Livres jeunesse - Grand Ours, de François Place: le marche-debout ancêtre du moldu
Il y a des livres d’exception que l’on aimerait voir dans toutes les mains, qu’elles soient petites et hésitantes, jeunes et gourmandes, maternelles et tendres, paternelles et fringantes jusqu’à celles un peu fatiguées et tremblantes. Il y a des griots sans pays qui dessinent leur voix au crayon pour que voyagent leurs contes à fleur de pages. Il y a le dernier album de François Place, imposant et impressionnant qui nous raconte le commencement du monde. Ouvrez Grand ours et vous entendrez la musique originelle de l’humanité primitive.
Au commencement du monde étaient les poissons, les oiseaux, les animaux sauvages… Les «marche-debout», c’est-à-dire les hommes, vivent de la chasse. Kaor est l’un d’eux. Ce petit garçon a un esprit tutélaire : Grand Ours. Au cours d’une chasse aux «têtes boisées», Kaor croise le regard de Tanda, la femelle qui dirige le troupeau, qui lui jette un sort et lui interdit de tuer les siens. De quoi déclencher la colère de Traho, l’oncle de Kaor. Celui-ci grandit, protégé par Grand Ours.
Un jour, Traho met au défi Kaor de chasser l’ours tapi dans la grotte. Le combat est inégal et Kaor y perd l’usage d’une jambe. Les siens le croient mort. Mais Grand Ours veille toujours. Il lui envoie Frân, un vieux sage, et Thia, une ravissante jeune fille, qui le soignent. Petit à petit, Frân lui livre ses secrets et lui apprend à «faire apparaître l’esprit des animaux» sur les parois de la grotte, c’est-à-dire à dessiner. Revenu parmi les siens, Kaor mènera une vie paisible et aura, avec Thia, une enfant.
François Place est plus encore qu’un dessinateur, il est un donneur de son, un passeur de mots et un montreur de couleurs. La magie des premières phrases de son Grand ours opère immédiatement. Le lecteur se surprend à les dire à haute voix. Page après page, la formule s’impose indubitablement, la lecture ne peut pas être silencieuse. Avec ou sans auditoire, le récit prend toute sa dimension à la musique des mots, prononcés lentement et distinctement au rythme de la respiration. Il n’y a rien là de solennel mais cette histoire sonne comme une vieille légende de l’humanité, un récit primitif et mythique à l’aune du commencement du monde, quand les hommes s’appelaient les « marche-debout ». Kaor est l’un d’entre eux et très vite, comme tous les petits garçons du monde qui se sentent devenir grand, il veut que son clan soit fier de lui. C’est décidé, il ira lui aussi chasser les têtes boisées. Mais il suffira qu’il croise le regard de Tanda, la grande femelle blanche pour que sa destinée bascule, protégée par l’esprit bienveillant de Grand ours. Chaque rencontre, chaque élément, chaque épreuve donneront sens à l’existence de Kaor et à son accomplissement.
Nous sommes tous des marche-debout
Ce très bel ouvrage de l’excellente collection « Les albums Duculot » paru chez Casterman, fait la part belle au chamanisme primitif grâce à l’esprit protecteur de Grand ours qui intervient dans le récit comme une voix-off, un narrateur omniscient, la conscience latente du jeune Kaor. Ce petit marche-debout saura ainsi accéder à l’essentiel et accueillera l’initiation du vieux Frân comme une révélation : « Il t’apprendra à parler aux esprits animaux. Il t’apprendra à faire venir leur image. Reste auprès de lui, apprends, et tu deviendras un grand sage parmi les marche-debout ». Ainsi parle Grand ours lorsque Kaor découvre la peinture rupestre dans la bouche de la terre, à la lueur d’une flamme dansante. Nous sommes tous certes des descendants des « marche-debout », mais François Place lui est peut-être un fils de Kaor. Par la justesse de son texte mais surtout par la magie de ses dessins, ici devenus de véritables fresques, il ne trahit nullement sa tendresse et le regard tout particulier qu’il porte sur la nature et les animaux, déclinés magnifiquement à chaque ouvrage paru : Siam, Barbababor, Le fleuve Wallawa et tous les volumes de l’Atlas des géographes d’Orbae.
Grand ours est un conte profond et juste, qu’enfants, parents et grands-parents pourront raconter, pourquoi pas autour d’une fleur de feu…
Grand Ours de François Place
Casterman, coll. Les albums Duculot
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