.
La tradition occidentale fait une large place à la personne. Les droits des individus, l’égalité, l’équité, la liberté sont des conquêtes qu’il convient de perpétuer y compris dans la relation homme – nature :
- Dans la vision écocentrique de la relation homme – nature cette composante liée à l’individu est trop peu prise en compte.
- Dans la vision biocentrique, elle est très présente, mais pas pour les humains.
- Dans la vision anthropocentrique, elle ne s’applique qu’aux humains.
L’individualisme fait référence à la nécessité de considérer chaque animal comme le sujet-d’une-vie comme on le retrouve dans la vision biocentrique. Les questions de comportements moraux face à un individu d’une espèce animale sont très difficiles, parce que prendre une décision (y compris celle de ne rien faire) aboutit parfois à privilégier un individu d’une espèce par rapport à un individu d’une autre ou encore une espèce par rapport à une autre.
La controverse sur le retour du loup dans les Alpes françaises ou celle de l’ours dans les Pyrénées pose cette question à laquelle il est impossible de trouver une réponse définitive : doit-on privilégier la vie du prédateur, de son espèce, de ce prédateur-là ou du mouton, de son espèce, de ce mouton-là ?
Dans l’impossibilité éthique de choisir entre l’individu et l’espèce de manière définitive, et dans la nécessité pour l’humain d’être un individu authentique en lien avec les autres, la décision doit reposer sur des processus de prises de décision en commun et sur l’exercice d’une démocratie dialogique et cognitive entre les humains qui se responsabilisent individuellement et collectivement en lien avec une nature partenaire composée d’individus, d’espèces et d’écosystèmes.
« Les décisions doivent reposer sur des processus de prises de décision en commun et sur le dialogue. » Le dialogue est le principe suivant, mais la participation de tous les acteurs aux démarches de concertation n’est pas une évidence.
Nous ne pensons pas qu’il existe une référence absolue pour prendre systématiquement la bonne décision. La prise de décision par des experts (lesquels ?) ne garantit pas que la décision soit « la » bonne. L’expertise est partagée en ce qui concerne les questions environnementales : nous sommes tous experts de quelque chose. Les conceptions des bergers sont pertinentes au même titre que les conceptions scientifiques, même si elles ne décrivent pas la même réalité. C’est pourquoi, la complexité de la vision multicentrique ne peut s’exprimer de manière adéquate sans recourir au dialogue démocratique qui semble le meilleur rempart contre le retour aux discours totalisants, tentation facile puisque les problématiques écologiques d’aujourd’hui sont globales.
La prise de décision dans le cadre d’une démocratie du dialogue est une manière d’envisager la reliance éthique nécessaire entre les humains et avec la nature. Il faut passer un contrat avec la nature et aussi valoriser un partenariat entre les humains sur des questions de nature.
Le débat et la prise de décision doit s’appuyer sur la pluralité des conceptions, des enjeux, des croyances, des critères. Elle s’exerce grâce à l’écoute, la compréhension complexe et la valorisation de la reconnaissance de l'autre dans sa différence.
Enfin, le débat démocratique doit permettre l’apprentissage de tous en valorisant la diffusion de connaissances multiples. Il devrait ainsi inclure dans les décisions les sentiments et les connaissances symboliques autant que les connaissances scientifiques et les impératifs légaux, techniques et économiques.
Le dialogue complexifie le jugement, mais il permet d’exercer la responsabilité de manière moins risquée en prenant en compte une multitude de critères, d’avis et de solutions, y compris ceux d’acteurs absents (générations futures, nature – partenaire) pour autant que des acteurs humains aujourd’hui présents les représentent.
Nicole Huybens
Cette interview a été réalisée par Baudouin de Menten, éco-conseiller, sur base du chapitre "La forêt éthique" de son livre "La forêt boréale, l'éco-conseil et la pernsée complexe. Comprendre les humains et leurs natures pour agir dans la complexité." Les auteurs des citations ont été ajouté pour plus de clarté.
Comparaison des positions respectives de quelques acteurs
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